Entretien avec Philippe Even

    (S. Mouchet et J-F. Picard, 11 avril 2001)

    Philippe Even
    Histrecmed

    Philippe Even, né en 1931 à Paris, est médecin pneumologue français. Il commence ses études de médecine en 1952 et devient professeur en 1966. Spécialisé dans les maladies respiratoires, il rejoint le Cercle d’études cliniques et biologiques de Jean Hamburger et Jean Bernard avant d'être nommé chef du service de réanimation de l'hôpital Laennec. Devenu doyen de l'hôpital Necker-Enfants malades entre 1988 et 2000, il défend la recherche fondamentale. Il est l'auteur d'une centaine de publications scientifiques internationales et de plusieurs ouvrages. Il est réputé pour son franc-parler et ses prises de positions originales, notamment à l'égard de l'industrie pharmaceutique et des pouvoirs publics. Il estime ainsi que les campagnes anti-tabac "se fondent trop souvent sur des mensonges comme le danger du tabagisme passif qui est, en fait, inexistant. Les arguments utilisés sont en fait destinés à mobiliser les non-fumeurs pour tenter de culpabiliser les fumeurs et cela en biaisant la réalité". Professeur émérite à l'Université Paris Descartes, président de l’Institut Necker, Philippe Even a participé à des commissions scientifiques de l’Inserm et du ministère de la Santé. Il a aussi été représentant de la France à Bruxelles et chargé de missions scientifiques aux États-Unis (notice Wiki).

    Quel est votre background, monsieur Even ?

    Je suis né en 1931 à Paris. Ma mère étant morte de tuberculose pulmonaire, j’ai passé mon enfance dans un sanatorium où mon père était médecin. Ceci explique peut-être mon orientation ultérieure vers les maladies respiratoires. Mon père qui était pneumologue, chef de service à l’hôpital Laennec et professeur de médecine était médecin chef de la 'Caisse nationale d’assurance maladie des mineurs', un organisme très important à l'époque car il couvrait plusieurs millions de mineurs et d’ayant droit. C’était un système médical entièrement fonctionnarisé et il était mal vu des milieux médicaux traditionnels où on lui reprochaient de gérer un système 'à la soviétique'. Il a d'ailleurs été membre puis président de l’association France-URSS alors qu’il n’était pas communiste. En fait, il avait le cœur à gauche et le portefeuille à droite. Quant à moi, j'ai commencé mes études de médecine après avoir fait une licence de physique - car je voulais devenir physicien - et je suis entré à la Faculté en 1952. Par la suite, ma formation de physicien m'a poussé à m’intéresser au fonctionnement des organes, mais j’hésitais entre la cardiologie et la respiration. J’ai finalement opté pour la seconde qui me paraissait relever de mécanismes plus subtils, plus complexes, même si des modélisations physiques y étaient possibles et c'est ainsi que j'ai commencé à faire de la recherche en physiologie du poumon et que j'ai monté un laboratoire que j'ai animé jusqu'au début des années 1970.

    Influences nord-américaines

    Jusqu’à 1914, la médecine clinique française avait été tout à fait comparable à celles de l’Angleterre, de l’Allemagne ou des Etats-Unis. Il y avait une vraie recherche, avec les moyens de l’époque, bien entendu. Après la Première Guerre mondiale, l’écroulement a été très rapide et seuls quelques noms ont surnagé comme celui de Fernand Widal. Le reste était d’une indigence absolue. Dans le grand journal médical de l'époque (La Presse Médicale) c'était le néant en dehors de quelques articles si bêtes qu’ils en étaient cocasses. Il a fallu attendre le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour que de nombreux médecins français âgés de 35 ou 40 ans partent au Canada, aux Etats-Unis ou en Angleterre d'où ils sont d'ailleurs revenus stupéfaits des progrès qu'ils avaient vu. Ainsi, ce n'est qu'après 1945 que mon père a découvert la médecine américaine et l’importance qu’elle accordait à la physiologie respiratoire. Auparavant, un seul français avait pressenti l'importance de cette discipline, Jacques Arnaud (?), un grand résistant fusillé par les Allemands. De son côté, un autre ami et collègue de mon père, André Cournand, estimant qu’il serait impossible de faire de la physiologie en France, était parti aux Etats-Unis avant guerre où il a révolutionné la physiologie respiratoire et cardiaque. Ce qui lui a d'ailleurs valu le prix Nobel de médecine en 1956. Je suis allé visiter son laboratoire à l'hôpital Bellevue de New York en 1964. En fait, il était déjà assez âgé et, moi, je voulais travailler avec Alfred Fischman à Philadelphie ce que Cournand ne m'a jamais pardonné. C'était une forte personnalité que Robert Debré a essayé de faire revenir en France, en vain. Heureusement pour l'un de mes maîtres, Jean Lenègre, qui était son concurrent direct en cardiologie et qui n'aurait guère apprécié son retour. Quoi qu'il en soit, alors que je devais partir pour Philadelphie, les concours pour le recrutement de professeurs ont repris à Paris alors qu'ils avaient été arrêtés pendant cinq ans et j'ai abandonné ce projet...

