Etienne-Emile Baulieu

Voir aussi un entretien avec E-E Baulieu (S. Mouchet, J-F Picard, 21 janv. 2001) 

Notice Inserm : http://infodoc.inserm.fr/histoire

Etienne-Emile Baulieu est né le 12 décembre 1926 à Strasbourg (Bas-Rhin).

Docteur en médecine (1955), docteur ès sciences (1963).
Interne des hôpitaux de Paris (1951), chef de clinique et chef des travaux de chimie biologique à la faculté de médecine de Paris (1955), maître de conférences agrégé, puis professeur de biochimie aux écoles de médecine de Reims (1958), de Rouen (1960), puis à la faculté de médecine de Paris (1961) et à l'Université Paris XI (1970-1993).

Directeur de l'unité de recherche de Inserm U33 sur le métabolisme moléculaire et la physiopathologie des stéroïdes (1963-1997), président de la commission d'endocrinologie de l'inserm (1969-1975, 1979-1982), président du conseil scientifique de l'Inserm (1975-1979).

Membre de l'Institut (Académie des sciences, 1982), membre associé étranger de la National Academy of Sciences (Etats-Unis, 1990), Sloane Professor à l'université Columbia (Etats-Unis,1993), docteur honoris causa de la Tuft University à Boston (Etats-Unis), de l'université de Gand (Belgique, 1991), membre émérite de l'Academia Europaea (1997), du Karolinska Institutet (Suède, 1994), membre de l'Académie nationale de médecine (2002).

Chaire "Fondements et principes de la reproduction humaine" au Collège de France (1993-1997).
Membre du comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé de 1996 à 2005

Président de l'Académie des Sciences (2003).

Chevalier de l'Ordre national du mérite (1966), commandeur de la Légion d'honneur (1990). Prix Reichstein de la Société internationale d'endocrinologie (1972), grand prix des sciences de la Ville de Paris (1974), Gregory Pincus Memorial Award (1978), First European Medalist de la Societé d'endocrinologie (Royaume Uni, 1987), prix Lasker (1989), A. and E. Wippman Scientific Research Award (Etats-Unis, 1989), Alan Guttmacher Award (Etats-Unis, 1989), prix Christophe Colomb de la découverte médicale de Gênes (Italie) et des NIH (Etats-Unis) (I992), grand prix de la Fondation pour la recherche médicale (1994), International Academy of Humanism Laureate (2002), The Charles H. Sawyer Distinguished Lecture (Etats-Unis, 2003).

Travaux : endocrinologue et biochimiste, Étienne-Émile Baulieu a consacré la plupart de ses travaux aux hormones stéroïdes et à leurs antagonistes dans la reproduction, le vieillissement, les cancers et le système nerveux. Il a découvert la sécrétion par les glandes surrénales du sulfate de déhydroépiandrostérone (DHEA) et a décrit son métabolisme et ses fonctions, notamment sur certains aspects du vieillissement. Pionnier de la découverte des récepteurs intracellulaires des hormones sexuelles stéroïdiennes, il a mis au point de nouvelles antihormones comme le RU486, anti-progestérone utilisé dans l'interruption précoce de grossesse, la facilitation des accouchements difficiles et le traitement de plusieurs types de tumeurs. Il a mis en évidence l'activité "anti-cortisone" du RU486. Il a également découvert des neurostéroïdes qui jouent un rôle dans la réparation de la myéline, la protection nerveuse et la stimulation de la mémoire. Ceux-ci sont utilisés dans de nouvelles approches de la lutte contre le vieillissement du cerveau.

