Entretien avec Jean Hamburger (1909-1992)

    (Jean-François Picard, 13 novembre 1990)

    Jean Hamburger
    Photo Inserm

    Voir aussi l'adieu à Jean Hamburger in Recherche & Santé, n° 50, avril - juin 1992

    Comment expliquez-vous le déclin de la médecine française au début du vingtième siècle, monsieur Hamburger ?
    Il ne s'agit pas vraiment d'un déclin mais plutôt d'un état stationnaire à une époque où les autres pays progressaient. L'origine de ce phénomène est relativement simple, sinon à dater, du moins à comprendre. Au début de ce siècle, la médecine était purement contemplative et consistait en une tentative de diagnostic et de classification des maladies. On n'était pas disposé à appliquer aux soins médicaux des techniques empruntées aux autres sciences, et en particulier à la physique et à la chimie. Nos patrons examinaient leurs malades avec art en développant avant tout les relations humaines. On parlait alors beaucoup du colloque singulier entre le médecin et le malade et la médecine apparaissait plus comme une science humaine que comme une science. En revanche, un certain nombre d'autres pays, comme les Etats-Unis ou l'Angleterre, moins attachés que nous à la clinique et à la description - les Français disaient à ce moment-là "beaucoup moins bons médecins"- se sont mis à utiliser dans l'étude des maladies, l'explosion des connaissances et des techniques en physique et en chimie... Cette infusion du progrès des autres sciences dans la recherche médicale a permis un bond en avant dans la connaissance des maladies. Mais surtout, elle a donné corps à la possibilité de les guérir.

    S'agissait-il d'un problème de génération ?
    Il est vrai que la génération qui précédait la mienne, c'est à dire celle de nos patrons, développait une attitude très méfiante, et même négative, à l'égard de cette transformation de la médecine. En comparaison avec nos aînés, nous avons beaucoup plus voyagé qu'eux, ce qui nous a permis de comparer notre médecine aux autres. Ainsi, je me souviens de mon premier retour des Etats-Unis, à la fin des années 1940. A l'époque, on voyageait en bateau, une traversée qui durait cinq jours. On avait le temps de méditer. C'est en cette occasion que j'ai pensé à la façon dont la médecine française pourrait redresser la barre en utilisant son brillant passé clinique, ses techniques admirables dans l'examen  des malades. Par conséquent, je dirais qu'il s'agissait moins d'un déclin de la médecine française que de la naissance dans d'autres pays d'une nouvelle manière d'aborder la médecine. Je crois que c'est dans ma génération que s'est faîtes la prise de conscience de notre retard. En complétant sa méthode par l'introduction de techniques scientifiques, notre médecine pourrait trouver sa vocation personnelle et même parvenir à une supériorité internationale dans domaines précis.

    Vous faisiez partie des médecins qui avaient reçu une formation scientifique
    Quand j'étais étudiant, les études de médecine ne comprenaient pas de formation scientifique. Si on était intéressé par la recherche, il fallait se former de son côté. Personnellement, j'ai eu la chance d'avoir commencé par des études scientifiques avant de faire médecine. En fait, j'étais en licence quand j'ai changé l'orientation de mes études. À l'époque, je me trouvais dans un laboratoire de physiologie où on faisait beaucoup de théorie sous la direction du professeur Louis Lapicque. C'était un homme merveilleux qui s'intéressait uniquement à la fibre musculaire et à sa jonction avec le nerf. Pendant un an, je n'ai travaillé que sur cette question ce qui me frustrait d'autant plus qu'il n'y avait aucune application aux théories de Lapicque. Après avoir passé mon certificat de physiologie générale (1928), un beau jour, un de mes amis étudiant en médecine me conduit à l'Hôtel-Dieu. Je me suis dit que c'était ce que je voulais faire : continuer la recherche scientifique, mais en liaison avec les applications, ·et j'ai fait médecine. J'ai passé l'internat en 1931 et je suis devenu l'assistant de Louis Pasteur-Valléry-Radot. C'était le petit-fils de Louis Pasteur, il s'était intéressé aux maladies du rein dans le service de Broussais où il était assistant. C'est donc PVR qui m'a mené à la nephrologie. Après l'agrégation de médecine (1946), je suis devenu chef de service à l'hôpital Necker (1949).

