Témoignage de Marie-Anne Chancerel (CNRS) secr. gale. du Groupement de recherche sur les génomes (Greg)

    Propos recueillis en avril 2001 par J.-F. Picard. Voir aussi 'Le programme génome humain et la médecine, une histoire française'

      

    Comment t’es tu retrouvée chargée de gérer le Greg ?

    C'est Piotr Slonimski qui m'a demandé de revenir au Greg. Lorsqu’on l’a confié à Piotr, il était prévu que le CNRS, l'INSERM et l'INRA devaient fournir des collaborateurs et Michel Cohen-Solal chargé du GIP génome au ministère avait insisté pour que la partie administrative et financière soit confiée à un ingénieur de recherche... Un jour, Piotr me téléphone en me disant qu'il voulait me voir. À l’époque, après avoir assuré le secrétariat général du Centre de Génétique Moléculaire, je me trouvais le cul entre deux chaises au siège du CNRS. J'avais été nommée administrateur des PIR (Progr. Interdisciplinaires de Recherche), enfin responsable administrative adjoint de département SDV, d'où mon surnom de ‘blanche-neige’ parce qu’à l'époque, il y avait sept PIR. Mais j’avais l’impression que mon boulot ne servait à rien et j'ai commencé à regarder à gauche et à droite. Donc, quand Piotr a reçu l'Ordre national du mérite, il a fait un grand pot à Gif au château. Il m'avait invitée et à la fin de la soirée, il m’a pris à part et m'a donné rendez-vous à l'Académie des Sciences. On s’est rencontré dans le grand salon au deuxième pour discuter le bout de gras. Ce fut assez drôle. Je suis arrivé à l'heure parce que je ne sais pas être en retard et Piotr, bien entendu, en retard, donc j'ai eu le temps d'attendre. J'étais dans ce grand salon au deuxième, avec une moquette verte, qui est après ce très joli escalier et j'attendais paisiblement assise sur un des canapés en regardant défiler ces grands vieillards qu'on pousse et qu'on traîne dans l’ascenseur jusqu'à la salle de la réunion. Et tout à coup, il y a deux galopins qui montent l’escalier, Georges Charpak et Piotr Slonimski, en blaguant comme des mômes dans une cour de récréation. Bref, Piotr m’a proposé de m’occuper du Greg et je lui ai dit pourquoi pas, bien que l'idée de retourner à Gf ne me plaisait que moyennement. Mais bon...

    En fait, je n’ai pas été dans le coup au tout début, je suis arrivée en 1993, et l’affaire marchait déjà depuis dix-huit mois. Je suis arrivée quand le GIP a été créé. Cela faisait déjà au moins deux ou trois ans qu'il y avait un programme génome, mais avec un système d’appel d’offres qui fonctionnait au téléphone! Il y avait les gens à qui l’on ne téléphonait pas et qui répondaient et ceux que l’on appelait et qui ne répondaient pas... Ensuite, on avait une liste d’heureux reçus, mais jamais personne n'a connu le nom des recalés. En fait, le ministère de la Recherche n’était pas armé pour gérer un GIP et d’ailleurs, on n’y avait pas la moindre intention de se casser le cul pour ça. De fait, l’affaire était opaque comme disait Piotr, peut-être parce qu'il y avait des gens qui avaient intérêt à s'arroser ou à arroser leurs copains, mais certainement aussi parce que personne à la Recherche n'était capable de faire fonctionner ce GIP. 

    Pourquoi Curien a t il proposé à Slonimski de prendre la direction du Greg ?

    D’abord parce que Piotr était à la retraite et qu'il était un éminent collègue de l’Institut. Aussi bien sûr, parce que Piotr avait quand même une solide réputation internationale. Aurait-on pu proposer le job à Jean Weissenbach ? À l’époque on pensait qu'il ne voulait pas quitter la paillasse, on n'avait pas pressenti chez lui les prémices de ce qu’il est devenu plus tard. Quant à Antoine Danchin, je ne suis pas sûre qu’il avait envie de se coller l’affaire sur les bretelles. D’ailleurs si on lui avait demandé, aurait-il accepté? À Gif, on appelait Danchin ’le fils préféré du rabbin’ à l'époque où il a commencé à écrire des articles avec Piotr qui est juif quand ça l'arrange, Polonais quand ça l'arrange et rien quand ça l'arrange et bien entendu Français décoré de la Légion d'honneur quand ça ne plaît pas aux autres. C'est un caméléon.

