Entretiens avec André Syrota 

les 11 mai, 14 novembre 2011, 26 février 2013 et 27 nov. 2014 avec P. Griset, H. Laugier, M-T Ménager, S. Mouchet, J-F Picard (Script K. Gay)

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André Syrota lors du colloque des 50 ans de l'Inserm sous le patronage du Président de la République, le 4 avril 2014 (photo M. Bungener)

Comment avez-vous décidé de faire médecine monsieur Syrota ?

Tout à fait par hasard. J’étais bon en maths et en physique dans une famille où l’on est plutôt porté sur les mathématiques et où l’on considérait que faire médecine était une sorte de déchéance. Il faut rappeler la vision que l’on avait de la médecine et de la recherche au début des années 1960, toute empreinte d’une certaine condescendance, notamment dans les grands corps de l’Etat ; la médecine c’était bon pour ceux qui rataient leur entrée en classe préparatoire ! En fait, j’ai probablement cherché à réagir contre cette vision des choses. A l’époque, j’étais au lycée du Raincy où l’on venait d’ouvrir une math sup. En discutant avec mon frère ainé Jean (J. Syrota, X-Mine), j’ai plaidé que je n’avais aucune chance d’intégrer une grande école d’ingénieur dans un lycée où les prépas étaient en cours de création et c’est ainsi que j’ai décidé de faire médecine. Quand je suis devenu interne (1975), il a estimé que cela pouvait être l’équivalent de Polytechnique et quand j’ai passé l’agrégation (1979) que cela pouvait correspondre au corps des Mines ! L’amusant dans l’histoire est qu’il est devenu plus tard PDG de la Cogema, laquelle dépendait du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Le hasard a donc fait que nous nous y sommes retrouvés, chacun pour des raisons différentes, mais la sienne évidemment plus logique que la mienne.

La biophysique et la médecine nucléaire

J’ai fait mon internat en gastro-entéro-hépatologie avec un patron qui m’aimait bien et pour lequel j’avais beaucoup de respect, André Paraf, un ancien élève de Jacques Caroli. Il avait remarqué que je n’étais pas mauvais en maths et en physique et il m’a proposé, comme sujet de thèse, de mesurer le débit splénique dans les splénomégalies méditerranéennes non alcooliques. J’ai donc développé une méthode de mesure du débit avec le biophysicien Maxime Hans, un ancien médecin militaire qui travaillait au Muséum national d’histoire naturelle avec le chimiste Charles Sadron. Puis, j’ai appris que l’on manquait d’internes capables de faire de la physique et je me suis donc orienté vers la biophysique et la médecine nucléaire, voie que j’ai finalement choisie. Bien que rien n’ait été programmé dans mon esprit, c’est par le biais de la biophysique faite dans l’excellent service d’André Paraf que j’ai retrouvé mon intérêt pour les mathématiques, autrement dit par le fait du hasard, d’une suite de circonstances, pour ne pas dire de chance.
J’ai commencé à faire de la médecine nucléaire et de la biophysique à Bichat (1975), dont le doyen était Jean Bauman. A l’époque, Pierre Cornillot avait créé une fac expérimentale à Bobigny qui se séparera de Bichat et dont il deviendra le doyen. Puis, Maxime Hans, mon patron, a obtenu les moyens de s’installer à Bobigny où je l’ai suivi. En même temps, je travaillais également à l’Inserm chez Jean-Jacques Pocidalo (unité de recherche 13 sur les maladies pulmonaires et cardiaques d’origine infectieuse) à l’hôpital Claude-Bernard, un homme remarquable avec lequel je suis resté très lié. Bien qu’il ne soit pas médecin, mais pharmacien, cela ne l’empêchait pas de voir des malades en réanimation. C’était une autre époque ! Il disait qu’il ne connaissait rien à la médecine, mais qu’il avait des idées simples et que c’était comme cela qu’il avançait, ce qui est loin d’être faux. C’est alors que j’étais attaché assistant à Bobigny que Jean Coursaget est venu me chercher, en disant à Jean-Jacques Pocidalo qu’il serait bon de m’installer à Orsay au service Frédéric Joliot du CEA. J’avais également eu une demande de l’hépatologue Jean-Pierre Benhamou à Beaujon qui voulait me prendre dans son unité Inserm (unité de recherche 24 en physiologie hépatique) pour m’occuper d’hypertension portale, mais j’ai choisi Orsay.