Xème anniversaire de l'Inserm – janvier 1974

Dix ans d'endocrinologie au service de l'homme
Etienne-Emile Baulieu

L'Inserm a joué un rôle capital dans le développement de l'endocrinologie française au cours des dix dernières années. Que l'on ne prenne pas cette phrase pour une déclaration de circonstances, je l'écris parce que les faits sont là, qui montrent que notre organisme a permis l'implantation d'une dizaine d'unités ou groupes de recherches endocriniennes de classe internationale, le subventionnement de travaux importants dans plus de cinquante équipes et la formation de très nombreux médecins et chercheurs endocrinologistes. Tous contribuent et contribueront encore à d'importantes questions de biologie fondamentale, comme au développement des solutions aux problèmes posés dans les domaines de la nutrition, du contrôle de la fertilité, des paramètres hormonaux du comportement, de la fatigue, du développement de certaines tumeur etc... Qui ne le sait ? Les hormones sont partout, dans l'intimité des mécanismes cellulaires et des métabolismes. Elles sont ainsi un instrument de choix pour l'étude des mécanismes de contrôle en biologie, aussi bien que l'objet de recherches thérapeutiques au niveau de toutes les grandes fonctions assurant la survie et l'activité des individus ainsi que la perpétuation des espèces.

L'endocrinologie est en plein essor

il y a dix ans, les premiers chapitres concernant la sécrétion et le métabolisme des stéroïdes et des hormones thyroïdiennes se terminaient. S'ouvre alors la grande période de l'analyse chimique des hormones protéiques (à la suite des travaux de Sanger sur l'insuline), qui donne la possibilité d'étudier plus avant les hormones hypophysaires, pancréatiques, gastro-intestinales, parathyroïdiennes, etc.., de synthétiser des analogues et d'obtenir des anticorps. On montre également que les connexions entre les systèmes nerveux et hormonal, qui assurent tous deux pour une très large part l'intégralité de l'organisme, se font à l'aide de neuro-hormones polypeptidiques. Au reste, la liste n'est pas close, car de nombreux "facteurs" dont dépend largement la croissance tissulaire et qui sont présents dans le plasma sont en voie de découverte, et que l'on annexe aux hormones des composés comme les vitamines D et les prostaglandines, dont les modalités d'action sont très proches.

Dans la dernière décennie, les méthodes de mesure des hormones ont atteint enfin, le niveau des besoins. En d'autres termes, il est possible de les mesurer dans le sang ou dans les tissus, sans être obligé, comme auparavant, d'accumuler des métabolites urinaires. Ce sont les méthodes de radiocompétition qui ont permis la généralisation des mesures hormonales. On peut, grâce à la synthèse d'anticorps ad hoc, obtenir la sensibilité et la spécificité nécessaires presque à volonté, cependant que certains produits naturels (protéines de transport ou récepteurs) sont également très utiles instrumentalement. Le développement des méthodes de compétition à l'aide de réactifs enzymatico-immunologiques deviendra de plus en plus populaire et diminuera peut-être largement l'utilisation des radioisotopes, ce qui sera très valable économiquement et permettra une meilleure diffusion des méthodes de mesure. Un avenir important est également promis à la spectrométrie de masse, en particulier dans la mesure où les techniques se miniaturisent, s'automatisent et sont standardisées, en particulier au niveau informatique.

Toutes ces possibilités peuvent permettre de suivre précisément les niveaux hormonaux, qu'il s'agisse de tester un individu, un organe, ou un système cellulaire ou subcellulaire isolé. Ces méthodes, dont beaucoup ont été mises au point dans les laboratoires de l'Inserm, servent pour les besoins diagnostiqués de nos malades endocriniens, mais aussi inspirent des techniques similaires appliquées à d'autres domaines de la pathologie. L'endocrinologie a ouvert e champ de la radio-immunologie aux pharmacologistes et aux laboratoires d'analyse, et e!le a donc contribué fondamentalement à cette nouvelle activité de médecine nucléaire. L'immense complexité des circonstances physiologiques et physiopathologiques chez l'homme obligeait à attendre une méthodologie permettent de nombreux dosages sur des échantillons sanguins de faible volume. Le but est maintenant atteint, laissant augurer le défrichement des composantes hormonales du développement, de la puberté et du vieillissement, des conséquences des habitudes alimentaires normales et pathologiques, l'étude endocrinienne des comportements physiologiques et psychiatriques. L'endocrinologie va donc, par la richesse des informations collectées par ces dosages très précis, permettre le développement d'une médecine nouvelle où l'analyse de syndromes mal définis, jusqu'à présent étudiés de façon subjective ou arbitraire, deviendra objective et quasi moléculaire au plan des hormones.

