Entretien avec Robert Manaranche

(N. Givernaud, J.-F. Picard, le 24 janvier 2002 au CNRS. Texte validé par le témoin)

Robert Manaranche
DR

Comment êtes-vous entré à l'AFM ?

J'ai été nommé directeur scientifique de l'AFM à la période un peu cruciale où ont été conçus : Généthon et l'Institut de Myologie. Cela dit, je dois préciser que je ne suis pas généticien ni médecin. En réalité, j'étais chercheur en neurobiologie, attaché à un laboratoire du CNRS installé à Gif sur Yvette. Mais il se trouve que j'avais aussi travaillé dans le laboratoire de Michel Fardeau à la Salpêtrière, l'un de nos meilleurs spécialistes des maladies neuromusculaires. Peu après le premier 'Téléthon', il m'appella pour dire : "Grâce au Téléthon, l'AFM va disposer de gros moyens qu'il va s'agir d'utiliser au mieux. Je sais que tu es à la retraite (j'avais eu 65 ans en 1984), donc tu dois avoir du temps disponible. Est ce que tu accepterais de nous rejoindre pour nous donner un coup de main ?". Ce premier Téléthon était axé sur les maladies neuromusculaires, on se souvient que l'AFM avait fait venir des petits myopathes sur les plateaux de la télévision. L'opération avait été un énorme succès, la myopathie était une révélation non seulement pour l'opinion publique, mais aussi pour les médecins qui restaient désarmés en face de cette maladie. C'est ainsi que j'ai été amené à rencontrer Bernard Barataud et que j'ai pris mes fonctions à l'AFM au mois de septembre 1988. L'une des originalités de l'AFM, fort bien décrite par Michel Callon, est que cette association était dirigée par les familles de malades. C'était une originalité en France, et peut-être aussi dans le monde, puisqu'on sait que les associations qui investissent dans la recherche médicale sont généralement dirigées en fait par des chercheurs ou des médecins spécialistes de la question. Certes, l'AFM disposait d'un Conseil scientifique, mais les décisions finales étaient prises par le Conseil d'Administration, c'est-à-dire par des administrateurs qui étaient soit des malades, soit leurs parents, ce qui n'était pas mon cas. C'est donc le Conseil d'Administration de l'Association qui a décidé de lancer la recherche sur les défauts génétiques à la base de ces pathologies.

Maladies rares et maladies communes

On ne pouvait évidemment pas faire de génétique des maladies humaines si on n'avait pas d'ADN des familles affectées par des pathologies héréditaires. Avant le CEPH, personne ne s'était préoccupé de la question. On sait qu'il y a deux classes de pathologies génétiques, les maladies rares et les maladies communes. Le diabète, le psoriasis, l'asthme, etc. sont des maladies communes et il n'est pas très compliqué de constituer un fichier de quelques milliers de familles. En revanche, quand il s'agit de maladies rares (une personne affectée sur 2 000) et quelque fois très rares comme la myopathie de Duchenne, 1 garçon sur 3 500, (ce qui veut dire 1 sur 7 000 enfants), il est beaucoup moins évident de pouvoir constituer des banques d'ADN. Donc la matière première pour faire de la génétique humaine, ce sont les banques de cellules et d'ADN qui la fournissent. L'AFM a donc profité de l'expérience technique du CEPH dirigé par Jean Dausset et Daniel Cohen, dont l'une des grandes réalisations était le stockage de l'ADN des fameuses familles de référence internationale. On travaille dans le monde entier avec ces familles : une soixantaine sélectionnées un peu partout dans le monde, auxquelles appartiennent des gens qui, dans la mesure du possible, ne sont affectés d'aucune pathologie héréditaire, dont on a prélevé le sang, extrait l'ADN, lequel est distribué aux laboratoires du monde entier. Mais le CEPH ne s'était guère intéressé aux maladies communes, à l'exception du diabète. Cela a d'ailleurs fait toute une histoire, confère l'affaire Philippe Froguel (un chercheur CNRS) évoquée par P. Rabinow dans son livre. Pour le diabète, l'AFM avait utilisé l'expérience acquise avec le Téléthon pour placarder des affiches dans le métro (pour discuter avec le directeur de la RATP, il valait mieux s'appeler Barataud que Manaranche). Nous avons donc pu aider Froguel à collecter de l'ADN de familles de diabétiques. Pendant quelque temps, il a même eu un laboratoire à Généthon. En 1994, lorsque Cohen a quitté le CEPH pour aller chez `Millenium', Froguel lui a vivement reproché d'avoir emmené les échantillons de diabétiques qu'il avait réussi à collecter. L'affaire est remontée jusqu'au Pr. Pompidou, alors conseiller à Matignon et, en définitive, Froguel est allé s'installer à l'Institut Pasteur de Lille où il travaille sur les prédispositions génétiques à l'obésité. Quant à Cohen, après Millenium, il a dû quitter le CEPH vers 1995 pour participer à la création de Genset, une entreprise qui a d'ailleurs été aidée par l'AFM. Mais, après une période glorieuse, au moins sur le plan boursier, les actions de Genset sont tombées très bas en Bourse.