Le CEA et la biologie, Frédéric Joliot 

Ainsi que je le rappelais à l’occasion du centenaire de sa naissance, Frédéric Joliot avait décidé de développer les applications de la découverte des radio-isotopes : « Je veux qu’on développe toutes les applications des radio-éléments, aussi bien pour la physique que pour la chimie et pour la biologie », avait-il dit dans sa conférence du prix Nobel reçu avec son épouse en 1935. Au début des années 1950, quand il a créé le centre de Saclay (CEA), il a ajouté : « Je veux un palais de la science avec trois bâtiments parallèles pour la physique, la chimie et la biologie réunis par un bâtiment transversal qui abritera la bibliothèque », ce qui revenait à affirmer la volonté de travailler de manière interdisciplinaire et ce qui était, à l’époque, très précurseur (et l’est d’ailleurs toujours…). 
Mais il faut aussi se reporter à un contexte scientifique international. C'est à Brookhaven aux Etats-Unis dans les années 1930 qu'a été construit le premier cyclotron à usage biochimiques (tracers). De son côté, Joliot avait le  même projet en tête depuis le début et la relation physique atomique - sciences du vivant n'apparait pas comme une bizarrerie de la France, mais relève d'un mouvement général de la recherche scientifique. Il faut se rappeler que Joliot a travaillé sur le marquage des hormones thyroïdiennes grace au cyclotron du Collège de France et qu'il a fait plusieurs publications avec Robert Courrier sur la pharmaco-cinétique de l'hormone thyroïdienne. Il a également fait des études sur l'effet des neutrons sur les tumeurs du lapin, des papiers qu'il signait en tant que premier auteur. Tout ceci permet d'apprécier le côté physique - chimie qui caractérise la biologie d'aujourd'hui. 

Au début des années 1950, Jean Coursaget installe le Service de biologie

Jean Coursaget était devenu le premier chef du Service de biologie du CEA. C’était un personnage complexe. A l’instigation de Louis Bugnard, le directeur de l’Institut national d’hygiène (INH), un proche du président Auriol, Jean Hamburger l’avait poussé à créer un laboratoire de biologie au CEA, afin d’utiliser les marqueurs isotopiques. Hamburger était génial, il avait compris qu’il y avait des applications possibles en médecine avec la radioactivité et, au début des années 1950, Coursaget qui était chez lui à l’hôpital Necker est allé fonder le service de biologie du CEA. Il avait aussi la responsabilité d’un enseignement  au CHU Broussais, de même qu’un bureau au second étage, rue des Saints-Pères. En fait, c’est Coursaget qui a créé le département de biologie du CEA, qui couvrait alors Orsay, Saclay et Cadarache. Le service de biologie a donc réuni quatre éléments : les radio-isotopes pour connaître les molécules (Pierre Fromageot), les radioéléments pour la physiologie (François Morel), les radio-éléments pour l’agronomie à Cadarache (Pierre Guérin-de-Montgareuil) et les radio-éléments pour le corps entier, c’est-à-dire la médecine nucléaire, avec Claude Kellershohn, le plus brillant biophysicien de l’époque qu’il avait fait venir de Nancy où il laissa son élève, Constant Burg, futur directeur général de l’Inserm.

Claude Kellershohn et le service hospitalier Frédéric Joliot (SHFJ)

La grande qualité de Claude Kellershohn était de ne pas s’arrêter à la complexité d’un problème. C’était un visionnaire. Quand il est arrivé de Nancy où l’on travaillait essentiellement sur la thyroïde, en 1958, deux grandes options se présentaient pour l’installation du SHFJ à Orsay. L’une consistait à faire de la radio-immunologie –(i.e. le dosage d'hormones en utilisant de la radioactivité, cf. le Nobel de Rosalyn Yalow en 1977), la seconde était d’utiliser des radio-isotopes artificiels pour faire de l'imagerie innovante. L'utilisation de radio isotopes à vie brêve éméteurs de positons relevait du défi (carbone 11 : période 20 minutes, loxygène 15 : 2 minutes et  azote 13 : 10 minutes). C’est pourtant ce programme que Claude Kellershohn a proposé au CEA. Il a progressivement réuni des équipes d’ingénieurs, de physiciens, de chimistes, de radiochimistes, de physiologistes, de pharmacologues, de médecins, etc., ce qui a permis, au service Frédéric Joliot de devenir l’un des tout premiers au monde à se doter d’un cyclotron capable de synthétiser un acide aminé marqué, la 11C-méthionine. Quant à la première caméra à positons, elle est due à Michael Ter-Pogossian de  l’Institut Mallinckrodt de Saint-Louis dans le Missouri. C'est ainsi que Coursaget et Kellershohn m’ont fait venir au CEA pour développer la tomographie à émission de positons (TEP) en vue de ses applications physiologiques et médicales. Quand nous fabriquions des nouvelles molécules marquées au carbone 11, les récepteurs myocardiques qui relevaient de mon domaine, on les injectait d’abord à des singes pour vérifier le fonctionnement de l’installation, puis on demandait si des volontaires sains à l’hôpital s'ils voulaient participer. Au service hospitalier Frédéric Joliot, ils avaient la télévision, tout le confort et étaient contents de pouvoir passer deux ou trois nuits tranquillement. On ne pourrait plus faire comme cela aujourd’hui et c’est d’ailleurs heureux, les questionnements éthiques ayant évolué. Mais cela nous avait permis d’avancer.