La frontière des recherches : les mécanismes cellulaires

Pourtant les chercheurs de l'endocrinologie n'en sont déjà plus là. Certes, ils s'intéressent, comme leurs collègues cliniciens, aux taux d'hormone dans les humeurs, mais ils veulent également connaître les paramètres de la réponse aux hormones, la "réceptivité" des cellules normales et pathologiques influençables par les hormones. Quand le taux d'hormone est fixé, tout dépend bien entendu de la capacité du tissu à répondre. C'est ce qu'étudient les endocrinologistes de pointe, s'aidant de toutes les méthodes de la biochimie, de l'immunologie, des science s morphologiques, incluant l'autoradiographie des hormones, de la biophysique et des techniques de culture de tissus et de cellules. Ils sont à présent centrés sur deux grandes catégories de problèmes.
L'une dérive des recherches qui ont permis, grâce à Sutherland, la découverte de molécules intermédiaires dans l'action de contrôle des hormones sur la physiologie de la cellule : ce sont surtout les nucléotides cycliques, dont
le plus célèbre est le c-AMP. L'évaluation du concept de "second messager qui interviendrait après ", une sorte de relais après que l'hormone ait atteint la cellule afin d'en informer les mécanismes intimes, l'opposition remarquable entre le c-AMP déjà cité et le dérivé correspondant de la série guanylique (c-GMP) dont les effets s'opposent presque symétriquement comme dans le symbole chinois du Yin-Yang, l'intervention des membranes dans ces phénomènes et le rôle très important mais mal cerné encore du calcium, sont les thèmes d'un chapitre très passionnant de la biologie auquel la France contribue de façon précise avec une rigueur très remarquable et d'ailleurs très remarquée.
L'autre aspect important des recherches endocrinologiques qui se développent concerne les récepteurs. Ceux-ci sont essentiellement localisés au niveau des membranes cellulaires dans le cas des hormones peptidiques, alors qu'ils sont intracellulaires pour les hormones stéroïdes et thyroïdiennes Dans les deux cas, les progrès sont sensibles, et bon nombre de récepteurs ont été découverts en France où se font des recherches parmi les plus signifiantes, en particulier en ce qui concerne les relations entre récepteurs et activités cellulaires. Les travaux récents ont montré, entre autres, que la quantité du récepteur n'était pas une donnée fixe au niveau des cellules et que ses variations étaient en particulier sous le contrôle d'autres hormones. Ainsi, les changements qui conditionnent la réceptivité des cellules à une hormone donnée dans des circonstances précises sont-elles par conséquent modifiables au plan thérapeutique. Aussi, des recherches se développent actuellement pour mesurer les récepteurs dans les tissus humains accessibles, normaux ou pathologiques, en particulier dans certaines leucémies et dans certains cancers (ein, utérus). Les récepteurs servent également à étudier le mécanisme d'action des anti-hormones comme l'élaboration de nouveaux antagonistes, et les recherches menées à l'lnserm sont à la base de progrès importants en thérapeutique hormonale.
Faut-il encore énumérer les travaux français des dix dernières années aboutissant à la découverte des protéines plasmatiques de transport de nombreuses hormones, à une meilleure connaissance de certaines structures neuro-hormonales et de leur fonctionnement, à de nouvelles connaissances physiologiques et biochimiques des hormones thyroïdiennes et sexuelles.
Dans un domaine dont les applications sont devenues de grande actualité, c'est aux endocrinologistes de l'Inserm que l'on doit d'avoir attiré l'attention des plus hautes autorités sur les possibilités modernes de contraception. C'est avec esprit de responsabilité et de clairvoyance qu'ils ont donné le "feu vert à la pilule" il y à dix ans... Faut-il, dire qu'il était trop tôt. On a vu la suite. Un rapport Inserm â été publié dès 1971 sur les contraceptifs oraux, rapport réalisé è la demande de Monsieur le Ministre de la Santé publique et de la Sécurité sociale, A l'initiative du conseil scientifique de l'lnserm, les endocrinologistes participent et participeront, avec leurs méthodes et leurs concepts, au développement, en France, de recherches de haut niveau et de grande inspiration humaine dans les domaines du contrôle des naissances (contraception et fertilité) et de la périnatalité.

