'La deuxième affaire du sang contaminé'
Interview du pr. F. Gros par F. Nouchi in 'Le Monde' du 11 février 1994


F. G. : Je suis intervenu dans cette affaire à un moment précis, à partir du moment où j'ai eu copie d'une lettre adressée le 29 avril 1985 par Jacques Biot, le chargé de mission pour les affaires industrielles, à Laurent Fabius. Dans cette lettre, il était fait mention du fait que le test de détection du sida mis au point par Diagnostics Pasteur était " désormais opérationnel ". A partir de ce moment, j'ai - d'une certaine manière, malheureusement, étant donné ce qui m'arrive aujourd'hui - pris sur moi de hâter le mouvement. Il y avait deux ou trois pays qui commençaient à mettre en oeuvre un dépistage systématique dans les dons de sang. Au cours d'une discussion, Claude Weisselberg (conseiller auprès de M. Hervé pour le sida) m'avait dit qu'il fallait voir si nous pouvions envisager la même chose…/ Avant cela, je m'étais occupé uniquement, concernant le sida, de l'organisation de la recherche universitaire et, en particulier, de la coordination entre l'INSERM, le CNRS et l'Institut Pasteur. Un certain nombre d'universitaires et de chercheurs m'avaient dit, en effet, qu'au lieu de faire des recherches de manière éparse il valait mieux coordonner les approches. En 1984, j'ai donc convoqué à cette fin une réunion de tous les responsables de la recherche et nous avons décidé de confier au directeur général de la santé, le professeur Jacques Roux, le soin d'assurer cette coordination…/ Toujours en 1984, j'ai effectué des démarches au niveau de la CEE, dans le but de mieux coordonner les recherches sur le sida. Mais je n'avais pas en charge à Matignon un dossier particulier sur le sida, a fortiori au plan clinique puisque je n'étais pas conseiller pour les affaires de santé. J'étais, en liaison avec Hubert Curien, le conseiller pour les aspects scientifiques.

F. N. : Il y avait donc un autre conseiller chargé de ces problèmes sanitaires ?

C'est une bonne question. Je ne sais pas s'il y avait un conseiller spécialement chargé des questions de sida en 1984. La situation était diffuse à Matignon, en ce sens qu'il y avait un conseiller pour les affaires sociales, un chargé de mission qui travaillait en interface avec les ministères de la santé et des affaires sociales - M. Calavia - et des conseillers chargés des aspects industriels relatifs aux réactifs de laboratoire. L'un deux, Jacques Biot, avait été mis au courant de l'existence des trois tests de dépistage et c'est lui qui, le premier, a écrit à Laurent Fabius en lui précisant les moyens permettant d'assurer le succès industriel et commercial du test de Diagnostics Pasteur. Sa conclusion était claire : " Si l'on est sûr de ne jamais imposer de test systématique, tant pis pour Pasteur et tant mieux pour la Sécurité sociale; si l'on n'est pas sûr de résister, mieux vaut se décider le plus vite possible et organiser les marchés entre Pasteur et les centres de transfusion sanguine. Je pense pour ma part, compte tenu de l'intérêt des médias pour l'infection incriminée, que l'on ne résistera pas à la pression en faveur d'un dépistage systématique. " C'est cette lettre qui a servi d'avertissement pour Fabius le 29 avril 1985.

L'un des aspects les plus importants de l'affaire du sang contaminé d'un point de vue global est le non-respect par les médecins de la circulaire de juin 1983 de la Direction générale de la santé sur les donneurs à risques. Qui avait en charge ces dossiers de santé publique à Matignon ?

En tout cas pas moi. Je n'avais pas été mis au courant de ces collectes à risques, si ce n'est à la fin du mois de juin 1985. Je ne savais pas ce qui se passait dans les centres de transfusion si ce n'est par l'intermédiaire du professeur Ruffié qui m'avait alerté sur leur mauvais fonctionnement. Ni Jacques Roux, ni même des médecins que l'on entend beaucoup aujourd'hui, comme Jacques Leibowitch, ne m'en ont parlé.

On est aujourd'hui frappé du fait, s'agissant du fonctionnement de la recherche en France, que les grands instituts de recherche, hormis l'Institut Pasteur, ont mis beaucoup de temps avant de prendre la mesure de l'épidémie qui frappait la France. Beaucoup de chercheurs prestigieux n'ont pas accordé, pendant longtemps, d'importance au sida. Avec le recul, comment analysez-vous cette " myopie " des chercheurs français ?

Je suis heureux que vous me posiez cette question. Une partie de la communauté des scientifiques français ne voulait pas croire aux travaux de Luc Montagnier, et que le virus qui avait été isolé à Pasteur était le vrai. Je ne veux pas citer de noms - ces chercheurs occupent actuellement des postes très importants à la tête de la recherche française - mais certains grands scientifiques ont estimé pendant longtemps que le sida était une maladie auto-immune." Si quelqu'un dans cette affaire a fait correctement son métier, c'est moi. Je m'excuse de le dire moi-même mais, attaqué comme je le suis, je peux me permettre cette immodestie. Deux personnes l'ont reconnu publiquement. Philippe Lazar, le directeur général de l'INSERM, devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, et le professeur Montagnier. Ce dernier a expliqué à plusieurs reprises que la seule personne qui l'avait aidé et fait comprendre, en particulier de la CEE, c'est moi. Il vient de me l'écrire à nouveau. " Certes, je m'étais interrogé, moi aussi, au début, sur la réalité de sa découverte. Mais je me suis vite rendu compte qu'il avait raison et que sa découverte était très importante. Pourquoi cette myopie ? Montagnier n'était pas adoré de la communauté scientifique. Il y avait des antinomies personnelles. Elles existent d'ailleurs toujours...