L'Afrique du Nord et ses familles consanguines

Il se trouve que du fait de mes origines 'pieds noirs' je connais assez bien l'Afrique du Nord. La population du Maghreb est encore très agraire et il existe beaucoup de consanguinité avec des familles comptant de nombreux enfants. En Algérie, il est encore très fréquent de se marier entre cousins germains, ce qui est devenu tout à fait exceptionnel en France. Comme on sait : le bonheur des généticiens, c'est d'avoir des grandes familles consanguines avec beaucoup d'enfants, ce qui est aujourd'hui rarissime sous nos latitudes, mais pas en Afrique de Nord. J'ai donc proposé à une vingtaine de médecins nord-africains réunis à Evry une sorte de contrat. Je me souviens leur avoir dit : "je voudrais vous rassurer, on ne va pas revenir au pacte colonial, on ne fera pas non plus comme les Américains qui viennent chez vous, prélèvent du sang et retournent chez eux en vous laissant tomber. Non, ce que je vous propose si vous nous donnez accès à des familles atteintes de ces maladies rares à travers vos consultations,qu' en échange, nous accueillons vos jeunes chercheurs dans nos laboratoires pour les former et éventuellement nous équiperons des laboratoires chez vous". C'est ainsi que j'ai aidé à la création du laboratoire du Pr Ben Hamida à Tunis, que nous avons formé des gens en Algérie, notamment à la banque du sang à l'Institut Pasteur d'Alger de même qu'au Maroc où nous avons financé une banque de cellules et nous avons placé des jeunes Marocains en stage de formation chez Jean-Claude Kaplan à l'Hôpital Cochin.


La banque d'ADN de l'hôpital Cochin

La première banque de cellules dont je me suis occupé était celle de Jean-Claude Kaplan au CHU Cochin. Très tôt, bien avant le premier Téléthon, il avait travaillé sur les maladies neuromusculaires. Parmi les précurseurs (de la génomique médicale), il faudrait d'ailleurs citer Jean-Claude Dreyfus et Georges Schapira qui ont joué un rôle tout à fait important dans la connaissance génétique des pathologies et qui ont formé des élèves aussi importants que Jean-Claude Kaplan ou Axel Kahn. Au début des années 1980,  Kaplan avait commencé à prélever le sang dans des familles où il y avait de la myopathie de Duchenne, ce qui lui a permis de jouer un rôle important dans la découverte du gène responsable de cette pathologie. Avant l'intervention de l'AFM, sa banque fonctionnait dans des conditions assez folkloriques, dans le vieux Cloître de Cochin (on l'appelait d'ailleurs la banque du Cloître) où se trouvait l'ancienne clinique d'accouchement Baudeloque. L'AFM lui a permis d'installer une banque de cellules digne de ce nom. Ce bâtiment avait une entrée rue Cassini, donc on pouvait en faire un dispensaire destiné au Sida où les gens entraient discrètement sans passer par l'hôpital. Du côté de l'hôpital une autre entrée donnait accès au laboratoire et à la fameuse banque avec son appareillage technique, notamment son indispensable réserve d'azote. Cette réalisation nous a servi de modèle par la suite puisque nous avons fait la même chose à Nancy, à Marseille et ailleurs... A Cochin, à Nancy et à Marseille, on a passé une convention avec l'administration hospitalière : "on vous paye l'installation, le fonctionnement pendant un an ou deux pour aider à démarrer, mais en échange vous vous engagez à pérenniser l'entreprise". Ceci a été la politique constante de l'AFM faire sauter un goulot d`étranglement puis passer l'entreprise à la puissance publique pour en assurer la pérennité.