    Je n'étais pas dans le système à l’époque de la médaille d’or de Piotr, mais je pense qu'Hubert Curien en est tombé complètement amoureux. Curien était ministre quand Piotr a eu la médaille d'or, en 1986, et c'est lui qui la lui a remise. Piotr a fait un discours superbe. C'était magnifique. Il m'avait téléphoné à quatre heures de l'après-midi au CNRS, complètement paniqué : "Marie-Anne, j'ai un discours demain après-midi, je n'arrive pas à m'en sortir, il faut que vous veniez m'aider". Dans son topo, il dit que pendant vingt ans, il avait fait une recherche dont tout le monde s'accordait à penser qu'elle était de bonne qualité, mais qu'elle ne déboucherait jamais sur rien. Quand il faisait un exposé aux États-Unis, on lui disait : "C'est vraiment joli comme travail Piotr, mais on ne voit pas l'intérêt". Et lui, commentait : "Pendant tout ce temps-là, le CNRS ne m'a jamais manqué et j'ai toujours eu l'argent qu'il fallait pour travailler". Ça, c'était une des forces de la recherche fondamentale. Donc il fait ce discours où il dit tout le mal qu’il pense de la recherche programmée... Ça a dû beaucoup amuser Curien qui était exactement du même avis. Pour quelqu’un qui depuis vingt ans se faisait lécher entre les doigts de pied par des gens qui, pour arriver, tiennent toujours le même discours, le discours du chef, le topo de Piotr a dû lui faire une bouffée d'air frais.

    Cela dit, Piotr ne néglige pas la reconnaissance institutionnelle. Mais pour lui, être décoré, c'était quand même le fin du ridicule, c’est le bourgeois français si soucieux de sa médaille,…. Mais lui-même, il la porte sa Légion d'honneur. Quand il l’a eue, il a dit que ce n'était pas important, que c'était pour ‘Solidarnosc’. C’est comme l'Académie des Sciences, il ne l'a pas fait pour lui, mais pour la Pologne, parce que comme ça, il pouvait aider des gens, etc. Tu parles…

    Comment le Greg fonctionnait-il ?

    Je dois dire que si j'avais mesuré ce que ça allait être, j’aurais reculé. Ca a été une horreur dont d'ailleurs Piotr n'a jamais eu conscience. J'ai essayé de lui expliquer vingt fois la manière dont fonctionne un GIP, en vain… Quant aux gens mis en place par le ministère (Laporte, Cohen-Solal), il savait certes que ce n’étaient pas des foudres de guerre, mais il était inutile de lui dire que l’on ne pouvait pas en tirer grand chose. Lui, du moment qu'il avait le produit fini, les difficultés dans lesquelles je devais me débattre ne l'intéressaient pas. Au début, on nous a logé dans un deux pièces cuisine que le CNRS avait prêté, l'appartement de fonction de l'agent comptable qui avait déménagé. Nous avions une secrétaire, qui venait de l’Inserm, Élisabeth Viennevont ( ?) qui avait travaillé pour l’ancien GIP et mis au point le système d'appel d'offre, de mailing, et c’était tout comme personnel. Il nous fallait donc au moins un agent comptable. J’ai récupéré quelqu’un de la fac d’Orsay qui était très bien. On a aussi eu une une fille de Pasteur, mignonne, mais un peu flottante… Bon pour la partie comptable, il ne manquait plus un bouton de guêtre, c'était de la belle ouvrage. 

    La présidence du conseil d’administration a été confiée à quelqu’un du ministère de la Recherche, Pierre Waldteufel. Quant à la confection du budget, Michelle Cornec du ministère m’a conseillé de m’inspirer de celui de l'ANRS, dont personne n’a d’ailleurs voulu me prêter copie, c’était confidentiel ! Il fallait aussi trouver le système informatique compatible avec la comptabilité publique que l’on puisse mettre en place très rapidement pour pouvoir lancer nos appels d’offres, régler nos factures, etc... Pour régler tout ça, on ne peut pas dire que Piotr m'ait été d’une grande aide. Pour les appels d’offres, sa technique, cétait : "envoyez-nous un dossier et on verra ce que vous demandez". Évidemment, quand il recevait un dossier, il voulait savoir qui avait travaillé dessus, si c'était un labo CNRS, de INRA, ce qu'ils avaient déjà comme autres ressources, s'ils avaient les techniciens suffisants pour faire le boulot, etc. Mais il disait en même temps : "surtout, on n'alourdit pas l'administration !".
     