L’imagerie médicale

Quand ces instrumentations ont été installées, cela a provoqué quelques remous dans les communautés scientifique et médicale. Il est clair que les moyens du CEA dont nous disposions, considérés comme considérables à l’époque, ne manquaient pas de provoquer certaines jalousies. Il reste que c’était la première fois que l’on montrait l’occupation des récepteurs dans le cerveau et dans le cœur et de les quantifier. En pharmacologie, on prend des prélèvements de sang et on regarde la courbe de disparition du médicament. Là, pour la première fois, on voyait dans les noyaux gris centraux. Je travaillais aussi avec des bêtabloquants marqués dans le cœur. Grâce à la densité des récepteurs, on pouvait étudier ce qui se passait dans des conditions pathologiques. Je disais aux pharmacologues qu’on avait là un instrument unique pour apprécier directement la concentration d’un médicament, mais l’industrie pharmaceutique était dubitative. Pour elle, rien ne valait la pharmacocinétique plasmatique classique. Quant à la clinique, quand on a vu les premières tumeurs avec le fluoro-désoxyglucose, glucose marqué au fluor 18, on a dit c’est anecdotique, ça ne servira jamais à l’ensemble des malades. Mais Astra Zeneca s’y est mis, alors que Rhône-Poulenc, puis Aventis, ne voulaient pas suivre. Or aujourd’hui, on a un réseau de cyclotrons pour produire le fluoro-désoxyglucose quotidiennement et on ne trouve plus aucun cancérologue pour ne pas demander une TEP couplée au scanner pour faire le bilan d’une tumeur maligne.

Maurice Tubiana et l’Institut Gustave-Roussy (IGR)

Maurice Tubiana et Claude Kellershohn s’estimaient, mais ils avaient des points de vue différents. Kellershohn s’intéressait principalement aux aspects fondamentaux de la radiobiologie, à l’instrumentation et à sa méthodologie. Tubiana, quant à lui, était davantage mobilisé par les problèmes posés par  l’instrumentation en usage en cancérologie. En fait, le projet d’un cyclotron pour faire de la radiochimie destiné à marquer des molécules utilisables chez l’homme ne pouvait venir que d’un physicien. Pour sa part, Maurice Tubiana a voulu développer la biologie et l’imagerie autour du cancer et en particulier celui de la thyroïde, il était donc plus proche de la clinique. Il est vrai que la physiologie de la thyroïde peut aussi se faire avec des radio isotopes, mais on constate que la TEP est arrivée assez tardivement à l’IGR. C'est je pense en partie parce qu’elle avait été développée au SHFJ et que Tubiana ne souhaitait pas apparaître comme le suiveur de  Kellershohn.