La génétique médicale a révolutionné la nosologie traditionnelle

Mon point de vue est que parallèlement à l'histoire visible de la génétique médicale, il y a une histoire souterraine, celle de médecins qui se disent : "là, il y a une famille intéressante, il y a une pathologie nouvelle et puis il y a le père, le grand-oncle qui ont eu cette maladie. On va faire un arbre généalogique et prélever du sang...". En fait, la génétique a révolutionné la nosologie traditionnelle. On pense bien sûr aux maladies neuromusculaires, mais c'est vraisemblable ailleurs. Je me souviens d'une conversation avec Michel Fardeau dans les années à la fin des années 1980. Je lui demandais un jour : "que sait on de la dystrophie des ceintures ? 
- Quand ce n'est pas une facio-scapulo-humérale avec une atteinte musculaire visible, quand ce n'est pas un Duchenne, quand ce n'est pas une myasthénie voire une amyotrophie spinale, on met cela dans le même sac et on l'appelle dystrophie des ceintures."
Or, en 1990, le même Michel Fardeau apprend, par un ingénieur de l'Inserm partie à la Réunion, qu'elle avait repéré là-bas un isolat de population émigrée de métropole qu'on appelle les 'petits blancs des hauts'. Pour un généticien des populations, ce type d'isolat démographique est idéal pour repérer des maladies génétiques. Donc, cette jeune femme, Dominique Hilaire, avait repéré dans cette population une certaine forme de dystrophie musculaire atteignant les deux sexes, et en particulier la musculature proximale des membres mais elle n'était pas médecin. Fardeau est donc parti là-bas avec une ou deux techniciennes infirmières afin d'effectuer des prélèvements et il est revenu avec un matériel extrêmement précieux. Il a reconstitué les arbres généalogiques de ces familles ce qui a permis d'isoler le gène de la première des dystrophies des ceintures, celle qui résulte de la mutation du gène de la calpaïne. Mais grâce à la localisation des gènes on a découvert par la suite qu'il existait plus d'une douzaine de formes de dystrophie des ceintures. Prenons l'exemple d'une autre atteinte neuromusculaire, la maladie de Charcot-Marie-Tooth décrite à la fin du dix neuvième siècle, caractérisée par une dégénérescence de l'enveloppe de myéline ou de l'axone des nerfs périphériques. Grâce à la génétique, on connaît aujourd'hui de nombreuses formes différentes de cette maladie. 
Si on découvre que telle maladie est due à l'absence de telle protéine de structure ou à la défectuosité de telle enzyme, il est clair que cette nouvelle nosologie débouchera un jour sur des solutions thérapeutiques rationnelles et efficaces. 