    Où vous vous êtes consacré à la recherche, pourquoi ?
    A l'époque, il était terrible de voir des gens atteint de néphrites chroniques vivre une agonie épouvantable qui durait trois ou quatre ans. C'est l'impuissance où nous étions de les guérir qui nous a poussé vers la recherche. Au début des années 1950 à Necker nous avons réalisé  une première mouture du rein artificiel (avec un collègue hollandais) et nous avons réalisé la première greffe avec tolérance prolongée sur un petit maçon qui était tombé de son échafaudage. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur la réanimation, une discipline où les Français étaient aussi en retard. J'avais, à l'époque, une attitude que certains jugaient trop audacieuse. Je me souviens d'un collègue et ami anglais me disant que je n'avais pas le droit de tenter des greffes chez l'homme avant d'en avoir complètement compris les mécanismes. Pourtant, c'est de cette façon que progresse la science médicale, surtout s'il s'agit de maladies mortelles. Le praticien a alors le droit de tout tenter, en l'occurrence, la morale consiste à avoir toutes les audaces. Le cas des recherche sur les greffes illustre ce point de vue. Au départ, les travaux se limitaient à sauver les personnes dont un organe était détruit et on tenter d'empêcher le rejet de l'organe greffé. C'est alors que toute une série de travaux éloignés de la simple greffe ont bouleversé la médecine, l'immunologie, l'explication des maladies auto-immunes par exemple, mais aussi les problèmes d'histocompatibilité. La notion de prévention des maladies a été complètement transformée par la découverte du HLA  (Human Leucocyte Antigene) qui permet de connaître les maladies auxquelles chaque individu sera particulièrement exposé et celles auxquelles il résistera. Les maladies qui étaient à l'origine de la greffe ont été elles-mêmes comprises grace à la greffe, si bien qu'un certain nombre de malades n'auront plus besoin de greffe.

    Premier modèle de rein artificiel mis au point dans le service du pr. Hamburger à l'hôpital Necker (document ACB)

    Dans l'un de vos livre ( La puissance et la fragilité, essai sur les métamorphoses de la médecine et de l'homme, Paris,  Flammarion, 1972) vous qualifiez les néphrites de "maladies des matériaux"
    Rappelez-vous qu'au début du XIXème siècle, Laennec en inventant la méthode anatomo-clinique, l'étude des lésions, avait donne une assise confortable à la description des maladies infectieuses et parsasitaires. Mais, à la fin des années 1940, on pouvait les soigner (la tuberculose, la syphilis, etc.) grace à la découverte des antibiotiques. Cependant il y a d'autres maladies que les maladies infectieuses, les nephrites, le cardio-vasculaire, et ce concept de maladie des matériaux cache peut être une situation révolutionnaire dans l'histoire de la médecine, à savoir la disparition du concept de maladie en tant qu'entité nosologique.

    Vous avez été le pionnier des greffes de reins
    En 1959, nous avions réussi l'une des premières transplantations réussies entre jumeaux non identiques, l'autre l'étant par l'équipe de John Merill à Boston. Mais c'est en France qu'a été réussie la première allogreffe entre deux non-jumeaux le 12 février 1962. Il me semble important de le rappeler alors que le prix Nobel vient d'être attribué à deux Américains de Boston (J. D. Murray et E. Donnall Thomas pour la transplantation d'organes et de cellules humaines, 1990). Au début des années soixante nous travaillions en contact permanent avec eux et peut-être auraient-ils pu être les premiers à réaliser l'allogreffe. Cependant, ils n'utilisaient pas la même technique que nous, ne tenant pas compte du choix du donneur. Mais aujourd'hui, c'est à eux que revient le prix tandis que je reçois les condoléances de mes confrères...  En fait, je n'avais pas compris qu'il fallait publier ses résultats en Anglais pour faire une expérience de référence.

    Vous avez aussi été l'un des promoteurs de la recherche médicale
    Avec des débuts modestes. Tout de suite après la guerre, avec Pasteur Valléry Radot, nous avons fondé une association de promotion de la recherche médicale dont j'étais le secrétaire général. Nous avions pu la fonder grâce à un stock de café que PVR avait ramené d'Amérique du Sud. Puis, au tout début des années 1950, nous avons formé en quelque sorte un groupe de jeunes révoltés pour réagir contre l'immobilisme intellectuel de notre discipline, ce fut le club des 13. Je suis à l'origine de ce club avec mon ami Jean Bernard et quelques autres. Nous étions persuadés de la nécessité de développer un contact éclectique entre la recherche et la clinique.