Un modèle de confiance dans les sciences biomédicales

Du fait des hommes disponibles, les structures hospitalières et universitaires étaient difficilement accessibles à la nouvelle génération, l'endocrinologie des dix premières années de l'lnserm a, été surtout dirigée vers des recherches fondamentales, bien que certains efforts, rappelés plus haut, aient montré l'indiscutable désir à l'ouverture clinique. La qualité de cette endocrinologie semble avoir été très bonne au plan des "découvertes", ces observations originales qu'on attend des chercheurs presque par définition. Nul ne doute de l'importance de la recherche fondamentale pour mieux expliquer et donc traiter les maladies, encore qu'il faille toujours considérer le décalage bien connu entre l'observation de biologie au laboratoire et l'application médicale. Pourtant l'endocrinologie est privilégiée en la matière, où l'on va relativement vite du tube à essais ou de l'animal d'expérience au diagnostic ou à la thérapeutique utile. Parmi les disciplines médicophysiologiques, l'endocrinologie est une des seules que l'on peut traiter le mieux en termes physicochimiques et cellulaires. On se doit maintenant de développer à tout prix l'endocrinologie d'investigation clinique et de thérapeutique, et ce que nous avons dit des outils analytiques nouveaux et des concepts récents (en particulier radio-immunologies et récepteurs) obligent à leur transfert dans la pratique médicale. Il faut donc que l'on désigne aux postes de responsabilité clinique des UER médicales et des hôpitaux des hommes connaissant ces possibilités, et que l'on favorise les contrats liant formellement cliniciens et chercheurs. Les malades en profiteront rapidement. L 'endocrinologie offrira, en particulier, une occasion favorable pour développer de nouvelles activités de médecine préventive, à laquelle les esprits sont encore peu préparés scientifiquement et socialement. D'autres développements, plus généraux peut-être, dérivent aussi de l'ardente activité de recherche des groupes d'endocrinologie lnserm. Nous avons déjà évoqué combien la pharmacologie et la thérapeutique générale ont appris beaucoup des hormones dans le passé, et c'est notre conviction qu'il en sera de même, et plus encore, dans le futur. Et puis, la formation de ces nouveaux groupes de médecins et de chercheurs exigeants et cultivés a, par leur existence même, stimulé la médecine clinique endocrinologique et même celle d'autres domaines. Médecine scientifique, l'endocrinologie faite à l'lnserm l'a été et le restera. Médecine de l'homme au plus large sens de cette expression un peu redondante, l'endocrinologie française peut maintenant le devenir : les méthodes et les concepts sont prêts pour étudier les question de prévention (les problèmes de fertilité et de nutrition en sont des exemples remarquables) et pour mieux contrôler les relations avec l'environnement physique et social (l'adaptation de l'organisme aux conditions de travail et des conditions de travail aux individus, les paramètres hormonaux du psychisme et du comportement sont des cadres de recherches de grande actualité).
Aux confins des recherches scientifiques les plus théoriques et des problèmes posés par la personnalité humaine dans son développement temporel et dans son environnement physique et social, l'endocrinologie a la confiance de l'lnserm, et veut continuer à en bien mériter.