L'interdisciplinarité, gâge de réussite

Au CEA, on avait suffisamment d'argent pour faire ce que l'on voulait, non d'ailleurs sans faire preuve d'une certaine condescendance vis-à-vis de ce qui se faisait au niveau national. Mais nous étions dans une vraie compétition internationale, confère la reconnaissance internationale de François Morel par exemple. Une autre différence majeure est que tout le monde est ingénieur au CEA. Il n'y a que deux statuts, celui des techniciens administratifs (annexe 2 de la convention collective) et celui des cadres (annexe 1), ce qui fait une grosse différence avec le CNRS et l'Inserm où l'on a des chercheurs d'un côté et des ITA de l'autre. On peut dire que c'est le gage des succès du CEA dans une perspective qui permettait de rapprocher les aspects technologiques des ingénieurs avec les approches plus fondamentales des chercheurs. Pour autant, et bien qu'il soit multidisciplinaire on ne saurait le décrire comme un petit CNRS. Par exemple on y trouve la photosynthèse avec Pierre Joliot qui a travaillé avec le CEA, tout comme de la biologie animale, végétale, etc. Mais même si on est passé des rayonnements ionisants à des dispositifis non ionisants avec la RMN, c'était dans la logique d'une thématique imagerie. De même, la biologie moléculaire c'était le marquage tritium donc la radioactivité qui aboutit ensuite à la biologie structurale. Pour la biologie végétale, on mettait des sondes neutroniques dans les champs pour étudier l'hygrométrie, etc.

La radiologie, un domaine lié à l’industrie,/trong>

En matière de radiologie, on s’est abrité derrière la Compagnie générale de radiologie (CGR), une filiale de Thomson qui finançait d’ailleurs moins de la recherche que des opérations de relations publiques. En France, l’instauration du plein temps hospitalier et la création des services centraux a eu un rôle considérable dans le développement de la radiologie, mais les appareils coutait de plus en plus cher et il n’était plus possible d’en installer dans chaque service. Finalement, La CGR a été lâchée par Thomson à l’époque où la firme qui venait d'être nationalisée était dirigée par Antoine Gomez et le ministre de la Santé, Jack Ralite, a annulé la nationalisation de la CGR qui rencontrait par ailleurs des difficultés financières. Le Gouvernement avait suscité un accord entre General Electric et la SNECMA en vue de la réalisation du réacteur aéronautique CFL 53 à condition que la CGR soit cédée à l'entreprise américaine. 

Le rôle de l’informatique dans le développement de la physique médicale

Dans l’histoire de l’imagerie, un point essentiel doit être souligné, rien n’aurait pu avoir lieu sans le développement de l’informatique à bas prix. Je m’explique, la première image de scanner a été faite par Godfrey Hounsfield à l’hôpital de Wimbledon avec un appareil EMI (La Voix de son Maître), ce qui lui a valu le Nobel de 1979, en même temps qu'Allan Cormack. Sur cette première image qu’il a mise plus de 24 heures à reconstruire, on distingue vaguement les orbites, la boîte crânienne et puis du gris à l’intérieur. Aujourd’hui, on voit le cerveau en trois dimensions, quasiment en temps réel. Rien de tout cela n’aurait été possible sans la loi de Moore et le développement des puces sur silicium qui ont permis de faire l’acquisition et le traitement des images.
A l’époque héroïque, on utilisait des algorithmes de rétro-projection filtrée, ce qui demandait de considérables temps de calcul. Le premier instrument que j’ai utilisé quand j’étais jeune s’appelait le ‘Multi 8’ d’Intertechnique (la firme qui a fabriqué et commercialisé le premier micro-ordinateur européen en 1969). En France, Intertechnique travaillait pour la Défense nationale, c’est devenu Thales aujourd’hui. Avec le Multi 8 (8 Kilobytes), on faisait tous les matins une bande magnétique et on l’initialisait pas à pas. Ensuite, on est passé au Multi 16 et ainsi de suite…

La résonance magnétique nucléaire (RMN)