    ...Pour passer l'agrégation

    Sans fausse modestie je dois dire que j'étais un des jeunes brillants de ma génération, j’avais été major de la première année de médecine à Paris et reçu second au concours de l’internat. Lorsqu’un concours d'agrégation a été annoncé, j’ai décidé de le tenter car le bruit courait qu’il n’y en aurait peut-être plus par la suite. L'agrégation se passait de manière curieuse. En fait, personne ne cherchait à savoir ce que vous valiez ou ce que vous aviez fait. Il y avait un tirage au sort des patrons qui composeraient le jury, nous étions une centaine dans la salle et les noms sortaient de l’urne un à un. Dès que l’un de nous savait que son patron avait été tiré au sort, il filait au téléphone. Quand le tirage était terminé, le jury réglait tout en vingt minutes et chacun nommait son élève. Mon patron n’a pas été tiré au sort et je me suis retrouvé dans une situation assez cocasse : il y avait cinq places à ce concours, mais seulement quatre membres dans le jury. Chacun avait pris son élève et on se demandait qui serait le cinquième. Ils ont donc décidé de prendre l’élève du doyen de la faculté de Paris. Or, j'étais celui-là. C’est ainsi que j’ai été nommé professeur en 1966 alors que je n’avais encore fait aucun travail important. Les choses ont quand même beaucoup changé depuis en matière de recrutement. Les personnes nommées aujourd’hui sont au moins de qualité moyenne et elles sont souvent excellentes, on peut d'ailleurs dire qu'un candidat excellent ne risque plus de ne pas être nommé.

    Comment concilier une carrière de clinicien et de prof ?

    Pour moi la question ne se posait pas, car je n’avais pas envie d’être un pur chercheur, j’étais très attaché aux malades. J’ai donc partagé ma vie entre ces deux activités, en ayant l’impression de faire deux pleins-temps, selon une disposition désormais permise par la réforme Debré. Celle-ci a d'ailleurs eu du mal à s’imposer dans le milieu médical. Il a d'abord fallu que Michel Debré, le Premier ministre fils du professeur, accepte de débloquer les moyens nécessaires au plein-temps hospitalier, ensuite que les médecins les plus modernistes aient suffisamment de ténacité pour vaincre les résistances de leurs confrères corporatistes. De très nombreux médecins continuaient de considérer la clinique comme un tout intangible et il a fallu faire reconnaître la recherche comme une activité spécifique. Bien sûr, nul ne parlait jamais d’argent, mais les problèmes de revenus étaient évidemment en filigrane derrière ces débats. Le plein temps menaçait les cliniciens de la perte de leur clientèle de ville. Il n'en reste pas moins que, comme la plupart des jeunes de ma génération, j’ai vécu la réforme comme un formidable espoir pour la médecine française.

    Vous êtes d'une génération qui était attirée par la recherche médicale

    Je me souviendrai toujours de mon premier matin d’hôpital, à Beaujon, en 1961, dans le service de René Fauvert où j’étais entré grâce à mon père qui le connaissait bien. Ce médecin très introduit dans les milieux scientifiques a été, grâce à son amitié avec Joliot-Curie, le premier en France à utiliser des radios isotopes comme traceurs en biologie. Je sortais de la préparation des concours pour lesquels on n'utilisait que des articles publiés en français, or, ce matin là, pendant la discussion devant le lit des malades, on ne faisait référence qu'à des publications en anglais. J’ai compris en instant où était la voie qu’il fallait suivre en ayant la brutale impression que tout ce que j’avais appris jusque là était suranné et qu’il fallait tout reprendre à zéro. Nous avons été une vingtaine dans ma génération à avoir pris ce genre de virage vers la recherche. Mais nos camarades qui étaient dans des services plus classiques ne comprenaient pas nos choix. Par la suite, j'ai fait partie du 'Cercle d’études cliniques et biologiques' (CECB) qui se réunissait au Centre national de transfusions sanguines. Ce CECB avait été fondée en 1960 par Jean HamburgerJean Bernard, René Cachera, René Fauvert et Jean-Pierre Soulié qui ont eu - à la suite du fameux Club des treize - le rôle capital que l'on sait dans la modernisation de la recherche médicale en France.