Colloque du XXème anniversaire de l'Inserm
« Recherche médicale, santé, société »
27 – 28 octobre 1984, la Sorbonne

Demain, la contragestion
Etienne-Emile Baulieu

A nos esprits d'hommes comblés, la contraception peut paraître un problème réglé et maîtrisé. Or il n'en est rien et l'on doit parler d'échec de la contraception puisque, chaque année, plus de 50 millions d'avortements sont pratiqués dans les pays en voie de développement. Ils sont la conséquence des échecs des méthodes contraceptives modernes proposées aux couples de ces pays afin d'enrayer la croissance démographique. On oublie trop rapidement que les problèmes de croissance démographique ne sauraient être surmontés par le seul recours à des méthodes contraceptives. Elles peuvent y contribuer certes, mais ne constituent que l'un des moyens d'un faisceau complexe de mesures entrant dans une politique démographique dont les effets ne sont sensibles que dans le long terme.
Orwell a eu raison de nous faire peur. Plusieurs « Big brothers » nous attendent au coin de l'histoire. Leur champ de manœuvre, c'est la misère des hommes, trop nombreux, affamés et perdant leur liberté. La Conférence mondiale sur la population de Mexico, au mois d'août, au-delà de la bataille sévère des systèmes idéologiques et économiques antagonistes, a enfin reconnu la nécessité du double effort mondial de structuration économique et de contrôle démographique.

Le contrôle de la fertilité humaine ne sera jamais du seul ressort de la biologie, et l'influence des médecins, aussi grande soit-elle (et je souhaite qu'elle le reste), n'est qu'un des paramètres parmi d'autres (et c'est normal). La libération des femmes est la pierre de touche qui sert à mesurer les progrès de l'humanité, au niveau social comme au plan personnel : la contraception et l'interruption de grossesse sont des droits imprescriptibles.

Biologiquement, les moyens seront plus nombreux et plus accessibles en l'an 2000 qu'aujourd'hui, de façon très significative et de quatre manières. On utilisera encore la contraception hormonale, initiée par Pincus, en particulier en se servant de formes-retard facilement injectées ou insérées sous la peau, ce qui permettra à la demande une protection de plusieurs mois ou de plusieurs années par suspension de l'ovulation. Différemment, mais de manière complémentaire ou alternative, des préparations à effet antiprogestérone (telles que le RU 486, que nous venons de proposer) permettront d'arrêter le cycle ou une grossesse au début, en cas de besoin, permettant d'éviter l'exposition prolongée de l'organisme aux hormones. Il s'agit de « contragestion » (contre la gestation ou grossesse), agissant en empêchant le produit de conception (de fécondation) de se développer. Il est probable qu'il sera toujours difficile d'utiliser un vaccin antigrossesse, dont on craindra toujours les conséquences immunologiques au long cours.

Je crois que la place du stérilet, avec toutes ses variantes « médiquées », c'est-à-dire porteuses de produits qui en augmentent l'efficacité, restera importante, car beaucoup de femmes préfèrent une intervention apparemment seulement mécanique à des médicaments, aussi bien tolérés soient-ils. C'est l'affaire de chacune, et souvent les options changent au cours de la vie. La difficulté restera la mise en place, car les questions d'infrastructure sanitaire dans les pays en voie de développement ne sont pas près d'être résolues.