En 1984, ayant succédé à Claude Kellersohn à la tête du service hospitalier Frédéric Joliot, j’ai vécu les débuts de la RMN biologique au CEA. Je me souviens de la première image d’IRM avec la coupe d’un tube d’eau et d’un tube d’huile, qui avait été communiquée par la Société de radiologie nord-américaine. C’est après avoir lu un article de George Radda sur la spectroscopie RMN in vivo du muscle dans les myopathies que j’ai dit qu’il faudrait que le CEA construise un aimant. A l’époque, le directeur de l’Institut de recherche fondamentale du CEA était un très grand homme, Jules Horowitz, lun des trois grands théoriciens du CEA avec Claude Bloch et Anatole Abragam, tous venus d’Europe de l’Est. Il y avait aussi Albert Messiah, qui avait connu les débuts de la mécanique quantique aux Etats-Unis.
Jules Horowitz était le patron de l’institut de recherche fondamentale (IRF) dont dépendait la biologie, donc le SHFJ. Bien qu’il soit un physicien des réacteurs, il s’inscrivait dans la perspective de Joliot. Il tenait au développement des applications biologiques et il est à l’origine de ‘Cyceron’, un cyclotron à usage médical installé en 1985 à l’université de Caen à côté du GANIL. Je lui amène donc la publication de George Radda et lui dit qu’il faudrait que nous fabriquions un aimant pour faire de la résonance magnétique, d’autant que nous avions la chance d’avoir un spécialiste mondial du magnétisme, Anatole Abragam (quelqu’un qui aurait pu être nobélisé) qui nous avait aidés à faire le premier électro-aimant destiné à la spectrométrie.. « C’est hors de question  me répond-il, on ne va pas mettre la RMN entre les mains de médecins qui n’y connaissent rien ». Trois mois plus tard, deuxième publication de Radda et, contre l’avis de mon chef de service, je retourne voir Horowitz : « OK, il faut voir. Mais la RMN est quand même quelque chose de trop délicat pour des médecins. Donc, il faut que vous suiviez un cours de mécanique quantique pour expliquer ce que vous voulez faire». C’est ainsi que je me suis retrouvé devant des gens comme Anatole Abragam et son théoricien Maurice Goldman, Ionel Solomon, Maurice Guérin de l’Ecole polytechnique et Jules Horowitz qui ont décidé de confier un cours de mécanique quantique à Maurice Goldman. A cette époque, j’avais comme thésard Denis Le Bihan, avant qu’il ne parte aux Etats-Unis. Tous les lundis après-midi au SHFJ, Maurice Goldman nous faisait ainsi un cours de mécanique quantique appliquée à la biologie. Il a été publié par Oxford University Press avec un article dans le Journal of Magnetic Resonance. En même temps, on a construit le premier aimant de 40 centimètres de diamètre, le plus grand à l’époque et c’est ainsi qu’au milieu des années 1980, avec Michel Fardeau de l'Institut de myologie, nous sommes devenus les premiers avec les Anglais, à mener ce genre de recherche.

Une souplesse de fonctionnement bénéfique à la recherche

Ces réalisations sont à porter au crédit de la souplesse de fonctionnement du CEA. Tout s’est fait grâce à un contact direct avec ce personnage extraordinaire qu’était Jules Horowitz, le patron de son Institut de recherche fondamentale (IRF). J’ai cherché dans les archives ce que je pouvais avoir comme documents concernant la RMN, la construction des bâtiments, celle des caméras à positons, mais je n’ai rien trouvé, aucun écrit, pas de document signé. Cela, je le tiens d’Horowitz qui disait qu’il ne fallait jamais rien écrire. Je me souviens d’une discussion avec lui pour lui demander la construction d’un bâtiment : « Syrota, dix millions, pas un sou de plus ». Voilà comment il a pu mener une excellente politique de recherche, y compris dans le domaine de la recherche biomédicale. « En Normandie disait-il, on demande beaucoup au nucléaire, Cherbourg pour le sous-marin, La Hague pour le retraitement, Flamanville pour la centrale, donc il faut apporter une contrepartie et montrer ce que la recherche pourrait apporter dans ce domaine ». D’où le GANIL, grand accélérateur national d’ions lourds et Cyceron pour l’imagerie fonctionnelle du cerveau. Au CEA, il y avait une continuité qui le rendait beaucoup plus efficace que d’autres organismes. Evidemment, l’importance du Commissariat tenait aussi à ses responsabilités en matière de défense : l’arme nucléaire, les sous-marins, ainsi que le programme électronucléaire. Mais un autre élément important est à souligner : au CEA, il n’y a pas de chercheurs, seulement des ingénieurs, c’est-à-dire des gens qui peuvent passer d’une fonction de recherche à une fonction opérationnelle, sans trouver cela dégradant pour autant. Par exemple, c’est cela qui a permis de faire la première caméra à positons, fabriquée par le LETI, le laboratoire chargé au Commissariat du transfert des innovations dans l’industrie.