    L'Association Claude Bernard
    L'Association Claude Bernard ne concernait la recherche que dans les hôpitaux de l'Assistance publique, mais elle fonctionnait grâce à un financement du Conseil général de la Seine qui était indépendant de celui de l'A.P. Les débuts avaient été difficiles car nous émargions directement sur le budget de soin de l'Assistance publique. Aussi, les discussions avec le secrétaire général de l'A.P. chargé du budget tournaient en rond. Il comprenait nos besoins, mais il ne recevait d'argent que pour la clinique. Pour sortir de l'impasse, nous lui avons proposé de constituer en une structure autonome au sein de l'Assistance publique, dont le financement serait assuré séparément par le Conseil de la Seine. L'idée a emballé l'administration de l'A.P. car elle lui ôtait le poids du problème financier que nous représentions, en même temps que les reproches des contrôleurs financiers à notre sujet. Dès lors, nous avons pu créer quelques centres, puis élargir petit à petit notre activité. Aujourd'hui, l'Association n'a plus la même importance qu'à l'époque, mais elle conserve des activités très intéressantes comme de payer des bourses à des chercheurs étrangers.

    Le rôle de l'Institut national d'hygiène
    Très important. L'INH était dirigé par Louis Bugnard, un homme qui a eu un rôle fondamental dans le développement de la recherche. A l'origine, l'INH n'avait pas en charge les problèmes de la recherche médicale mais seulement de l'hygiène. Pourtant, Bugnard avait tout de suite compris qu'il manquerait quelque chose à son institut s'il ne s'intéressait pas à la recherche. Il a donc fait appel à un certain nombre de gens comme moi pour créer les trois ou quatre premières unités de recherche. En fait, il trichait en détournant l'argent qu'on lui donnait pour l'INH, un organisme qui n'était pas destiné à la recherche, pour installer des laboratoires ! Mais il avait compris que cette distorsion de la définition première de l'INH était nécessaire.

    Vous avez participé au colloque de Caen (1956) pour promouvoir le développement de l'enseignement  et de la recherche médicale
    Effectivement, j'étais l'auteur du rapport sur la recherche médicale. Mais l'idée de développer une recherche scientifique en médecine faisait encore de nombreux septiques. Je me souviens du retour de Caen à Paris en compagnie d'Eugène Aujaleu, alors directeur général de la Santé au ministère. Il soutenait que rien de ce que j'avais demandé dans mon rapport ne verrait jamais le jour! Or, tout s'est fait, en particulier le rapprochement de la clinique et de la recherche. On commençait alors à introduire des matières scientifiques dans les études de médecine. Mais j'estimais que la formation du médecin ne ne pouvait être identique pour tous. On ne prépare pas un François Jacob de la même façon qu'un médecin de campagne. Je me suis battu pour que l'on introduise dans le cursus médical un enseignement scientifique plus ou moins poussé selon les orientations.

    Le centre de recherche sur l'insuffisance rénale de l'hôpital Necker
    Je n'avais de cesse de mettre le développement de la recherche médicale en application en suppliant les gouvernements successifs de construire un institut où la recherche fondamentale côtoierait la clinique. J'allais voir les ministres de la Santé qui me répondaient invariablement que c'était une idée très intéressante et qu'ils allaient nommer une commission pour en discuter. Un jour, un de mes amis m'a conseillé d'aller présenter directement mon projet au sous-secrétaire d'Etat aux Finances. Il s'agissait de Valéry Giscard d'Estaing. Il m'a écouté, et contrairement aux ministres habituels, a tout de suite compris de quoi il s'agissait.  Finalement, il m'a accordé le budget nécessaire, une somme d'un milliard, ce qui était énorme à l'époque, pour construire un institut à l'hôpital Necker. J'ai pu alors réaliser mon rêve, un bâtiment de douze étages dont quatre se composaient de laboratoires et quatre autres consacrés aux soins des malades et à leur hospitalisation. Pour couronner le tout, la cafétaria était commune aux médecins cliniciens et aux chercheurs afin de leur ménager un lieu de rencontre.

