Entretiens avec Howard Cann (1929-2014)

O. Le Faou, J.-F. Picard, J.-F. PrudHomme, les 15 juin et 15 septembre 2010 (script K. Gay)

Voir aussi : le programme génome humain et la médecine, une histoire française

Howard Cann
Je suis arrivé au Centre d’étude du polymorphisme humain (CEPH) en 1984, c’est à dire très peu après qu’il ait été fondé par Jean Dausset et Daniel Cohen. mais j’étais déjà venu à Paris en ‘touriste’. En fait, j’avais déjà passé une année sabbatique chez Dausset en 1981-82.


De g. à dr., Daniel Cohen, Mark Lathrop, Howard Cann et Jean Dausset circa 1990 (DR CEPH)


Un professeur de pédiatrie et de génétique à l’université Stanford
J’ai été professeur au département de génétique et à celui de pédiatrie de l’université Stanford aux Etats-Unis. C’est là que j’ai appris la génétique avec Leonard Herzenberg (1960-62) comme postdoctoral fellow. Le département était dirigé par Joshua Lederberg (Nobel 1958 for his discoveries concerning genetic recombination and the organization of the genetic material of bacteria avec George Beadle et Edward Tatum). Après ce travail avec Herzenberg, Lederberg m’a poussé à aller chez Luca Cavalli Sforza à l’Université de Pavie (Italie), un spécialiste de la génétique des populations humaines. J’y suis resté une année. En 1963, j’ai intégré la chaire de pediatrie et plus tard j’ai été nommé professeur dans le ‘Department of Genetics’ de l’université Stanford. Là, j’avais une collègue sérologiste, Rose Payne, qui faisait les mêmes recherchesque Jean Dausset. Presque simultanement, cela devait aboutir à la découverte du système HLA. Rose Payne, Jean Dausset, et d’autres collegues ont décidé de collaborer pour organiser des rencontres internationales : les ‘HLA workshops’. A l’époque, il y avait aussi un excellent généticien anglais à Stanford, Walter Bodmer, un assistant-professeur qui travaillait avec Rose Payne. Quand il est reparti en Angleterre, j’ai pris son relais et j’ai aidé Rose à faire la génétique du HLA. C'est ainsi que nous avons publié quelques papiers ensemble. 

Rencontre avec Jean Dausset et Daniel Cohen 
J’ai d’abord rencontré Laurent Degos lors de l’un de ces fameux ‘workshops’ organisés à Los Angeles en 1980, l’annee où Dausset a recu le Prix Nobel pour ses recherches sur le HLA. Degos travaillait avec Jean Dausset à l’hôpital Saint-Louis. C’est comme cela que j’ai pris contact. Or, le moment était venu pour moi de prendre une année sabbatique. Aimant beaucoup Paris, j’ai imaginé que, peut-être, le professeur Dausset accepterait de me recevoir dans son labo. J’avais obtenu un financement des NIH. Je lui ai écrit et il m’a répondu : "bien sûr, vous pouvez venir. Je vais essayer de vous trouver un peu d’argent à l’Inserm". Au début des années 1980, Dausset faisait du HLA classique, c'est-à-dire de la sérologie et un peu de sérobiologie. En septembre 1981, j’arrive donc à Paris chez cet homme comme on sait très chaleureux qui me dit : "je suis content que vous soyez venu. J’ai un bureau pour vous". Et il ajoute "j’ai pas mal d’équipes. Je voudrais que vous fassiez connaissance avec chaque personne et que vous choisissiez le labo dans lequel vous souhaitez travailler". 
Daniel Cohen qui travaillait avec Dausset depuis quelques années m’a dit : "on va faire un labo sur l'ADN". Pour moi, c’était une surprise, j’ignorais que Dausset voulait se lancer dans ce genre d’entreprise. Or, ‘toucher’ l’ADN’ quand on est généticien c’est le rêve ! Donc quand Cohen m’a dit qu’il allait travailler sur l’ADN, chercher le polymorphisme du HLA au niveau de l’ADN, j⁙ailamssé tomber toutes mes idées de tourisme et j’ai dit : "je reste chez toi". J’ai donc passé mon année sabbatique avec lui ainsi qu’avec Pascale Paul et Luis Ascanio, de très bons chercheurs. On a commencé à apprendre à faire du Southern blot pour démontrer le polymorphisme au niveau d’ADN de HLA. Cela nous a pris six ou huit mois. Une fois que l’on a maitrisé la technique et publiees nos resultats, nous avons discuté avec Dausset qui a suggéré que nous devrions aller plus loin que le HLA grâce aux familles recrutées par le CEPH. Au début de l’été 1982, Dausset a commencé à poser des questions sur ce qu’on pourrait faire en génétique avec les familles françaises réunies à Saint Louis pour le HLA. Et nous avons activement commencé à envisager d’utiliser leur ADN. Mes propres idées à ce sujet étaient nulles, celles de Daniel pas beaucoup plus claires. Mais ce dont je suis sûr, c’est que personne ne parlait encore de cartographie. 