    On a l'impression que cet enthousiasme pour la recherche est un peu retombé aujourd'hui

    Si nous étions peu nombreux dans les années 1960, dans la décennie suivante, il y a eu un réel enthousiasme pour cette médecine scientifique. Mais il est vrai que les choses ont quelque peu régressé depuis une dizaine d'années. Aujourd'hui, on sent en filigrane une sorte de retour de l’anti-scientisme. De nouveau, on a l'impression qu'il n'y plus que le malade qui compte. Les médecins ne veulent plus travailler quinze heures par jours, ils estiment qu’ils ne sont pas récompensées pour cela. Ils se sentent quotidiennement agressés par les media qui les accusent plus ou moins de ruiner l’Etat et qui dénoncent l’ampleur des dépenses de santé. Les médecins n’arrivent plus à travailler convenablement à l’hôpital où tout est rationné et cela parce que les arbitrages budgétaires sont effectués dans le cadre d’une politique purement comptable. Le travail de haute qualité n’est plus reconnu, moyennant quoi le fait qu'il ne soit pas pris en compte a fini par tarir l’appétence pour la curiosité scientifique. D'autant que le lancement du moindre projet requiert désormais une masse d'autorisations administrative, ce dont se plaignent légitimement nos chefs de laboratoires ici à Necker. Le samedi après-midi les jeunes chercheurs ne viennent plus au labo, même s'il y a des expérience urgentes en cours. Le soir à 18 heures tout le monde rentre chez soi alors que de notre temps, il nous arrivait de rester jusqu’à minuit au laboratoire. C'est une autre façon de vivre, un changement de perception du travail, nous assistons à un retour vers les valeurs familiales...

    Pourquoi avez vous quitté l'activité de laboratoire ?

    Au début des années 1970, j’ai eu le sentiment que je piétinais, que le temps de la physiologie du poumon avec des appareils de mesures de pression, des spectrographes de masses, des traceurs radioactifs était terminé. En fait, en pneumologie, l’imagerie médicale était arrivée au début du siècle, bien avant qu'en cardiologie, et un demi siècle plus tard elle avait donné tout ce qu'elle pouvait donner. A l'inverse, en cardiologie, les progrès de la résonance magnétique, de la vitesse d’acquisition et de la qualité des images sont encore nécessaire aujourd’hui pour accéder à la connaissance de la dynamique du cœur et du fin fond des coronaires. Sur ce, au moment où j'envisageais de changer de sujet de recherche, mon patron a quitté son service de Laennec et je me suis retrouvé chef de service de clinique avec une nouvelle équipe, responsable de la réanimation respiratoire, puis de la réanimation générale pour l'ensemble de l’hôpital. C’était une nouvelle aventure qui commençait et je suis devenu surtout clinicien.
    De plus, je pensais que j'étais trop vieux pour passer à la biologie moléculaire, un autre type de recherche qui d'ailleurs ne me stimulait guère sur le plan intellectuel. Pour moi, c'est de la cuisine, on fait cuire, on réchauffe, on refroidit etc. Pour un physicien, la biologie moléculaire est une science de deuxième ordre. Axel Khan qui a été mon externe, était un biochimiste qui travaillait en enzymologie, un domaine très traditionnel. Puis, il est apparu que ces enzymes étaient des protéines et qu’il serait intéressant de les étudier non par leur fonction, mais par leur origine génétique. Malheureusement, dirais je, la biologie moléculaire étant devenue une mode, mille chercheurs l’ont fait en même temps que lui de part le vaste monde.

    Comment voyez vous l'organisation de la recherche médicale ?