    Puis, il s’est mis à se prendre au sérieux. J’avais réussi à lui installer un bureau superbe, deux fois plus grand que son cagibi du CGM, que j’avais meublé avec amour en lui mettant un de ses bienheureux de Nicolas de Staël dont il raffolait. Il avait exigé d'avoir un canapé, parce que : "vous comprenez, Marianne, maintenant, avec mes jambes et mon estomac, il faut que je puisse m'allonger de temps en temps". Pourtant, il se passait des semaines entières où il n'y foutait pas les pieds. Je me rappelle d'un jour où Guy Vayssex venait nous rendre compte d'un comité important où l’on était en train de constituer 'Infobiogen' à Villejuif. Ce n'était pas un ami et Piotr voyait le projet d'un œil torve. Vayssex lui téléphone pour dire : "Je passerai au Greg vers 13h30, je viens vous raconter ce qui s'est passé". 13h30, 14h, personne. On l’appelle au labo : "Guy est là, on vous attend pour le compte-rendu de la réunion.
    - Je suis au labo. Venez plutot ici." Donc on se déplace à cinq et comme il y avait un tas de choses à signer, la secrétaire et moi, on part avec des parapheurs et tout notre bazar. Il faisait une chaleur d'enfer dans l'espèce de canfouine qui lui servait de bureau au CGM. Il nous a entassés là-dedans. En, plus, on était en train de refaire les façades et il y avait des bruits de marteau-piqueur. Toutes les quatre minutes, il disait : "Excusez-moi, il faut que j'appelle Lausanne, c'est très important." Il parlait de manip pendant une demi-heure au téléphone dans un boucan de marteau-piqueur, puis il raccrochait : "Bon, alors je vous écoute Guy". Tout une après-midi comme ça. L’enfer ! En fait, il a tué ses secrétaires et la dernière qu'il a eue a même fait une dépression nerveuse.

    Slonimski n'avait pas une réputation de manager

    En tout cas, il n'aimait pas beaucoup qu'on lui résiste. Mais je ne pouvais pas le prendre au sérieux au motif qu'il était soi-disant devenu haut fonctionnaire. Curien avait dû lui monter le bourrichon. Il se voyait omnipotent. On lui donnait 80 MF sur un compte en banque et il pensait qu’il lui suffisait de faire des chèques. Quand j'ai voulu lui expliquer que ce n'était pas du tout comme cela que ça marchait et que chaque chèque devait être émis par l’agent comptable, il est devenu impossible d'avoir une conversation avec lui. J’avais beau lui répéter que la comptabilité publique est très stricte, cela le rendait fou de rage. Mon sentiment est qu’il n'avait pas envisagé ce genre de contraintes au départ quand il avait accepté de prendre la responsabilité du Greg. Il était convaincu qu'on lui avait donné un blanc-seing. De même, il trouve normal d'être payé à la fin de chaque mois, mais ce que cela implique par derrière, il n'en sait rien! Il y a des gens qui savent pas ce genre de choses, qui n'ont pas envie de s'en occuper, ce que je peux comprendre, mais qui savent au moins que ça existe; lui, il l'ignore superbement. Il devait penser que sa nomination à la tête du Greg était une façon d’imprimer sa marque dans la science. Il estimait qu'il avait les capacités pour le faire, ce qui est incontestable, et bien que n’ayant pas les compétences scientifiques pour en juger, je dois reconnaitre qu’il a bien su mener sa barque sur ce plan là.

    Ce qu’il n'a jamais compris, en revanche, ce sont les enjeux politiques qu’il y avait derrière cette l’affaire. Il n'a jamais accepté de traiter avec le respect qui ne leur était pas forcément dû, mais qu'ils exigent, les hauts fonctionnaires avec lesquels il devait travailler. C’était l’erreur à ne pas commettre. Il avait l'impression qu'il allait peser sur l'avenir de la recherche et je pense qu’il a vraiment morflé quand on a fermé la boutique. Avec le département des SDV du CNRS, j'avais prévenu Piotr contre les manœuvres de Claude Paoletti, en vain, et j’ai vu ce dernier le rouler dans la farine, c'était fabuleux. Quant à Jacques Demaille qui présidait le conseil scientifique, il avait une réelle admiration intellectuelle pour Piotr, peut-être même de l'affection (dans la mesure où Demaille est capable d'affection). Au conseil scientifique, alors que tout le monde s’empeignait sur un truc sur lequel personne n'était d'accord, avec le talent qu'on lui connaît Demaille intervenait (ton emphatique) : "Bon, alors nous sommes tous d'accord, monsieur untel aura cinq cent mille francs…", personne ne mouftait et ça passait! Demaille est un assez joli joueur, ce qui amusait beaucoup Piotr. Mais à la minute où il a compris que ça allait très mal se passer dans la suite, il l’a laissé tomber comme une vieille chaussette et Piotr lui en a voulu… A l'Inserm, il y avait Philippe Lazar, un polytechnicien d’une grande honnêteté, qui avait fait un peu d'épidémiologie, mais que Piotr ne considérait pas comme un scientifique. Au fond, l'idée que quelqu’un puisse éventuellement le baiser ne lui est certainement jamais venue.