Quel a été le rôle des médecins dans les débuts de la génomique humaine ?
Aux Etats-Unis au milieu des années 1980, il y avait pas mal de biologistes généticiens qui s’intéressaient à la génomique, la différence avec la France – c’est du moins mon impression – étant qu’il y avait pas mal de laboratoires de l’Inserm ou du CNRS pour faire de la recherche fondamentale dans les hôpitaux et des universites, alors qu’aux Etats-Unis la plupart des laboratoires étaient dans les universités et des insituts de recherche soutenus par les National Institutes of Health (NIH). La plupart des gens qui travaillaient sur les bio technologies n’étaient pas des médecins, mais des biologistes qui utilisaient des organismes modèles. Certains d’entre eux ont commencé à travailler sur l’ADN humain, comme David Botstein, Ray White, Mark Skolnick, and Ron Davis, auteurs de ce remarquable article qui a fait exploser la génétique humaine (Am J Hum Genet. 1980 May; 32(3):314-31) ou Jim Gusella dans son laboratoire au Massachussetts General Hospital de l’Université de Harvard qui, après avoir maîtrisé la technologie du Southern blot, a localisé en 1983-84 le gène de la chorée de Huntington, un événement capital dans la recherche génomique. Mais j’ignore si Jim Gusella voyait des malades. Par la suite, il a collaboré avec le CEPH et l’on peut dire que ses travaux ont profondément influencé la communauté médicale en matière de recherche. 
L’association de médecins avec le CEPH ou avec le projet génome, en France, a peut-être été importante, mais il faut donc distinguer le médecin qui travaille dans la génétique clinique de celui qui fait de la recherche. C’est complètement différent. Daniel Cohen est médecin et il commencé à manipuler l’ADN  au début chez Georges Schapira, me semble t-il, puis il a continué au CEPH. Jean Dausset n’a jamais manipulé l’ADN, mais je dirais que c’était un médecin devenu biologiste professionnel. Moi aussi je suis médecin, mais je me considère désormais comme un chercheur. J’ai appris à faire de la recherche comme postdoc dans une laboratoire, puis pendant mon année sabbatique en France. Mais ce n'est pas parce que j’avais été formé à la fac de médecine et je suis venu à la génétique après un internat en pediatrie (1955-1957). J’adore la médecine et j’ai une culture médicale, mais mes acquis en matière de recherche remontent à mon post’doc à Stanford. Cela étant, il est vrai, que ma formation en pédiatrie a peut être joué une role dans mon orientation et, à part quelques articles, la plupart de mes recherches ont porté sur la genetique humaine.