La Direction des Sciences du Vivant (DSV)

En 1990, j’ai créé le département de recherche en imagerie, physiologie et pharmacologie du CEA. Puis, en 1993 à la suite de la réorganisation de l’institut des sciences fondamentales du CEA, je suis devenu responsable de son nouveau département des sciences du vivant. J’estimais qu’il fallait se donner une spécificité par rapport à ce qui se faisait dans les autres établissements, à l’Inserm ou au CNRS. Selon moi, cette spécificité devait porter sur l’utilisation des rayonnements ionisants pour le vivant et de l’autre les effets de ces rayonnements sur le vivant, ce que j’ai résumé par la formule le nucléaire ‘par’ et ‘pour’ les sciences du vivant. Le ‘par’, c’est l’utilisation des rayonnements pour déterminer la structure des macromolécules, les protéines, la biologie structurale et c’est ainsi que l’on a contribué aux lignes de lumières du synchrotron européen, les lignes de lumière de de l’Institut Laue-Langevin à Grenoble, aux applications des isotopes dans la connaissance de la physiologie végétale et humaine. Le ‘pour’, c’est la connaissance des effets des rayonnements ionisants inscrit dans le développement de l’industrie dans un pays comme le nôtre, où 80% de l’électricité est d’origine nucléaire. Cette formule du ‘par’ et du ‘pour’ a rencontré suffisamment d’écho auprès des pouvoirs publics, puisqu’elle a été reprise par Claude Allègre qui voulait initialement supprimer le département des sciences du vivant au CEA. Elle nous a ainsi permis de faire valoir la spécificité de notre approche vis à vis de l’Inra, du CNRS ou de l’Inserm, ce qui m’a d’ailleurs conduit à faire venir au CEA des équipes attachées aux autres organismes dès lors qu’elles s’inscrivaient dans le cadre que nous avions défini. Ce cadre a également permis de développer la toxicologie nucléaire, en fait assez proche de la toxicologie environnementale, en s’appuyant sur une collaboration active avec les Japonais. A ce sujet une anecdote : après l’accident de la centrale de Fukushima, la ministre en charge de la recherche, Valérie Pécresse, pensait que rien n’avait été fait en France dans ce domaine, ce qui m’a amené à dire qu’elle devait être mal informée. A l’occasion d’un comité de l’énergie auquel assistaient, outre les ministres concernés, Claude Griscelli et Pierre Tambourin, j’ai pu lui  remettre les trois tomes du rapport 'Radiobiologie', dont le premier remontait à 1994. Ce rapport avait  donné lieu à une action incitatrice lancée par le ministère de la Recherche sur les thèmes de la génotoxicité, de l’étude des lésions subies par l’ADN du fait des rayonnements ionisants, sa réparation, etc., des sujets qui relèvent de  la recherche fondamentale. Le rapport 'Toxicologie nucléaire, environnementale et humaine' publié en 2009 faisait un bilan de ce programme de recherche.

Le Commissariat s’occupe des prions

La première chose que son administrateur, Yannick D’Escatha, m’a demandée lorsque j’ai pris la direction des sciences du vivant en 1993 a été de supprimer un certain nombre de choses dont on estimait qu’elles n’avaient rien à faire au CEA : le sida, les prions et la photosynthèse. Je me suis entendu dire : « tu supprimes la chlorophylle » ! Si j’avais été un agent du CEA, j’aurais été obligé d’obéir. Mais j’étais PU-PH et si on ne voulait pas de moi, j’ai fait savoir que je pouvais retourner à Bicêtre et à l’université Paris sud (Orsay). En fait, j’ai fait exactement le contraire et Yannick, remarquable administrateur général, passé ensuite à EDF puis président du CNES, m’a donné les moyens d’agir. C’est comme cela que la chlorophylle est devenue le programme de transfert d’électrons dans les membranes et aujourd’hui programme de production de bio-hydrogène.
Il en a été de même en ce qui concerne les prions. A l'origine, il y le rôle de Raymond Latarjet de l'Institut Curie, un proche du CEA qui avait commençé à s'intéresser aux agents transmissibles non conventionnels à l'époque de la guerre froide. Un échantillon transmis à Latarjet lui avait permis de constater qu'il ne s'agissait pas d'ADN et que ça résistait aux rayonnements ionisants, ce qui intéressait les Armées, en particulier le médecin général Louis Court qui avait eu comme élève Dominique Dormont, directeur d'un laboratoire à Fontenay-aux-Roses, un héritage des recherches suscitées par la guerre froide. Devenu obsolète le labo s’occupait des agents transmissibles non conventionnels, mais j’ai décidé de le maintenir et de le transformer en deux laboratoires P3 de haute sécurité. Le prion était un objet intéressant. Ce n’est pas de l’ADN, mais ce n’est pas non plus un agent infectieux, il résiste aux ultraviolets ou aux rayonnements ionisants, d’où mon intérêt pour les armées. Lorsque a surgi l’affaire des prions (la crise de la vache folle, la maladie de Creutzfeld-Jacob), une réunion a été organisée au ministère de la Recherche avec Pierre Tambourin (directeur du département des sciences de la vie du CNRS), Philippe Lazar (directeur général de l’Inserm), Bernard Chevassus-au-Louis (Inra) et moi-même (CEA). A qui confier les recherches sur les prions, au CNRS? C'est un repère de gauchistes! A l'Inserm? Ce n'est guère mieux, enfin un peu mieux quand même. Bon, l'endroit le plus adapté était le CEA et on a passé une convention avec le ministère des Armées. En huit jours, je me souviens avoir organisé une réunion dans un hôtel restaurant à Bougival où Dominique Dormont a réuni tous les spécialistes, épidémiologistes, physiopathologistes…, dans le champ de la transmission animale. On a alors monté un programme de recherche et Jacques Grassi et Jean-Philippe Deslys ont développé un test diagnostique qui est devenu leader mondial et nous a rapporté 60 millions d’euros. En 2004, on a ainsi pu construire le bâtiment « NeuroSpin ».