    Il faut distinguer plusieurs types de recherche. J'aime en représenter le centre par une série de cercles concentriques, comme une cocarde. Dans ce centre le noyau dur des trois recherches clés, toutes trois très interdépendantes, mais dont les objectifs, les hommes et les motivations ne sont pas les mêmes.
    D'abord, la recherche biologique, fondamentale, qui est la source de tout. Elle s'intéresse à tous les processus vitaux depuis les prions jusqu'à l’homme en passant par les invertébrés ou même les plantes. Il faudrait lui donner un sens plus restrictif que l'actuel 'sciences de la vie' et dire par exemple, 'sciences de la vie normale'. Elle s’intéresse à la biologie du développement, à la différenciation cellulaire, à la reproduction, c'est l'affaire du CNRS, des biologistes voire de quelques médecins devenus biologistes. Sa motivation est le progrès des connaissances. Les chercheurs y sont fréquemment animés par un ego et un narcissisme extrême, avec une volonté de renverser les dogmes existants, d’introduire de nouveaux paradigmes. Quoique souvent insupportables et invivables, ces gens sont pourtant dotés d’une extraordinaire énergie vitale.
    Ensuite, je place la recherche biomédicale proprement dite. Celle qui est principalement présente à l’Inserm et sur les campus hospitaliers. Elle s’intéresse aux maladies, aux pathologies ce qui implique des choix de thématiques et de matériel expérimental, i.e. de maladies. Elle est menée par des biologistes, mais surtout par des médecins, en tout cas elle se développe essentiellement sous influence médicale, ce qui provoque parfois à l'Inserm des oppositions entre les uns et les autres. On connaît ceux qui sont représentatifs de cette recherche biomédicale, Arnold MunnichAlain FischerChristian Bréchot,... des gens dont la motivation première n’est ni l'ego, ni le narcissisme, mais le souci d’améliorer le sort des malades. Ces médecins réussissent ce challenge d’être à la fois de très bons cliniciens et de très bons chercheurs. Leurs vies est stressante, mais ce stress est aussi pour eux une motivation.. Après, on trouve une recherche médicale qui n’est pas menée sur des maladies, mais sur des malades, i.e. par des médecins dans les services hospitaliers. Son objectif principal est d’évaluer les nouvelles procédures thérapeutiques ou diagnostiques. C’est un travail intellectuellement moins raffiné, mais qui repose sur une méthodologie aussi stricte, scientifiquement parlant, et qui requiert une grande rigueur tant elle pose de contraintes en termes d'évaluations. Il s'agit d'une recherche un peu ingrate, mais tout aussi nécessaire que les précédentes puisqu’elle va confirmer l’utilité ou non des découvertes faites en amont. C’est le type de la recherche d’aval faite par des médecins hospitaliers, souvent universitaires.

    Quid de la recherche clinique ?

    On entend souvent parler de recherche clinique. En fait, il s'agit d'un mélange de la recherche biomédicale de l’Inserm et de la recherche médicale des hôpitaux, ce qui permet aux chercheurs d’obtenir de l’argent de plusieurs côtés. Mais les trois types de recherches sont étroitement liées. C’est évident pour la recherche médicale qui dépend bien sûr de ce qui a été fait en amont, mais entre la recherche biologique fondamentale et la recherche biomédicale, les liens sont extraordinairement puissants et la distinction pas toujours facile à faire, tant ils sont ambivalents. La recherche fondamentale nourrit la recherche biomédicale et en contre partie, celle-ci suggère des modèles à la recherche fondamentale tant il est vrai qu'il n’y a pas de meilleure moyen de comprendre le normal que d'examiner l’anormal. C'est ainsi que, dans son service, Alain Fischer reçoit des malades transgéniques dont les mutations résultent du 'knock out' naturel de certains de leurs gènes. Moyennant quoi, en transférant ceux-ci dans un modèle murin, il voit arriver presque chaque semaine une nouvelle race de souris, posant un problème particulier aux biologistes.C'est en ce sens qu'un modèle de pathologie est extrêmement utile aux chercheurs qui ont une démarche expérimentale. Par le retour au réel qu’ils indiquent aux fondamentalistes, les chercheurs bio médicaux jouent ainsi un rôle essentiel dans l'avancée des connaissances. De même, j’ai fait entrer dans (mon) laboratoire trois chercheurs qui n’ont jamais vu un malade et ne connaissent rien aux maladies, mais qui étaient en connexion avec les cliniciens. Et aujourd’hui Jean-Claude Weill (U 373 Développement et répertoire des cellules B du système immunitaire) est en passe de déposer deux brevets pour des applications développées après avoir réorienté sa réflexion suite à des conversations avec ses collègues.

    Devenu doyen de l'hôpital Necker, vous avez activement soutenu la recherche fondamentale