Genèse du Généthon

Généthon est né d'abord d'une rencontre, d'une convergence d'intérêts entre Bernard Barataud et Daniel Cohen. Ces deux personnages ont la même présence physique, l'un et l'autre sont des fonceurs, des gens que n'effraient pas les entreprises de grande taille, en tout cas qui n'ont pas le profil habituel du chercheur académique. Daniel Cohen est un homme qui ne craint pas de brasser des millions de francs, ce qui n'est pas courant dans les milieux universitaires ou au CNRS. J'ai assisté à pas mal de discussions entre les deux hommes. J'étais parfois un peu affolé de voir comment ils nous embarquaient dans cette aventure. En effet, l'AFM avait des comptes à rendre, au public d'abord, mais aussi aux organismes qui sont chargés de nous contrôler. Cela dit, s'ils n'avaient pas été des fonceurs l'un comme l'autre, jamais on n'aurait fait Généthon. Il est clair que le Généthon n'aurait pu se faire sans lui, mais je ne suis pas sûr qu'on aurait pu assurer sa réussite en se reposant uniquement sur lui. D. Cohen est quelqu'un qui aime bouger, qui hait la routine. Or la recherche en génomique, c'est répéter inlassablement les mêmes manips, c'est éplucher des résultats, recommencer, vérifier... Mais il y a aussi des circonstances fortuites dans la genèse de Généthon. L'AFM venait d'acheter des locaux à Evry à une société d'informatique en faillite, de vastes locaux restaient disponibles, ses possibilités financières grâce au 2ème et 3ème Téléthon étaient importantes. Les plans et le projet ont dû être dressés en deux mois environ, Gérard Peirano qui avait travaillé dans le bâtiment est devenu très vite le directeur administratif de Généthon et a mené le chantier à un train d'enfer. L'AFM disposait donc d'espace à Evry et d'un important budget. Son conseil scientifique a réuni une commission en avril 1990 afin de discuter de leur utilisation.
Evidemment le projet de Généthon a provoqué quelques réticences. Certains chercheurs étaient réservés, cette histoire de Généthon ne les emballait pas du tout : "bon, vous allez mettre des gros moyens dans cette affaire, très bien, mais qu'est-ce qu'il restera pour les labos qui travaillent sur les malades ?" Au vrai, dans les années 1990, l'intérêt de la carte génétique n'était pas évident pour un médecin. Or, il est clair que si on voulait faire de la génétique des maladies humaines, il fallait intéresser les médecins, mais les maladies génétiques n'étaient pas leur tasse de thé, si je peux dire. Faire des prises de sang pour constituer un arbre généalogique, ça les embêtait, ils disaient qu'ils avaient bien d'autres choses à faire. L'AFM a donc eu un rôle très important pour les mobiliser, même si cela ne s'est pas toujours fait sans maladresse. Je pense par exemple à certains mots malheureux de Daniel Cohen invectivant certains de ses confrères : "vous n'avez rien compris !". Il n'empêche, l'AFM a réussi à créer chez les médecins une sensibilité aux questions génétiques. On a donc décidé de faire ce que l'on fait dans ce genre de circonstances, on a installé une sous-commission spécialement pour rendre une expertise avisée avec François GrosJean DaussetJean RosaJean-Claude KaplanDaniel CohenBernard BarataudJean-Louis Mandel et moi-même. Mais, là aussi, il y a eu quelques réserves comme celle de Jean-Claude Kaplan, l'un de nos meilleurs spécialistes de la génétique médicale : "avec votre Généthon vous allez construire un hypermarché, mais moi avec ma petite épicerie qu'est-ce que je vais devenir ?" La commission se réunissait au CEPH, à l'hôpital Saint-Louis et c'est là au printemps 1990 que la conseil d'administration a décidé de se lancer dans l'aventure, c'est-à-dire de lancer le projet de carte physique et de carte génétique. Généthon a été constitué en tant qu'association de la loi de 1901 avec pour président Bernard Barataud auquel j'ai succédé au moment de Généthon 2, Barataud redevenant  président de Généthon 3. Généthon 1 a été inauguré officiellement le 10 décembre 1990 par Hubert Curien qui était alors ministre de la Recherche. C'est le genre de chose qu'on n'avait jamais vu dans la fonction publique : prendre une décision au mois d'avril et cinq mois plus tard voir fonctionner un laboratoire de 100 personnes. Dès le premier octobre 1990 des chercheurs s'activaient sur des paillasses, il y avait du matériel scientifique, et tout un groupe de techniciens s'activaient sous la houlette de Jean Weissenbach et de Daniel Cohen.