L’ADN et la cartographie du génome
Rentré aux Etats-Unis en 1982, j’avais aussitôt écrit à Dausset pour lui demander s’il serait possible de revenir travailler avec lui dans le labo où l’on étudiait le système HLA au niveau de l’ADN. J’avais passé une année fantastique chez lui. Il m’a répondu qu’il allait me chercher un poste Inserm et il l’a obtenu. Lorsque je suis revenu à Paris en 1984, il m’a demandé de lui proposer un projet de recherche, non pas sur la liaison HLA – ADN, mais autour du thème ADN - cartographie du génome. C’est à ce moment que j’ai entendu Daniel Cohen parler de ‘linkage maps’, de la cartographie de génome humaine et d’une collaboration internationale. Mais tout cela s’était passé en mon absence et je ne connais pas les détails de l’affaire. Je sais qu’au début de 1983, il y a eu un colloque organisé en Floride en 1983 auquel ont participé Ray White, Jean-Marc Lalouel et Daniel Cohen. Le but était de promouvoir la méthode mise au point par David Botstein pour cartographier des génomes grâce au Southern blot. C’est en cette occasion que Daniel aurait déclaré : "nous sommes prêts à envoyer l’ADN qui vient des familles des donneurs de Saint-Louis", mais je n’en suis pas sûr. D’où venait l’idée ? Il y a plusieurs possibilités. Soit Cohen avait lu le papier de David Botstein, ce qui lui a donné l’idée d’utiliser les familles de Hopital Saint-Louis, soit il avait discuté avec Jean Marc Lalouel et Ray White. Je sais que Dausset et Cohen ont alors rencontré Jean-Marc Lalouel, un médecin qui avait un poste de professeur de génétique à l’Université Paris 7, brillant en mathématiques, statistiques et génétique et qui a dû, lui aussi, les convaincre de se lancer dans l’entreprise. Mais le fait curieux est qu’apparemment Ray White avait son ‘pool’ de familles dans l’Utah, bien plus intéressantes pour la cartographie genetique que les familles françaises puisqu’il comportait des prélèvements effectués sur trois générations : grand-parents, parents, enfants. Or, quand on lit le livre que Daniel a écrit plus tard (D. Cohen, ‘Les gènes de l’espoir’, R. Laffont, 1993) où lorsqu’on discute avec lui aujourd'hui, il affirme que c’est lui qui a donné à Dausset l’idée de réunir les lignes cellulaires des familles et d’envoyer l’ADN à la communauté des génomiciens.

Les débuts du Centre d’étude du polymorphisme humain (CEPH)
Je suis donc revenu à Paris un mois avant la grande réunion organisée par le CEPH à la fondation Hugot à Paris, le 20 octobre 1984. Il s’agissait de réunir les chercheurs qui travaillaient avec la technologie du Southern blot en vue de faire la cartographie du génome. Le CEPH à cette époque c’était J. Dausset, D. Cohen et J.-M. Lalouel et moi, le numéro quatre. Ont participé à cette première réunion fondatrice: des Américains, K. Kidd , J. Phillips, R. White, R. Gatti, M. Skolnick, J. Gusella, D. Botstein, H. Donis-Keller, L. Cavalli-Sforza, des Britanniques, J. Edwards, E. Robson, R. Williamson, K. Davies , des Français, J.-L Mandel, F. Roskampf, J. Frezal, G. Lenoir, et un Italien M. Siniscalco . Treize d’entre eux allaient devenir des collaborateurs réguliers du CEPH. En fait, nous avions un peu peur d’essuyer des refus, mais nos invités ont accepté la collaboration et deux décisions importantes ont été prises. 
L’une concerne le choix des familles. Ray White a dit qu’il était prêt à donner les prélèvement de ses 27 grandes familles de l’Utah ; Ken Kidd a donné une grande famille et Jim Gusella a contribué avec deux familles apparentées ‘chorée de Huntington’ et la France a proposé dix familles de Dausset. Par la suite, pour réunir les collaborateurs extérieurs, nous avons organisé des réunions annuelles à Paris, probablement en 1985, 1986 et 1987. Cela se passait toujours au Collège de France ou nous nous sommes installés de 1985 à 1990. La collaboration a grandi au fur et à mesure de l’accroissement de notre notoriété et de nouveaux chercheurs ont ont demandé à faire partie de notre programme. On sait que les chercheurs sont soucieux de protéger leurs droits et de leurs données, mais en même temps, ils voulaient collaborer et on peut dire que toute l’affaire s’est faite sous l’influence de Dausset qui a su gommer certaines des concurrences qui existaient à propos du HLA. 
L’autre décision prise en 1984 concernait les règles de la collaboration. Tout le monde y a participé, mais il me semble – c’est une hypothèse personnelle – que ce sont Jean Marc Lalouel et Daniel Cohen qui en ont établi les règles de fonctionnement. Le CEPH envoyait l’ADN aux participants qui, en retour, fournissaient sur disquettes les résultats dans la base de données créée au CEPH par Jean-Marc Lalouel et son post doc, Mark Lathrop. A demeure à Paris, se trouvaient donc Jean Dausset, Daniel Cohen, Jean-Marc Lalouel et moi. Au début, il y avait également deux techniciens (Michel Masset et Catherine Massart) ainsi que quelques étudiants.