    Si je vous ai parlé des différents types de recherche, c’est parce que je pense qu’il y a une confusion volontaire, entretenue par les pouvoirs publics et par les chercheurs. Les chercheurs purement cliniques disent qu’ils sont biomédicaux, les biomédicaux qu’ils sont fondamentalistes. Les fondamentalistes sont ignorés et repoussés au CNRS à Gif, à l’Institut Jacques Monod à Paris, i.e. le plus loin possible des malades, or cela représente tout de même la moitié des médecins chercheurs. Quand j’ai voulu implanter des fondamentalistes dans (mon) service, je n’y suis parvenu que grâce à l'autorité attachée au poste que j’occupais, ainsi qu'à une conviction que j'ai du faire partager à mes interlocuteurs au prix d’une certaine violence. Quand on veut changer d’orientation dans un système qui fonctionne d’une certaine manière, on se heurte inévitablement à des avantages acquis. Ainsi, il a fallu faire de la place, renvoyer des personnes, trouver de l’argent et convaincre les organismes qui recrutent et affectent les chercheurs et les techniciens en fonction de l’objectif poursuivi. A Necker une tradition de la recherche remontant à Robert Debré et à Jean Hamburger en avaient fait un hôpital différent des autres. Pour différentes raisons que je viens de vous exposer, j'ai donc cherché à y apporter une nouvelle impulsion scientifique. Mais il y en a une dont je ne vous ai pas encore parlé qui est, dirais-je, purement esthétique. La démarche intellectuelle des chercheurs fondamentalistes me plait davantage que les discussions de mes collègues médecins qui m’ennuient. S'il est primordial d’avoir dans les hôpitaux, une recherche clinique au lit du malade et une recherche biomédicale de type Inserm, il est non moins important qu’il y ait aussi quelques fondamentalistes dès lors qu'ils recherchent une collaboration avec les médecins et qu’ils soient suffisamment extrovertis pour chercher le contact. Ainsi, j'ai eu la chance de pouvoir faire venir ici des scientifiques du plus haut niveau, des chercheurs étrangers avec lesquels j'ai eu le bonheur de discuter chaque semaine, de les écouter parler de leurs travaux, de leurs projets. Bien entendu, cela ne s'est pas fait sans mal. Dans une université française, on n'est censé recruter que des ressortissants de la Communauté européenne. Ainsi, j'ai eu de grosses difficultés pour faire venir l'américain Paul Kelly (endocrino moléculaire, hormones de croissance et immunité). De même pour recruter Mirolslav Radman (génétique moléculaire), il a fallu que je rencontre personnellement deux ministres afin d’obtenir rapidement sa naturalisation. Mais, aujourd'hui, il fait partie du très petit nombre de Français susceptibles de recevoir le Nobel...

    D'où vient cet ostracisme facultaire ?

    D'une loi qui stipulait qu’on ne pouvait exercer la médecine qu’à condition d’avoir un diplôme français. Adoptée avant la dernière guerre, elle visait à exclure les nombreux étudiants et médecins juifs roumains et hongrois qui affluaient alors en France. Bien entendu derrière tout cela il y avait la volonté du Conseil de l’Ordre de fermer la médecine française aux étrangers, mais surtout le souhait de l'immense majorité de mes collègues professeurs qui continuent de penser, aujourd'hui même, qu’on n’a pas besoins d'étrangers à la Faculté. En fait, la loi dit qu’on ne peut exercer la médecine qu’avec un diplôme français, mais une autre loi autorise à être professeur dans une faculté de médecine, dans certaines disciplines sans être médecin. Or, la première loi s’applique même dans le cas où il n’est pas nécessaire d’être docteur en médecine. Ce dispositif que l'on opposait à mes recrues étrangères est absurde, tout le monde en convient et, en 1993, avec l'aide de Claude Griscelli et de Jean Rey quand ils étaient au ministère, j'ai tenté de le faire abolir. En vain, il aurait fallu voter une nouvelle loi, ce qui apparaissait trop compliqué...