Pour les hommes, on suivra dans quinze ans les mêmes principes qu'aujourd'hui. Le nombre de spermatozoïdes, des centaines de millions à chaque émission, alors qu'un seul suffit pour fertiliser la cellule souche féminine, fait qu'il sera toujours difficile d'avoir une méthode à 100% efficace, en contrôlant de façon réversible la production. A mon avis, il n'y a pas de méthode hormonale pour contrôler la reproduction masculine. Il en est probablement de même si l'on veut abolir l'activité des spermatozoïdes. Les dérivés du médicament chinois Gossypol seront ou bien inefficaces, ou bien trop actifs et, par la même, débordant leur objectif (en altérant d'autres cellules de l'organisme). Il reste, malheureusement, un seul principe qui me semble à la fois valable au présent et dans l'avenir : celui qui consiste à arrêter les spermatozoïdes, comme le fait la section du canal déférent (vasectomie). J'y suis opposé, dans la mesure où, actuellement, la méthode est irréversible et, à mon avis, il n'est pas raisonnable de conseiller à quelqu'un de se faire stériliser de manière irréversible. On ne sait jamais... Je ne crois pas que les progrès de la microchirurgie, qui permettront la réanastomose du canal, pourront être mis à la disposition du plus grand nombre, ne serait ce que pour des questions évidentes de compétence chirurgicale, toujours très chère. Je crois plutôt à des mécanismes réversibles, impliquant l'utilisation de valves miniaturisées, faciles à placer, que l'utilisateur pourra ouvrir ou fermer. En fait, le vrai problème de la contraception masculine n'est pas technique : demain, l'instrumentation nécessaire sera à notre disposition.

La question sera alors : les femmes voudront-elles laisser aux hommes la maîtrise de la contraception ? J'ai toujours été (et je reste) en faveur de la recherche, et donc du perfectionnement en matière de contraception féminine. Non pas évidemment par machisme déclaré ou latent, comme le croient des féministes démodées, mais justement
par féminisme fondamental, car je pense inadmissible de laisser la décision à l'homme, compte- tenu que nous ne modifierons pas la division des rôles en matière de reproduction. Le plus urgent, c'est de progresser dans la contraception féminine et non pas dans la contraception masculine, ce qui ne veut pas dire que je n'encourage pas celle-ci.

Ainsi, les véritables problèmes continuent et continueront à se poser au niveau de l'utilisation. Par exemple, dès maintenant, nous savons suspendre l'ovulation pour des mois avec des préparations hormonales injectables retard. Les femmes sont elles prêtes à ne pas avoir de règles pendant des années ? C'est une question de mœurs, ce qui veut dire une question de société qui se pose à chacune (et à chacun). Autre question : avec l'antiprogestérone, nous pouvons, chez une femme «exposée», interrompre la fin d'un cycle, qu'il y ait eu fécondation ou non, c'est-à-dire qu'elle soit enceinte ou non, ce qu'elle ignore si l'on n'attend pas le retard des règles et un diagnostic biologique. Il y aura certainement des femmes qui ne voudront pas utiliser une telle possibilité, pourtant très remarquablement commode et sûre, parce qu'elles sont contre le principe de l'avortement. Je sais qu'il y a ambiguïté et que beaucoup en profiteront, comme beaucoup jouent sur l'ambiguïté des mécanismes d'action du stérilet qui, dans un nombre de cas important, est en réalité une méthode abortive. Alors ? Tout se mélange, les questions personnelles, l'acceptation ou le refus des mœurs de l'époque, et l'ignorance tellement répandue de la réalité biologique. De toute façon, les composantes varient d'une personne à l'autre et pour une même personne, selon les circonstances.

Alors ? Prédictions finales : en 2000, encore, la contraception hormonale sous diverses formes, celle qui suspend l'ovulation. Encore le stérilet. Ces deux méthodes déjà existantes seront stationnaires ou en déclin, car deux autres techniques seront utilisées: l'antiprogestérone, véritable méthode alternative pour les femmes, dont la mise au point révolutionnera le contrôle de la fertilité ; la stérilisation réversible des hommes, par interruption du déférent. Il n'y aura jamais assez de choix possibles, si l'on veut un véritable contrôle des naissances. Pourtant, il restera toujours des femmes qui laisseront «faire la nature ». Passivité ? Philosophie ? Sagesse ? Il restera à la société de décider, car une fois que les moyens existent, tout dépend de l'éducation et des choix : ce ne sont pas les savants qui dirigent. Ils découvrent, ils proposent et c'est bien suffisant.