Le CEPH n’était pas une entreprise commerciale 
Effectivement, c’est le legs de madame Anavi qui a permis à Jean Dausset de lancer le CEPH. Hélène Anavi l’avait connu dans une galerie d’art qu’il avait avait ouvert sur la rive gauche à Paris en 1946. Quand Dausset a reçu le prix Nobel (1980), elle l’a contacté pour l’informer qu’elle avait décidé de lui léguer sa collection de tableaux. Elle est décédée en 1981 d’un cancer du sein et c’est ainsi qu’il a pu commencer la recherche sur le génome. Quand on avait besoin d’argent, il allait chez Christie’s à Londres et il revenait avec l’argent qui nous permettait d’acheter des appareils pour la recherche et, plus tard, d’inviter nos collaborateurs étrangers pour les réunions du CEPH. Pour sa gestion, il faisait toute confiance à Cohen. L’équipe s’est installée au Collège de France vers 1985. On le sait, une chaire du Collège dispose d’un laboratoire de recherche et il avait hérité ainsi d’un grand labo logé dans l’annexe de la rue d’Ulm où il a décidé d’installer le CEPH. C’était une époque géniale. Moi, mon rôle consistait à assurer le fonctionnement du réseau international des chercheurs. Je coordonnais la réception des lignées cellulaires et je m’assurais de leur disponibilité afin de répartir suffisamment de cellules pour extraire de l’ADN. En 1985-1987, je me souviens d’avoir organisé trois réunions des collaborateurs à Paris. En même temps, ceux-ci participaient aux grands congrès internationaux de génétique. Il y a eu un en Finlande, un autre à Londres et un autre à Toronto. En dix ans, le CEPH s’est donc agrandi puisqu’il est passé des treize collaborateurs du début à plus d’une centaine dans les années 1990.

Le CEPH nait comme une entreprise franco-américaine. N’y avait il pas des problèmes de communication ?
Jean Dausset parlait très bien anglais. Chaque fois que je l’ai rencontré, pendant mon année sabbatique, il me demandait de parler dans cette langue. Daniel Cohen aussi parlait bien l’anglais, il n’y avait donc pas de problème de communication entre nous. Il pouvait peut-être y avoir des problèmes de culture parce que les américains et les français font les choses différemment, mais en tout cas aucun problème de communication. Donc, assez rapidement aux Etats-Unis les National Institutes of Health (NIH) et le Howard Hughes Medical Institute (HHMI) ont commencé à s’intéresser au CEPH comme prestataire de services. L’administrateur du HHMI (George Cahill) est venu plusieurs fois nous voir. Dausset était très soucieux de faire affaire avec eux, mais finalement nous n’avons pas pas passé de contrat. Notre système de fonctionnement était trop différent du leur. Ils finançaient des chercheurs individuels alors que notre fonction était d’animer un réseau. Quant à notre collaboration avec les NIH, il s’agissait de préparer des sondes destinées à baliser les polymorphismes du génome et ils nous ont rémunéré pendant trois ou quatre ans, mais ça n’a pas très bien fonctionné. On travaillait avec un institut privé américain. auquel nous fournissions les sondes destinées à la fabrication et à la distribution des kits, mais nous étions en retard de manière chronique dans nos fournitures.