    Quelles étaient ses relations avec les médecins ?

    Elles n'étaient pas si mauvaises que ça. Ainsi, il adorait Jean Frézal qui le lui rendait bien. Il était très bien avec Jean Rosa qui avait bossé avec lui à Gif sur les mitochondries. Au Greg, Demaille poussait beaucoup les dossiers médicaux, mais même si Piotr n'était pas convaincu, il a laissé faire. Je pense d’ailleurs que si Piotr était sceptique à propos de la recherche médicale, il n’avait pas entièrement tort. Jean Dausset a eu le prix Nobel pour des choses qui n'étaient peut-être pas totalement de son fait, c'est ce qu'on disait dans la communauté. En revanche, il avait une réelle admiration pour des gens qui faisaient de la génétique médicale, comme Jean-Louis Mandel ou Jean Weissenbach qui tripotent le génome avec des pathologies derrière et qui font de très belles recherches.

    Ce que Piotr exécrait par dessus tout, ce sont les gens qui prétendaient que demain on aurait la thérapie génique. Au ministère de la Recherche, on aurait bien aimé le faire intervenir à la télévision sur ce sujet, mais ils auraient pu le hacher en morceaux pour qu’il accepte. Je me souviens de l’avoir entendu évoquer une réunion au ministère avec Jacques Demaille et Claude Griscelli ou Pierre Potier, son collègue directeur de l’Institut de chimie des substances naturelles, avait déclaré : "Bon, ça y est, c'est fait. On a compris, on isole le gène, on fabrique la protéine et la chimie fabrique le médicament". Piotr n'a jamais accepté de faire la pute... Quand tu entends Axel Kahn pérorer sur ce thème, les bras t’en tombent quand même ! Je pense d’ailleurs que c'est là, l’une des raisons de la disparition du Greg. Piotr aurait du dire certaines choses, ne serait-ce que pour convaincre des ministres qui n'étaient pas des scientifiques. Mais, aucun n’a pu obtenir qu'il se compromette sur le plan intellectuel et lui-même n'a jamais caché le mépris que lui inspirait ceux que le faisaient. On ne pouvait pas montrer Piotr en public. Il ne perdait jamais une occasion de dire qu’il ne fallait surtout pas faire le génome humain, que ce n'était pas mûr. Mais va donc dire ça aux petits paralysés de l'AFM…

    Quant aux relations du Greg avec le CEPH, J'ai vu Daniel Cohen une ou deux fois quand il avait besoin d'argent. Il venait au conseil scientifique dont il était membre. Il envoyait son dossier le lendemain de la date limite et il fallait faire des atrocités avec la poste pour faire croire à tout le monde qu'il était arrivé en temps et en heure. Daniel Cohen ne s'est jamais intéressé, de près ou de loin, au système si ce n’est pour réclamer du pognon. Il y a eu un drame avec son collègue Philippe Froguel, un jeune chercheur de l’Inserm, qui avait trouvé des gènes liés au diabète. Un jour Froguel a découvert tout surpris que Cohen était en train de les commercialiser grâce à une ‘joint venture’ créée avec les Américains et il s'est quelque peu rebiffé. Moyennant quoi celui-ci l'a proprement vidé de son laboratoire et Froguel est parti s'installer à Lille. Ça commençait à bien faire ! Cohen était professeur à Paris VII, il faisait encore quelques heures avec le CEPH tout en étant en train de se faire fortune en Amérique. Il a d'ailleurs énervé pas mal de gens. Il était assez agaçant, il faut bien le reconnaître, sans aucune pudeur. Une fois que son dossier était examiné et qu'il avait obtenu ses cinq cent mille balles ou son million, il disait qu’il avait d’autres choses à faire et il quittait la réunion.