Inserm Actualités : N°127- juillet/aout 1994

Leçon inaugurale du Pr Etienne Emile Baulieu au Collège de France

« La science est ma passion ». C'est par cette profession de foi que le Pr Etienne Emile Baulieu a débuté sa leçon inaugurale au Collège de France, le 23 mars dernier.
Evoquant son parcours de chercheur et l'expérience du RU 486 qui la placé au cœur d'un enjeu de société, il a tout au long de sa très belle leçon, exprimé ce qui lui paraît comme étant le fondement de l'esprit de la science. Inserm actualités en a retenu quelques extraits :
« Pour le scientifique « pur», la recherche obéit au seul désir de savoir......ascèse et plaisir.........Masochiste quand elle se nourrit des doutes qu'il faut ressasser, exposer aux autres : la loi du genre veut que l'on s'acharne à démontrer soi-même que l'on peut s'être trompé. Mais la découverte animée par l'esprit de compétition procure au chercheur le plaisir aigu d'être le premier, comparable à celui de l'explorateur... »
« ...L'impact du RU 486 sur la société a suscité d'importantes controverses. J'étais en première ligne et je le suis resté. Les applications de la science ne sont pas une simple modalité du travail d'un chercheur. Elles sortent celui-ci de ses tubes à essais pour le confronter à la société et à son évolution. Les paramètres alors en jeu ne s'apprennent pas dans les publications scientifiques. En l'occurrence, j'ai eu plus que ma part des réactions violentes que peut entraîner l'irruption de la science dans l'ordre social.... »
« La recherche est et doit rester libre et imprévisible, à l'instar de l'esprit humain. Ses résultats sont à inscrire au patrimoine commun de l'humanité. Je pense que les applications de la recherche et de ses découvertes appartiennent à tous, mais que les chercheurs ont un devoir de responsabilité vis-à-vis du devenir de leurs inventions... »
Etienne Emile Baulieu à également exposé ses inquiétudes sur les difficultés et les retards que rencontre le RU 486, et réclamé que sa mise à disposition puisse se faire sous l'égide d'une fondation internationale indépendante.
Ce n'est bien évidemment pas le hasard de calendrier qui est à l'origine de la cérémonie qui s'est tenue, le lendemain, à l'hôpital de Bicêtre. Le bâtiment de l'Inserm qui abrite plusieurs unités de l'Inserm a été baptisé « Grégory Pincus », à la mémoire de celui dont les travaux scientifiques ont considérablement influencé la vie des femmes grâce à la pilule contraceptive. A cette occasion, le fils, la fille et la sœur de Grégory Pincus ont fait le voyage pour cette première mondiale, puisque, paradoxalement, aucun bâtiment de recherche ou de médecine dans le monde ne portait, jusqu'à présent, le nom de ce célèbre scientifique.

Publications les plus représentatives :

- Baulieu E.-E., Lasnitzki I., Robel P. Metabolism of testosterone and action of metabolites on prostate glands grown in organ culture. Nature, 219: 1155-1156, 1968.
- Baulieu E.-E., Godeau J.F., Schorderet M., Schorderet-Slatkine S. Steroid induced meiotic division in Xenopus laevis oocytes: surfaces and calcium. Nature, 275: 593-598, 1978.

- Finidori-Lepicard J., Schorderet-Slatkine S., Hanoune J., Baulieu E.-E., Steroid hormone as regulatory agent of adenylate cyclase. Inhibition by progesterone of the membrane bound enzyme in Xenopus laevis oocytes. Nature, 292 : 255-256, 1981.

- Corpechot C., Robel P., Axelson M., Sjövall J., Baulieu E.-E. Characterization and measurement of dehydroepiandrosterone sulfate in the rat brain. Proc Natl Acad Sci, USA, 78: 4704-4707, 1981.