Le CEPH a ete fortement impliqué dans la réalisation des premières cartes du génome humain
La première carte du génome publiée en 1987, encore très peu précise - ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de provoquer la colère de Ray White - a été établie par Helen Donis Keller et son équipe du ‘Collaborative Research’. Nous n’avions pas encore beaucoup de marqueurs localisés sur le génome. Donc elle a publié sa carte à partir de ses propres données, mais aussi avec les données qui étaient dans la base du CEPH. La carte a ete publiée dans la revue Cell, la grande revue de biologie moléculaire, mais quelques collaborateurs du CEPH étaient furieux. Moi-même, j’aurais eu honte de publier avec si peu de données, mais ça a marché pour elle. Très caractérielle, elle était difficile à approcher, cependant, elle a continué à faire du Southern blot et à alimenter nos données. Puis nous avons commencé à publier nos propres cartes des chromosomes individuels en utilisant l’ADN des familles du CEPH. Selon la règle qui avait été décidée dans notre réunion de 1984, tous nos collaborateurs devaient tester toutes les familles (i.e. les familles françaises de Dausset comme les familles américaines de R. White, J. Gusella et K. Kidd). Au début, il y avait 40 familles, puis quelques années plus tard, on est passé à 61 grâce à Ray White. Tout cela était le fruit d’une véritable collaboration internationale. Il y avait des Européens, des Américains, etc. On a eu deux collaborateurs d’Afrique du sud, et plus un Japonais. Les gens ont commencé à publier des cartes, en dehors du CEPH mais avec nos données. Puis, entre 1985 et 1988 le gouvernement américain, les NIH se sont intéressés de près au travail du CEPH et ont pensé qu’il fallait faire quelque chose de semblable aux Etats-Unis. C’est alors qu’ils ont décidé de consacrer des budgets à la cartographie du génome humain et qu'ils ont lancé le 'Human Genome Program'.
De notre coté, au début quand nous étions au Collègue de France, nous avions assez d’argent. Mais, peu à peu, on a réalisé que ça ne durerait pas et on a commencé à approcher l’Inserm. Je me souviens d’avoir fait une demande pour une unité de cartographie. Le dossier n’a pas abouti. Le commission scientifique spécialisée en charge du dossier a rejeté notre demande. Nous avons pensé que certains étaient jaloux du côté de la recherche publique, certains chercheurs estimaient que nous avions tout l’argent dont nous avions besoin, ce qui était une erreur. Quoiqu’il en soit, ce refus a mis Daniel en colère. Il avait une influence considérable sur Dausset et j’ai l’impression que son amertume l’a amené à dire que le CEPH ne demanderait plus rien, ni au CNRS, ni à l’Inserm. Reste qu’en 1990, nous avons tout de même reçus une vingtaine de millions de francs du ministère de la Recherche. Daniel a aussi pensé que nous pourrions contacter la Commission européenne pour faire la cartographie du génome avec les groupes européens et il a travaillé avec l’anglais Nigel K. Spurr. Le CEPH était un de ces groupes et j’ai été impliqué dans ce travail sur les cartes