La cartographie du génome

La réalisation des cartes est une activité très répétitive, il faut refaire tout le temps les mêmes gestes. Je crois que Cohen et Weissenbach ont dû former une centaine de techniciennes, surtout des jeunes femmes, dont certaines n'avaient aucune compétence particulière, en leur disant simplement : "vous faites cela proprement, vous mettez le gel comme cela et vous ne vous occupez pas du reste." Puis ils ont voulu automatiser le processus. Mais je dois dire qu'ils m'ont un peu effaré quand ils ont commandé à Bertin les fameux robots Mark II. Ces appareils permettaient de faire en automatique de très nombreuses électrophorèses, c'étaient des prototypes mis au point pour le CEPH que j'avais fait expertiser par Christine Petit. Généthon en avait commandé vingt, mais leur succès a été limité du fait de l'évolution continue des techniques et, assez rapidement, les 'RFLP' ont été remplacés par les marqueurs micro-satellites de Jean Weissenbach.
La première publication de Généthon doit être une carte physique du chromosome 21 réalisée par Daniel Cohen et ses collaborateurs. Il avait développé la technique des mega YACs qui lui permettait d'incorporer 1000 kb dans le génome d'une seule cellule de levure. Aujourd'hui, ce système est supplanté par ce qu'on appelle les BAC, des cellules de bactéries qui permettent d'éviter les problèmes de chimérisme qui ont surgi avec les YACs. Sur le plan scientifique, on peut dire que le personnage clé de Généthon I a été Jean Weissenbach. Il venait de l'Institut Pasteur et avait passé une année sabbatique au CEPH pour se familiariser avec les techniques automatisées de la biologie moléculaire. La carte physique menée par Daniel Cohen a eu une certaine importance, c'est vrai, mais c'est surtout la carte génétique de Jean Weissenbach qui a fait la réputation mondiale de Généthon. La technique des microsatellites avait été découverte peu de temps avant, mais personne ne pouvait se douter qu'elle allait permettre de raccorder les morceaux d'ADN isolés par les enzymes de restriction de manière plus efficace qu'en les comparant entre eux. Il était bien plus commode d'avoir juste un marqueur commun et ça, c'est l'idée de J. Weissenbach. 
Début 1991, Généthon a lancé le projet d'inventaire des cDNA (la partie exprimée du génome) en le confiant à un chercheur du CNRS, Charles Auffray. Lui et son équipe ont dû inventorier 900 protéines musculaires mais l'affaire a connu des fortunes diverses. Ses deux collaborateurs principaux (Genevière Piétu et Rémy Houlgate) l'ont quitté par la suite et il a poursuivit sa carrière au CNRS à Villejuif. Généthon a publié la première mouture des marqueurs microsatellites en 1992, suivie de deux autres éditions enrichies successivement en 1994 et 1996. Ainsi , en un peu moins de six ans, Généthon a doté la communauté internationale d'un outil incomparable pour localiser les gènes morbides du génome humain qui a permis de localiser des centaines de gènes impliqués dans des maladies.
Au début, le Généthon s'est monté dans la plus grande discrétion. Je me souviens de réunions au cours desquelles Bernard Barataud nous faisait signer un engagement de confidentialité. Il y avait un petit peu de cinéma dans tout ça, mais il y avait une grande part de réalité. C'est vrai que ce n'était pas la peine de dévoiler nos histoires. On a même prétendu que la CIA était venue nous espionner! Sans tomber dans la parano, il est vrai que les Américains ne supportaient pas que nous soyons les premiers dans cette affaire et ils voulaient connaître nos techniques. Pourtant un indice aurait dû leur mettre la puce à l'oreille. Nous passions de très grosses commandes d'oligonucléotides pour faire des sondes. 

Les réactions de la recherche publique

Du côté des établissements publics français aussi on nous reprochait de faire bande à part. Mais, après tout, il n'est pas interdit à une association de malades de préserver son savoir faire et voir de monnayer ses découvertes. Or, on ne l'a jamais fait, contrairement à 'Celera', l'entreprise de Graig Venter. Pratiquement tous les soirs, Jean Weissenbach et ses collaborateurs versaient dans les banques de données publiques les informations recueillies dans la journée. C'était aussi une préoccupation permanente de Bernard Barataud, publier nos données de manière à faire avancer les choses au plus vite. Du côté de l'Inserm, bien que cet organisme ait participé à des réalisations importantes, en hématologie par exemple avec le laboratoire de Jean Dausset, sa direction s'est montrée très réticente aux débuts de Généthon. Son directeur, Philippe Lazar n'était pas convaincu de l'intérêt de la génétique humaine. J'ajoute qu'en homme de la fonction publique il se méfiait des initiatives privées, les opérations de type Téléthon le hérissaient. Il nous reprochait de bousculer la stratégie de l'Inserm établie de manière démocratique, c'est-à-dire par les pouvoirs publics, ce à quoi Barataud rétorquait qu'il n'était pas là lui "pour faire progresser la science française, mais pour guérir des malades". (Depuis) la situation a évolué, avec messieurs Claude Griscelli et Christian Bréchot, l'Inserm a vigoureusement soutenu l'effort de recherche en génétique. Reste que s'il n'y avait pas eu de Généthon et d'AFM, je pense que la France ne serait pas entrée dans la course. En fait, il faut voir que les associations de malades sont bien plus efficaces pour regrouper des familles de malades qu'un EPST. Aujourd'hui plus d'une centaine d'associations sont regroupées dans une 'Alliance maladies rares' parce que leurs animateurs sont convaincus qu'ils arriveront à des solutions en se focalisant sur les causes génétiques des maladies. Ils font un énorme travail dans l'idée de rapprocher le plus possible les familles de malades de la recherche.