    Quoiqu'il en soit, Necker est devenu l'un des pôles de la recherche médicale

    Certes, mais nous pouvons être inquiet d'être l'un des seuls ensembles hospitalo-universitaires à avoir réussi ce genre d'opération. En 1990, alors que j’étais en poste depuis deux ans, je disais à mes collègues que ce que nous allions réaliser à Necker servirait de modèle ailleurs. Or il est de fait qu'aucun autre doyen n’est intervenu aussi directement que moi dans la politique de recherche de son site. Cela ne veut pas dire que d’autres sites n'abritent pas de grands centres de recherche, mais probablement sont ils moins intégrés que les notre. Cochin a créé autour de l'Institut Cochin de génétique moléculaire' (ICGM) un ensemble de haut niveau scientifique. Mais cela a été fait par l’Inserm sur le terrain de l’hôpital et il n’y a en fait aucune connexion entre le CHU et l'ICGM. C’est le résultat d'une politique radicalement différente de la notre, menée avec succès par Jean-Paul Lévy qui a eu le privilège pendant des années d'être le conseiller direct et privilégié de Philippe Lazar, le directeur de l'Inserm. A Cochin, qui après nous est le meilleur centre en terme de publications scientifiques, seuls 13% des enseignants travaillent dans les laboratoires. J’ai fait une étude pour comparer le nombre d’enseignants inscrits dans le profil des unités de recherche des facultés. En tête on trouve Necker et Broussais où un tiers des professeurs travaillent vraiment dans les instituts de recherche. Ensuite viennent Bichat avec 25%, Lariboisière avec 23%, La Pitié 23%, Bicêtre et Béclère 26%. La Salpêtrière est également un grand centre. Sa spécificité est d’être le seul en matière de recherche neurologique dans un hôpital. Mais je n'hésite pas à dire que la situation des autres sites est tragique. En 1980, lorsque Jean Bernard a quitté Saint-Louis il a laissé derrière lui Maxime Seligmann, Jean Dausset, Tavitzian qui ont passé la main à des personnes qui n'ont pu suivre en terme de gestion. Michel Boiron a fait une politique politicienne et Laurent Degos, 'Bazille' de la comédie espagnole, jésuite fourbe, a tout torpillé. Pourquoi les autres doyens n'ont ils pas mené la même politique que nous ? La raison, je pense, est que les autres CHU ont élu au décanat de purs cliniciens qui ont privilégié les activités médicales au détriment de la recherche. Je pense être l'un des seuls doyens avec celui de l'ensemble Saint-Louis Lariboisière, à avoir bénéficié d'une formation mixte. Mais, malheureusement, celui-ci n'avait pas d'audience suffisante à Saint-Louis. A l'inverse, j’ai eu la chance d’être doyen d’une faculté et d’un hôpital que ne sont pas séparés géographiquement et de bénéficier du soutien de certains confrères devenus conseillers ministériels, tels Jean Rey et Claude Griscelli ce qui m'a d'ailleurs permis de contrer les résistances et l’administration de l’AP-HP toujours réticente lorsqu'elle entend parler de recherche.

    Autres types de recherche intéressant la médecine, l'épidémiologie

    A la recherche médicale dont nous venons de parler, il convient d'adjoindre la recherche effectuée par l’industrie pharmaceutique et la recherche en santé publique qui étudie les populations saines puisque son but est d’ordre préventif... Si je fait une distinction entre les trois types de recherche - médicale, pharmaceutique et en santé publique -, outre leurs différences de méthodes et d'objectifs, c’est à cause des problèmes de financement spécifiques qu'elles posent. Par exemple, en France l'Etat privilégie la recherche épidémiologique, souvent assez nulle, mais payante sur le plan politique puisqu'elle permet de ramasser des voix aux élections. Les politiques sont convaincus, ils n'ont d'ailleurs pas tort, qu’il vaut mieux prévenir que guérir et que l’effort principal doit être tourné vers le maintien d'une bonne santé plutôt que vers le traitement des maladies d'où la création de toutes ces agences : l’agence du médicament, l’agence des aliments, de la sécurité de l’eau, etc. Le problème est qu'en épidémiologie par exemple, notre dispositif de recueil de données ne fonctionne pas bien. Je le sais pour avoir été pendant deux ans chargé d’identifier le nombre de cancers de toutes catégories hospitalisés à l’AP-HP. Nous n'avons jamais pu réduire la marge d'incertitude en deçà d'un facteur de 1 à 3. Chaque fois que nous faisions une étude ponctuelle pour vérifier les chiffres, nous nous heurtions à une marge de 25% d’erreur. En France, l’épidémiologie n'est pas fiable alors qu’elle l'est dans les pays scandinaves, en Angleterre, aux Etats-Unis ou au Canada. J’ai vécu de près l’affaire du sida. Il y a quatre ou cinq ans, nous avions encore une très bonne épidémiologie mais tout cela a décliné à cause d’un relâchement dans les comportements, d’un sentiment de moindre gravité lié à l'usage des nouvelles thérapies et aujourd'hui nous ne disposons plus de statistiques fiables alors que l’épidémie a repris depuis 1995, mais sans qu'on puisse le chiffrer précisément.

    Les campagnes sanitaires sont insuffisamment étayées par des arguments scientifiques