Les YACs et la carte physique
Dans l’affaire, mon rôle a simplement été d’aider au développement de la premiere librairie de chromosomes artificiels de la levure (YAC), 'the CEPH YAC Library' créée en 1989 – 1990 par Daniel Cohen avec Hans Albertsen et Dennis Le Paslier. Puis, Bernard Barataud et Daniel Cohen ont lancé le Généthon avec l’argent du premier téléthon organisé par l’Association française contre les myopathies en vue de cartographier le genome (la carte physique avec les YACs de Cohen, la carte génétique avec les microsatellites de Weissenbach). En fait, bien avant que Daniel Cohen ne rencontre Bernard Barataud, Jean Dausset m’avait demandé d’organiser la visite du CEPH. Je crois donc me souvenir que c’est moi qui aie réalisé le premier contact entre le CEPH et l’AFM. Par la suite, Daniel Cohen a pris le relais et ça a été un mariage incroyable ! Daniel est devenu directeur scientifique du CEPH, puis directeur général. Donc, en 1991-1992 son ‘YAC team’ a déménagé au Généthon pour produire les YACs nécessaires à la cartographie physique du génome et ils ont publié des cartes dans la revue Cell en 1992 et dans Nature en 1993. 
Puis, en 1993, Daniel a participé à la fondation de ‘Millenium’ avec Eric Lander, un biologiste du M.I.T. Cela m’a surpris. Il s’agissait de s’installer aux Etats-Unis, mais je me souviens qu’il m’avait dit qu’il ne souhaitait pas aller là-bas : ses enfants étaient en France, etc. Et puis il y a eu cette histoire avec Philippe Froguel, un médecin spécialiste du diabète qu’il avait engagé pour lui demander de recruter 200 familles de diabétiques. Il semblerait que 'Millenium' ait voulu récupérer ces 200 familles pour faire de la recherche sur cette maladie. Est-ce que Daniel a accepté de leur fournir l’ADN français ? Peut-être est-ce ce qui s’est passé, mais je n’ai aucune certitude. A cette époque, Cohen et moi nous nous sommes séparés. Moi, c’était la cartographie génétique et lui la carte physique, 'Millenium', et les maladies génétique. Depuis, j’ai peu de contact avec Daniel et si aujourd’hui, nous ne sommes pas fâchés, ce n’est plus comme avant. Quoiqu’il en soit, en 1994, Daniel est revenu au CEPH. Là, avec Ilya Chumakov, Christine Bellanné, Isabelle Le Gall, etc., le 'YAC team' créé une librairie de Mega-YACs qui a permis de obtenir une couverture totale du genome humain avec une redondance d’un facteur dix. Daniel avait réussi à mobiliser tout le CEPH autour de la carte physique du génome, Dausset était ravi. On voyait l’opportunité d'une nouvelle étape de la cartographie avec l'utilsation des Mega-YACS qui permettaient de faire une carte 'contig' du genome (Nature 1995). Ce fut la période glorieuse du CEPH . Cependant, une fraction des YACs s’est révélée chimérique en mélangeant de l’ADN humain issus de différents chromosomes. C’est inévitable, mais l’on peut pallier à cet inconvénient en identifiant ce chimérisme.

En matière de génomique, n’était-il pas logique que les médecins s’intéressent d’abord aux maladies génétiques ?
Daniel Cohen s’est intéressé aux maladies génétiques lorsque après la mise en place du CEPH, il est devenu évident que la cartographie génétique et physique du génome était un outil indispensable pour cloner les gènes responsables. Jean-Marc Lalouel était lui aussi intéressé par la cartographie du genome humain comme l’atteste son role important dans son lancement par le CEPH. Mais son intérêt pour les maladies génétiques n’est venue qu’après, vers 1988. A l’inverse, l’AFM est une organisme mis en place par les patients et les myopathies De son côté, la decision de financer la cartographie du génome et vient de ce que Daniel Cohen a su persuader Bernard Barataud de son intérêt pour les maladies génétiques, diagnostique, clonages des gènes impliqués avec les perspectives de traitements et de prévention. De même Jean-Claude Kaplan a fait pas mal de recherche sur les maladies génétiques. Il est devenu collaborateur du CEPH et, quand elles ont été disponibles grâce à l’aide de l’AFM, il a utilisé les cartes pour ses propres recherches. Jean-Louis Mandel a été l’un des premiers collaborateurs du CEPH et je pense que son intérêt était motivé par les maladies génétiques. Quant à Jean Frézal, c’était un grand clinicien en génétique médicale. Installé à l’hôpital Necker, Frézal a créé 'Genatlas' en 1986, une base de données qui répertorie dans le génome humain la structure, la fonction, les mutations de gènes responsables de pathologies. Je l’appréciais beaucoup, comme son élève Arnold Munnich qui a fait de l’excellente recherche en génétique moléculaire. Et puis il y a Alain Fischer. Lui je ne l’ai rencontré qu’à l’occasion du récent l’hommage à Jean Dausset au Collège de France. Ce n’était pas un collaborateur du CEPH et il ne fait pas partie de son histoire, mais c’est incontestablement un grand chercheur.