     

    Vous avez ainsi rapproché  la recherche  fondamentale  de la recherche médicale
    Faire une distinction entre la recherche fondamentale et la recherche clinique est une erreur. En réalité, la recherche médicale est le complément de la recherche fondamentale et la période actuelle pourrait se caractériser par un aller-retour permanent entre ces deux pôles. Cela étant, j'estime que la recherche médicale n'est pas limitée à la définition qu'en donne Philippe Lazar. Elle comprend aussi une importante part de recherche clinique qui réside dans l'observation des maladies, dans leur description et dans leur classification. On n'attache pas assez d'importance à cet aspect de la recherche qui fournit pourtant de précieux renseignements. Nous avons développé cette recherche clinique en néphrologie à une période où les différents pays ne connaissaient  qu'une grande maladie rénale : la néphrite chronique. Or, nous avons réussi à montrer qu'il s'agissait en réalité de tout un ensemble de maladies très différentes les unes des autres et cette capacité de las distinguer à amélioré la thérapeutique. Mais cette nosologie, constitue la base de la recherche fondamentale. En définitive, je ne crois pas qu'il y ait de différence entre la recherche fondamentale et la recherche clinique. 
    Je vais prendre l'exemple de Jean-François Bach pour illustrer ce propos. Dans le laboratoire que j'ai créé, et qu'il dirige désormais, on fait de la biologie moléculaire la plus moderne et, en même temps, on a des malades pour lesquels on a des problèmes d'application. Quand J.-F. Bach est arrivé dans mon service à Necker, en plus de son internat, il avait une très bonne formation scientifique. Je lui ai donné le point de départ d'une recherche en immunologie, inspiré par des problèmes cliniques. Pour des raisons pratiques, nous avions besoin de mesurer la force des immuno-supresseurs. Je lui ai proposé de partir des tests de sérums antilymphocites et c'est comme cela que Mireille Dardenne et lui ont mis au point le test d'inhibition de la formation de rosettes de globules rouges étrangers autour des lymphocites (test de rosettes), ce qui a débouché ensuite sur la découverte du lymphocite thymo-dépendant. En résumé, pour moi, il n'y a pas de hiatus entre la recherche fondamentale et la recherche clinique. Vouloir décrire séparément la recherche fondamentale et la recherche clinique, c'est méconnaître le phénomène important du XXème siècle.

    Recherche libre ou recherche programmée ?
    Je crois à la recherche libre. Ma position est le contraire de ceux qui financent la recherche, que ce soit les pouvoirs publics ou des mécènes privés. Les décideurs veulent une recherche définie à l'avance. Dès lors qu'on leur propose un sujet de recherche précis, comme le traitement du cancer du sein, ils sont d'accord pour vous fournir le financement. A l'inverse, s'il n'y pas d'application directe (on s'intéresse à telle partie du DNA) on ne trouve plus personne pour payer. Mon expérience personnelle m'a montré qu'une recherche non finalisée était plus riche en résultats. Le cas des recherche sur les greffes l'illustre très clairement. Au départ, les travaux se limitaient à sauver les personnes dont un organe était détruit en empêchant le rejet. Et puis toute une série de travaux éloignés de la simple greffe a bouleversé la médecine avec l'explication des maladies auto-immunes.

    L'Inserm
    Je vous ai parlé de l'Association de promotion de la recherche médicale que nous avions créé au lendemain de la guerre. Elle s'est transformée beaucoup plus tard  (en 1962) en Fondation pour la recherche médicale qui imitait le principe des fondations étrangères et - s'agit-il d'une coïncidence ? - à peine deux ans plus tard, le gouvernement créait l'Inserm. Nous avons beaucoup poussé à la création de l'Inserm. Lorsque Philippe Lazar a organisé la célébration des vingt-cinq ans de cet institut, il est venu me demander d'y participer en tant que "membre fondateur". Il considérait que les prises de position de Jean Bernard, ou les miennes, entre autres, étaient à l'origine de la création d'un institut de la recherche médicale. Et cela, à la suite de la création de la Fondation pour la recherche médicale dont le but était moins de récolter des fonds que de faire comprendre l'importance du développement de la recherche pour la médecine. J'ai toujours pensé que cette entreprise de mécénat qui nous précédait a fait réagir le gouvernement qui a estimé qu'on ne pouvait pas laisser seulement le privé s'en occuper. Mais c'est plutôt une personnalité comme celle de Georges Mathé qui a eu un rôle déterminant dans la mise en place de l'Inserm. Ayant de solides amitiés politiques, il a pu avoir un rôle de pression directe, alors que Jean Bernard et moi-même constituions plutot un groupe de pression indirect.