En 2007, vous devenez directeur de l’Inserm...

Dans les années 1960-1970, il était de bon ton qu’un grand patron ait son unité de recherche labellisée Inserm. Certes, un grand nombre d’entre eux étaient de bons médecins (ou pas si bons que cela…), mais certainement pas de bons chercheurs, voire pas chercheurs du tout. Il y a donc eu une réaction de l’Inserm. La plus virulente a été celle de Philippe Lazar qui, n’étant pas médecin lui-même et fort du développement de la biologie cellulaire et moléculaire, a voulu inscrire l’Institut dans une perspective de recherche très fondamentale. Simultanément au CNRS, Jacques Demaille, un PU-PH qui en dirigeait le département des sciences de la vie, voulait introduire la médecine au CNRS. C’est comme cela que fut mis fin à ce mandarinat médical qui avait prévalu aux débuts de l’Inserm. En fait, cette manière de faire s’inscrivait dans l’évolution des sciences du vivant. Il s’est passé le même phénomène en biologie que celui qu’avait connu la physique quelques décennies plus tôt. Il y a une physique légère et il y a une physique lourde, ce qui fait que l’on peut obtenir un prix Nobel avec un crayon et une gomme, tandis que dans d’autres domaines, il faut une installation comme le CERN, qui requiert des moyens gigantesques. Auparavant, en biologie, les chercheurs travaillaient sur leur paillasse avec une boîte de Pétri et une pipette. Puis, il y a eu l’ouverture de nouvelles voies de recherches, qui requéraient de grands instruments : la diffraction des rayons X, la spectrométrie de masse, les synchrotrons pour la biologie structurale, l’imagerie  fonctionnelle, des cyclotrons pour produire des radiosources, de la tomographie par émission de positons, de l’informatique pour le séquençage du génome, des animaleries pour animaux transgéniques, etc. Bref, ce que voulaient Philippe Lazar et Constant Burg avant lui, c’est que la recherche soit menée par des gens actifs à plein temps. Ces chercheurs, s’ils ont des relations avec la clinique, c’est très bien, mais il faut qu’ils fassent aussi à temps plein leur travail de recherche. Le corolaire a été qu’à cette époque, l’Inserm a malheureusement pratiquement cessé de recruter des médecins. 

...alors que le Commissariat semble avoir un certain rôle dans la réorganisation de la recherche française

On peut dire que le CEA a heureusement et  largement échappé aux réformes des années 1990 et suivantes, de même que les événements de mai 1968 s'étaient révélés plus calmes ici qu'ailleurs. Il est vrai que Claude Allègre voulait y supprimer les sciences du vivant et mettre  l'imagerie médicale à la Pitié-Salpétrière. En fait, on aurait pu imaginer les Sciences du Vivant, la 'DSV' petite direction au sein du CEA, vivant heureuse, cachée, mais ce n'est pas comme cela que les choses se sont passées. Lorsque le ministère m'a demandé de venir à l'Inserm, j'ai proposé de créer l''Alliance pour les sciences de la vie et de la santé' (Aviesan) et le ministère a demandé à Gilles Bloch, mon successeur à la DSV-CEA, de former l'Agence Nationale de la Recherche (ANR). On s'adressait donc aux personnes adéquates pour occuper ces fonctions, mais cela aurait pu tout aussi bien se passer autrement.