Cartographie et séquençage
Au début des années 1990, Jean Weissenbach était venu passer une année sabbatique au CEPH et avec Daniel Cohen ils ont commencé à parler de la carte microsatellites, une technique de balisage réalisable en PCR (polymerase chain reaction), mise au point par l’un de nos correspondants américains. Je me souviens que l’on voyait Jean et Daniel discuter sans arrêt dans le couloir. Jean a développé un labo avec tout ce qu’il fallait pour faire les microsatellites. Au Genethon, Jean a utilisé l’ADN des huit plus grandes familles du CEPH (20 familles pour le chromosome X) et 814 microsatellites pour construire une première carte microsatellite du genome humain, laquelle a été publiée en 1992 dans la revue ‘Nature’. En 1994, il y a une deuxième carte publiée par Genethon (2066 microsatellites) dans ‘Nature Genetics’ et en 1996 une troisième (5264 microsatellites) publiée dans ‘Nature‘. De loin, c’étaient les meilleures cartes à l’époque. J’ajoute qu’en 1994, une carte utilisant les 61 familles du CEPH (5870 marqueurs RFLP et microsatellites) a ete publie dans la revue ‘Science’. Jean Weissenbach avait donc fait tout le travail préliminaire au CEPH, puis il est passé au Généthon. 
De son côté, après la publication de la carte physique et les publications dans ‘Nature’ et dans Cell’, Daniel Cohen a voulu faire le séquençage du génome et il a lancé Ilya Chumakof sur le chromosome 21. Or, en 1995, tout l’argent du legs Anavi avait été consommé (et même bien avant, je pense). La carte des YACs avait été financée par l’AFM. Le CEPH s’est donc transformé en fondation pour obtenir une subvention de l’Etat. Mais Daniel estimait que c’était insuffisant. C’est comme cela qu’il a décidé de partir pour ‘Genset’ où il pourrait s’occuper des maladies génétiques. Avait il un autre projet en tête? J’ai l’impression que lorsqu’il a signé avec Genset, c’était pour faire la séquence, mais qu’une fois sur place les actionnaires n’ont pas voulu soutenir la recherche fondamentale, mais plutot de la recherche clinique et il a aussitot fait l’une des premières banques de SNP (single nucleotide polymorphism). Son départ du CEPH a été vécu comme un drame par Dausset. Celui-ci s’est senti abandonné et il m’a demandé d’en prendre la direction scientifique en intérim et de l’aider à trouver un directeur. Il y a une logique dans tout cela : on ne peut pas faire de la recherche genomique - surtout à ce niveau-là - si on ne dispose pas de très gros moyens financiers. J’ai revu Daniel quelques années plus tard et il m’a dit qu’il n’avait pas réussi à monter une ‘start up’. Il était sous une pression terrible, obligé de fournir des résultats qu’il n’avait pas. Il a loupé son coup. Certes, à son arrivée, les actions de ‘Genset’ ont fait un bon, puis c’est retombé et la boite n’a pas réussi à s’implanter dans les biotechs en génétique. Finalement, ils ont été obligés de vendre..., horrible !