- Joab I., Radanyi C., Renoir J.M., Buchou T., Catelli M.G., Binart N., Mester J., Baulieu E.-E. Immunological evidence for a common non hormone-binding component in "non-transformed " chick oviduct receptors of four steroid hormones. Nature, 308 : 850-853, 1984.

-Baulieu E.-E.. Contragestion and other applications of RU486, an antiprogesterone at the receptor. Science, 245, 1351-1357, 1989.

- Lebeau M.C., Massol N., Herick J., Faber L.E., Renoir J.M, Radanyi C., Baulieu E.-E. P59, an hsp90 binding protein; cloning and sequencing of its cDNA. Preparation of one peptide-directed polyclonal antibody. J Biol Chem, 267: 4281-4284

- Peyron R., Aubeny E., Targosz V., Silvestre L., Renault M., Elkik F., Leclerc P., Ulmann A., Baulieu E.-E. Early termination of pregnancy with mifepristone (RU486) and the orally active prostaglandin Misoprostol. New Engl J Med, 328: 1509-1513, 1993.

- Radanyi C., Chambraud B., Baulieu E.-E. The ability of the immunophilin FKBP59-HBI to interact with the 90-kDa heat shock protein is encoded by its tetrotricopeptide repeat domain. Proc Natl Acad Sci USA, 91: 11197-11201, 1994.

- Koenig H.L., Schumacher M., Ferzaz B., Do Thi A.N., Ressouches A., Guennoun R., Jung-Testas I., Robel P., Akwa Y., Baulieu E.-E.. Progesterone synthesis and myelin formation by Schwann cells. Science, 268: 1500-1503, 1995.

- Berr C., Lafont S., Debuire B., Dartigues J.F., Baulieu E.-E. Relationships of dehydroepiandrosterone sulfate in the elderly with functional, psychological, and mental status, and short-term mortality. A French community-based study. Proc Natl Acad Sci USA, 93: 13410-13415, 1996.

- Chambraud B., Radanyi C., Camonis H., Rajkowski K., Schumacher M., Baulieu E.-E. Immunophilins, Refsum disease and Lupus nephritis. The peroxisomal enzyme phytanoyl-coaa-hydroxylase is a new FKBP-associated-protein. Proc Natl Acad Sci USA, 96: 2104-2109, 1999.

- Schumacher M., Akwa Y., Guennoun R., Robert F., Labombarda, Desarnaud F., Robel P., De Nicola A.F., Baulieu E.-E. Steroid synthesis and metabolism in the nervous system : Trophic and protective effects. J Neurocytol, 29: 307-326, 2000.

- AKwa Y., Ladurelle N., Covey D.F., Baulieu E.-E. The synthetic enantiomer of pregnenolone sulfate is very active on memory in rats and mice, even more so than its physiological neurosteroid counterpart : distinct mechanisms? Proc Natl Acad Sci USA, 98: 14033-14037, 2001.

- Mazat L., Lafont S., Berr C., Debuire B, Tessier J.F., Dartigues J.F., Baulieu E.-E..
Prospective measurements of dehydroepiandrosterone sulfate in a cohort of elderly subjects : Relationship to gender, subjective health, smoking habits and 10-year mortality. Proc Natl Acad Sci USA, 98: 8145-8150, 2001.

Ouvrages les plus représentatifs :

- Baulieu E.-E., Kelly P. A. Hormones : from molecules to diseases. Hermann, Paris, 1990, 697 p.
- Baulieu E.-E., Génération pilule. Odile Jacob, Paris, 1990, 314 p.
- Baulieu E.-E., The abortion Pill. Simon & Scuster, 1991) ; Century, 1992.
- Baulieu E.-E., Robel P., Schumacher M. Neurosteroids : a new regulatory function in the nervous system. Humana Press, 1999, 378 p.
- Baulieu E.-E. Longévité, tous centenaires ? Platyplus Press, Paris, 2003, 125 p.