    Pennons l'exemple des campagnes anti-tabacs, elles sont faites en dépit du bon sens. C'est vrai que le tabac est un produit dangereux, encore conviendrait-il de définir la réalité des risques encourus. Or, les campagnes anti-tabagiques se fondent trop souvent sur des mensonges comme le danger du tabagisme passif qui est, en fait, inexistant. Les arguments utilisés sont en fait destinés à mobiliser les non-fumeurs pour tenter de culpabiliser les fumeurs et cela en biaisant la réalité. Ainsi, vous dit-on que le danger principal du tabac est de majorer le risque cardio vasculaire avant 50 ans ? Passé cet age, le risque lié est entièrement effacé par le risque génétique ou alimentaire, c'est à dire qu'on ne décèle plus de différence statistique entre fumeurs et non fumeurs. Cela signifie que les hommes qui meurent d’un infarctus à 50 ans sont presque toujours de gros fumeurs. Ceci concerne 2.000 personnes en France, certes un chiffre important, mais peu significatif par rapport à celui de la mortalité générale. Il est donc bien ciblé et n’apparaît que pour les gens qui fument plus de dix cigarettes par jour en inhalant la fumée, voilà ce qu'il faudrait dire aux gens. Le deuxième risque lié au tabac est le cancer du poumon, un risque majeur qui commence à apparaître à la cinquantaine et ne cesse de croître chaque année jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui veut dire que si les hommes ne mouraient pas d’autre chose, tous ceux qui fument devraient mourir d’un cancer du poumon avant d'être centenaire. En fait, un fumeur sur six meurt de cancer bronchique lié au tabac, mais les fumeurs de pipe et de cigare qui n’inhalent pas ne le courent pas. A partir de cinq cigarettes par jour, le risque augmente exponentiellement et au-delà de 40 cigarettes par jour, il se multiplie par 80. Mais, comme d'autre part, il faut en moyenne 40 ans pour développer un cancer bronchique, à partir de cet age, on peut commencer à fumer. Voilà des nuances qu'il serait intéressant de donner au public plutot que de lui asséner les mensonges du tabagisme passif.

    La recherche, un problème de financement

    En France, l’Etat soutient l’épidémiologie, mais plus par des mots que par des moyens financiers. Il aide un peu la recherche clinique et biomédicale, mais trois fois moins que ne le fait l’Angleterre et une fois et demie de moins que l’Allemagne. La recherche fondamentale est pauvrement dotée et mal implantée. Si je prends l'ensemble du secteur public : le département des Sciences de la vie au CNRS dispose d'un budget de 3 milliards de francs, ce qui est un peu plus que celui de l’Inserm avec 2,4 milliards (dont 350 MF pour le fonctionnement qui, grâce aux ressources propres apportées par les unités, atteint en fait 700 MF). A ces chiffres, il convient d'ajouter 1 milliard de Francs inscrit au budget du ministère de la Santé et un autre milliard à celui des universités au titre de la recherche médicale. On arrive ainsi à un total de 7 à 8 milliards de francs, ce qui représente le 1/1000 du PNB français. Aux Etats-Unis, ce pourcentage est de 2% alors qu'en Angleterre, le Premier ministre Tony Blair augmente le budget de la recherche biomédicale de 10 à 12% tous les ans. Dans le même temps, on ne saurait ignorer que le cout de la recherche académique ayant été multiplié par dix, chacun de nos chercheurs ne dispose aujourd’hui que de la moitié des crédits qu’il avait en 1982. Installer un laboratoire P3, une animalerie protégée ou un séquenceur haut de gamme, nécessite de disposer de 6 à 8 MF par an. La recherche médicale est devenue de la big science et pose désormais les mêmes problèmes que la recherche en physique. Par ailleurs, on sait que les trois quarts du budget de la recherche sont consacrés à payer le personnel et si on extrapole ce chiffre, on peut imaginer que dans dix ans, on paiera les chercheurs à ne rien faire parce que tout passera dans leurs salaires. On doit en conclure qu’il y a trop de chercheurs, non en valeur absolue, mais par rapport à l'argent que l’Etat veut bien mettre dans la recherche. Aujourd’hui on forme des chercheurs d’un bon niveau potentiel, mais ils ne peuvent pas travailler convenablement en raison du manque de crédits dévolus à la recherche. De même, il faudrait pouvoir renvoyer les mauvais chercheurs, ce que l’Inserm n’a jamais su faire et qu’aucune faculté de médecine n’a essayé de faire. Si on prend le cas de l'Inserm, on peut se demander comment faire vivre 2.700 chercheurs avec un budget de fonctionnement qui n'atteint pas un milliard de Francs là où les Anglais bénéficient d'un budget deux fois plus important, mais dont seulement la moitié est réservée aux salaires.