Le Centre national de Séquençage et le Centre National de Génotypage 

La stratégie de l'AFM était tout à fait saine. Comme elle est consciente que ses ressources dépendent à 90 % du Téléthon, donc qu'elles sont aléatoires, son principe a toujours été de s'intéresser à ce qu'on pourrait appeler un goulot d'étranglement dans la recherche. Mettre brutalement une somme importante pour résoudre un problème technique quitte, si l'entreprise mérite d'être pérennisée, à passer le bébé à l'Etat, c'est exactement ce qui a été fait dans le cas du Centre National de Séquençage, en 1997, et du Centre National de Génotypage (CNG)un an après.
Quand on veut étudier une maladie polygénique on fait ce que l'on appelle un génotypage sur un très grand nombre de familles de malades. A partir du sang des différents membres d'une famille, on voit certains traits génotypiques caractéristiques et on peut déterminer par comparaison le trait pathologique chez les personnes atteintes par la maladie en cause. Cela a été l'activité principale de Généthon 2 où nous faisions du génotypage à l'aide des marqueurs microsatellites, par exemple sur le diabète de type 1, sur la polyarthrite, sur les maladies mentales, puis sur le psoriasis (pour lequel on a actuellement une banque de 3000 familles) Dans le cas du psoriasis, le grand problème était de vérifier les diagnostics et pour cela l'AFM a payé pendant plusieurs années des dermatologues qui vérifiaient le diagnostic de leurs confrères.
C'est comme cela que l'AFM et Généthon ont été amenés à soutenir la création du CNG, ce dont je me suis d'ailleurs pas mal occupé. Le CNG est dirigé par un chercheur canadien qui venait des laboratoires Wellcome Trust, Mark Lathrop, un excellent bio-informaticien qui a conçu une nouvelle technique de génotypage à côté des micro-satellites, fondée sur l'utilisation de marqueurs SNP (Single nucleotid polymorphism). Il y a peut être un million de SNP dans le génome humain. Donc, quand on est passé de Généthon I à Généthon 2, nous nous sommes dit : il ne faut pas que ce que nous avons fait en génomique humaine ne profite pas aux thérapies géniques ou cellulaires. J'ai donc rencontré en 1997 Gérard Tobelem et Bernard Bigot au ministère de la Recherche et nous avons négocié l'installation du CNS et du CNG à Evry. Dans l'affaire, la contribution de l'AFM a été tout à fait conséquente, nous avons payé le loyer du Centre de Génotypage et nous lui avons transféré du personnel ainsi que le savoir faire de Généthon de même pour le Centre National de Séquençage dirigé par Jean Weissenbach.

La Grande Tentative

Au début des années 2000, l'AFM a lancé la 'grande tentative', mais il y a quelque confusion dans le grand public sur nos objectifs... Avec Eric Molinié, nous voulons faire le bilan des cinq ans écoulés de 1998 à 2002. Nous avions proposé un programme en six points et tous ont été remplis, sauf peut être un, celui qui concerne l'Institut Gustave Roussy. Reste que nous y avons payé le premier P3 installé en France en milieu hospitalier. 'Grande tentative', le terme est peut-être un peu ambigu, mais nous n'avons jamais dit que l'on allait guérir les malades. On a simplement dit qu'on allait mettre en route des dispositifs qui permettront de traiter les pathologies génétiques, par exemple la mise au point des vecteurs... D'ailleurs, nous avons participé à un beau succès des thérapies cellulaire et génique avec la guérison des enfants bulles d'Alain Fischer, réalisée dans son laboratoire de l'Inserm avec l'aide de l'AFM. Alain Fischer est quelqu'un de tout à fait remarquable dont j'ai admiré la retenue pendant la conférence de presse où il annonçait le succès de son équipe : "attention , je n'ai pu guérir cette pathologie que parce que j'étais dans un cas très particulier. Il ne saurait être question de l'étendre à l'ensemble des pathologies génétiques". Personnellement, j'avoue que je doutais de cette possibilité à court terme. Modifier le génome d'une population importante de cellules de façon pérenne, ce n'est pas évident pour un biologiste. Mais le résultat est là, les cinq gamins de l'hôpital Necker qui étaient condamnés à mort à bref délai, mènent aujourd'hui une vie normale dans leur famille. C'est fantastique !