    En fait, Slonimski ne supportait pas qu’initialement l'affaire du génome ait été lancée sur fonds privés (le CEPH et l’AFM). A mon avis il avait tort, si on prend le cas du cancer, ce n'est pas parce que l'ARC a déconné qu’il fallait condamner ce genre d’initiative. De toute façon, les gens donnaient de l'argent pour les maladies génétiques, mais ils n’auraient évidemment pas donné pour la levure. Donc l'État devrait se concentrer sur des choses de recherche fondamentale et laisser la charité publique œuvrer pour les maladies génétiques...

    La fin du Greg

    Quand on a vu que l'affaire tournait très mal, ce que Piotr refusait d'imaginer, mais ce qui était évident puisque après nous avoir donné un budget de 80 MF, nous n’avions plus qu’une annuité de 25 MF, on a eu des séances très pénibles où l’on a interdit au Greg de subventionner la bioinformatique. Il y a eu tout un échange de télégrammes contradictoires du ministère à la veille du conseil d'administration, avec des lettres de mission qui changeaient d'heure en heure. Surréaliste ! Je me souviens d’une réunion au ministère de la Recherche avec la mère Cornec, les gens de chez Griscelli, où Piotr s’est pointé avec la lettre de mission qu'il avait reçue la veille de Gérard Tobelem, le chargé de mission détaché par la Recherche au conseil d’administration. Il l'a lue et l'a brandie au-dessus de la table : "voilà, mesdames et messieurs, de la science qu'on n'osait pas faire, même au temps de Buffon !" On imagine le résultat de ce genre de sorties. Toutes les fois que j'ai vu Tobelem dans les réunions du Greg, il était blanc comme un linge. Il assénait les instructions en répétant : "je ne parle pas en mon nom, mais j'ai ordre de vous dire ça". Il était visiblement malheureux de ce qu'on lui faisait faire. Piotr le vouait aux gémonies : "Tobelem, un médecin hématologue, bon à jeter aux cochons, même pas généticien…" Personnellement, je pense que Tobelem a essayé de sauver le Greg, j’en suis même à peu près convaincue, mais il était complètement dépassé par les événements. Au fond, tout le monde savait que c’était foutu, sauf Piotr.

    Je me souviens du pot d’adieu organisé par Françoise Tardivon, l’agent comptable détachée par l’Inserm affectée au Greg. Elle m'avait dit que la Cour des comptes avait reconnu qu'il ne manquait pas un kopeck et que les dossiers du Greg étaient impeccables. C’est elle qui m’a quasiment obligée à assister au pot d’adieu. Elle m’a dit qu’il y aurait Pierre Waldteufel, le président du conseil d’aministration, Michel Cohen-Solal, le type de l'INRA et toutes les filles du staff.  Demaille est venu lui aussi. Il était assis à côté de moi, au fond. Piotr présidait avec Waldteufel. Michel Cohen-Solal a fait un discours très contraint. Il est vrai que ce n'est pas une bête de communication et puis ce n’était pas l’euphorie. Nous nous étions tous défoncés pendant trois ans et c'était quand même chiant de devoir fermer la boutique. Françoise m'a alors fait une réflexion de comptable extrêmement subtile : "vous savez, Mademoiselle Chancerel, on n'a pas été bien malin les uns et les autres, parce qu’il était évident depuis le début qu'ils avaient décidé de fermer.
    - Mais pourquoi dites-vous ça?
    - Vous savez, quelqu'un à qui l’on donne 80 MF d'autorisation de programme correspondant à 80 MF de crédit de paiements, c'est quelqu'un auquel on ne prévoit pas beaucoup d'avenir."
    Je me suis alors rappelé que le jour de la première réunion du conseil d'administration, Pierre Waldeteufel nous avait signalé que les jours d’Hubert Curien à la Recherche étaient comptés. Nous étions juste après les élections de la deuxième cohabitation et Curien lui demandait chaque matin si la convention du GIP Greg était signée. Mais déjà les gratte-papiers du ministère qui ne changent pas lorsque le pouvoir change de mains, avaient visiblement déjà décidé d'arrêter les frais. Ils savaient que la direction du CNRS tirerait dans le tas dès qu’elle le pourrait; elle ne voulait pas du Greg, pas plus que l'Inserm d’ailleurs.