    Il existe aussi un financement d'origine privée

    A Necker, nous voudrions faire construire un bâtiment de 7 ou 8 étages pour installer d’autres unités, pour atteindre une masse critique, équiper des plateaux techniques communs à l’ensemble des unités. Pour lancer cette opération il faut 80 millions. Nous avons obtenu un engagement de l’Association française contre les myopathies (AFM) pour 30 à 40 millions et l’Inserm nous a octroyé 20 millions. Je pense que nous finirons par avoir la somme, mais c’est long et difficile. Si nous avions ici des institutions privées qui mettent autant d’argent dans la recherche que ne le font le CNRS ou l’Inserm, ce serait magnifique. Cela existe chez les Anglais, aux Etats-Unis, on trouve une douzaine de fondations et d’instituts dont le budget dépasse chacune le milliard de francs annuel. Chez nous cela ne se fait pas, d’une part parce que ce n’est pas la tradition, d’autre part parce qu'au-delà d'une somme de 30.000 francs, l’Etat n’accorde aucun dégrèvement fiscal aux dons pour la recherche. Là encore la France occupe le dernier rang mondial. Si on additionne Téléthon, Ligue Contre le Cancer, Fondation pour la recherche médicale et autres organismes caritatifs, on obtient un financement d'environ 1,3 milliards de francs par an. Sur cette somme 30% partent dans la gestion des dites associations (marketing, mailing) et une bonne part du reste est versé directement aux associations de malades pour les aider dans la prise en charge de leurs adhérants (achat de dispositifs d'aide aux handicapés, etc.).

    L'industrie pharmaceutique n'est-elle pas un acteur important de la recherche ?

    L’industrie pharmaceutique assume désormais une recherche de caractère industriel qui permet d’étudier en un jour autant de molécules qu’on en étudiait en dix et il est vrai que la découverte constante de nouveaux médicaments a valu un certain nombre de prix Nobel à ses chercheurs. Mais cela s'est principalement vérifié ailleurs que chez nous, dans des pays comme l’Allemagne, l’Angleterre, la Suisse et bien entendu les Etats-Unis. Outre-Atlantique, la recherche de l’industrie pharmaceutique est puissante et travaille en contacts étroites avec la recherche académique. Merck, Pfizer et Glaxo-SmithKline, les trois grands laboratoires, représentent chacun, en termes de capitalisation boursière, quinze cents milliards de francs et se classent au niveau de la General Electric. Ces trois firmes se placent dans les cinq premières entreprises mondiales, tous domaines confondus, leur bénéfice est d’environ 50 milliards de francs et leur investissement annuel en recherche est de l’ordre de 10 à 15 milliards par an pour chacune d'elle. L’industrie anglaise est elle aussi très forte, avec deux entreprises dans les dix premiers mondiales, Glaxo et Astra-Zenecca. En comparaison, la situation de l'industrie française est loin d'être aussi brillante. Aventis qui résulte du mariage de deux invalides, Rhône-Poulenc et Hoechst-Marion-Roussel, a fait 5 milliards de bénéfices cette année, mais a 10 milliards de dettes (il doit se classer entre le 10ème et le 20ème rang mondial). Quant à Synthelabo-Sanofi vers le 25ème rang son chiffre d'affaire est de 25 milliards, la moitié de celui d'Aventis, donc un rapport de un à dix entre les entreprises françaises et leurs homologues nord-américaines. De plus ces firmes n’ont ni portefeuille important de nouvelles molécules, ni laboratoires de recherche performants.

    Le problème des dépenses de santé

    En France, on peut dire que l'Etat a tué l’industrie pharmaceutique. A partir de 1945, il a voulu contrôler les dépenses de santé en bloquant le prix des médicaments, depuis lors, ceux ci sont payés à l'industrie une fois et demie moins qu’en Allemagne ou qu'en Angleterre. L’industrie s’est adaptée à cette situation. En estimant trop élevé le cout de développement de nouveaux médicaments elle a fait l'impasse sur le long terme. Moyennant quoi l’Etat a perdu sur tous les tableaux puisque non content de torpiller une industrie, dans le même temps les Français sont devenus les premiers consommateurs mondiaux de médicaments (troisième marché mondial). Le fond du problème est que depuis un demi siècle l’Etat n’a jamais pris en compte le fait que la santé est une priorité pour les Français et que celle ci a un prix qu’il ne faut pas chercher à raboter au risque de réaliser de fausses économies. D'ailleurs, avec 8,5% du PIB, il n’y a qu’en Angleterre où les dépenses de santé soient inférieures au taux français. Dans tous les pays développés ces dépenses oscillent entre 10 et 11% du PIB. En France, les dépenses de santé représentent 800 milliards par an, mais on oublie que notre système fait vivre 2 millions de personnes et qu'il suscite des recettes liées à la producition de biens et de services. Le vrai déficit, c’est ce qu’on doit importer, c'est-à-dire tous les équipements et tous les médicaments qu'on ne produit pas en France, ce qui représente un trou de 100 milliards par an seulement. Et, si nous en sommes là, c'est parce qu’on a tué l’industrie pharmaceutique, comme celle de l'imagerie médicale et autres équipements.