On en revient au moment où vous vous intéressez de près au problème du dépistage. Quand on lit vos notes adressées à M. Schweitzer, on est frappé par le fait que vous semblez reprendre à votre compte des opinions émanant en particulier du secrétariat d'Etat à la santé. Vous écrivez ainsi, le 13 mai 1985, que le nombre de cas de sida post-transfusionnels est faible et que le dépistage obligatoire chez les donneurs de sang n'aura qu'une faible incidence du point de vue de la santé publique. Même en tenant compte du contexte de l'époque, on ne peut manquer d'être étonné par de tels propos...

Malheureusement, le représentant du ministère de la santé au cours de la réunion interministérielle du 9 mai n'avait donné que des chiffres effectivement extraordinairement bas. On parlait seulement de 5 à 6 cas de sida post-transfusionnels. J'ai transcrit ce qui a été dit alors et je n'avais pas d'autres éléments. Aucun de ces médecins qui, aujourd'hui, clament que tout le monde savait, ne m'avait averti. Ils me connaissaient pourtant pour la plupart.

Tout de même, que pensez-vous aujourd'hui de cette phrase qui figure dans votre note : " L'opinion publique finira par exiger les garanties maximum quant à la qualité du sang transfusé ". Comme si ça n'allait pas de soi...

Je voulais dire que même si le risque était petit, il fallait prendre des garanties maximum.

Votre souci était-il avant tout de satisfaire des impératifs de santé publique ou bien aviez-vous également à l'esprit - étant donné vos fonctions passées de directeur de l'Institut Pasteur - les intérêts de Diagnostics Pasteur ?

J'aurais pu ne rien faire et laisser M. Calavia se débrouiller avec MM. Pêcheur et Schweitzer. C'est moi qui ai demandé que la réunion du 9 mai ait lieu parce que j'espérais qu'il y aurait une décision de mise en oeuvre du dépistage. Je ne m'attendais pas à certaines des déclarations négatives que j'ai entendues au cours de cette réunion. Il m'a semblé tout de même que ce qui avait été dit était important, à savoir d'une part qu'Abbott avait une politique très " particulière ", approchant chaque centre de transfusion, pratiquant du démarchage et même du dumping, et, d'autre part, que le test de Pasteur était bon, meilleur même que le test américain qui donnait des faux positifs. " Je ne voyais donc aucune raison de ne pas donner aux centres de transfusion le choix du test de dépistage. Cela ne m'apparaissait ni non éthique, ni scandaleux. Devant l'attitude pour le moins négative des représentants des ministères du budget et des affaires sociales, et celle, réservée, de celui de la santé, on a décidé de retenir quelques temps le test américain. Mais en ajoutant qu'il fallait mettre au point des propositions permettant assez vite, malgré tout - c'est comme cela, du moins, que je l'entendais -, d'instituer ce dépistage. D'où mon compte rendu du 13 mai et mon intervention, un peu plus précise, du 20 mai auprès de MM. Schweitzer et Fabius.

D'une part, on décide de retenir encore un peu le test Abbott et, d'autre part, on apprend que Pasteur ne peut, en tout état de cause, fournir que 25 % du marché français. Pourquoi ne pas, dès lors, laisser Abbott fournir massivement les centres en attendant une montée en puissance de Diagnostics Pasteur ?

Rien n'interdisait de penser que ce serait le cas à la fin du mois de mai puisque les tests d'évaluation étaient encore en cours. C'est comme cela que je voyais les choses avec les trois tests, Abbott, Organon et DP. Je suis intervenu le 20 mai. Et l'on ne m'a pas répondu tout de suite...

L'analyse du processus de prise de décision est très importante. On voit que vous faites de nombreuses notes que vous adressez en général à M. Schweitzer. En définitive, est-ce lui qui décide, à la fin du premier semestre de 1985, de la politique de mise en oeuvre du dépistage ?

Très franchement, je n'en sais rien. Je pense que M. Schweitzer a transmis tous mes avis au premier ministre. La preuve en est que l'on retrouve des annotations du premier ministre sur de nombreux documents que j'avais adressés à M. Schweitzer. Voyez la note du 20 mai par exemple. On lit, en marge, écrit de sa main, la mention " je ne suis pas convaincu " à propos de cette phrase : " Le secrétariat d'Etat à la santé estime urgent de connaître la position du gouvernement concernant l'opportunité d'instaurer au niveau des donneurs de sang un dépistage du sida (...) Le ministre Hervé doit présider mercredi à l'ouverture officielle du colloque national d'hématologie et de transfusion [de Bordeaux-NDLR] et il lui paraît difficile d'esquiver un débat sur ce point, me dit son cabinet. Deux choses retenaient Laurent Fabius : le risque de voir affluer dans les centres de transfusion des personnes à risques souhaitant se faire dépister; le fait également qu'il n'y avait pas de traitement et que, dans ces conditions, annoncer une séropositivité à quelqu'un était très difficile psychologiquement. Cela souciait beaucoup le premier ministre. Il se demandait même s'il fallait suivre l'avis du comité d'éthique sur ce point. " Cela dit, le 20 mai, j'avais mis les points sur les i en demandant de permettre à Hervé de faire une annonce au congrès de Bordeaux. Et Laurent Fabius m'a répondu qu'il n'en était " pas convaincu "...

Ce qui frappe, c'est que l'idée que l'on peut prévenir la transmission du virus en éliminant les donneurs à risques n'est jamais rappelée.

Cela paraît effectivement aujourd'hui terrible. Mais à l'époque, je n'en savais rien. Et je crois que Fabius non plus. Ce qui, aujourd'hui, apparaît comme une catastrophe n'apparaissait pas à l'époque. On nous jette la pierre, en nous reprochant de n'être pas allé assez vite. Mais, tout de même, Fabius n'a été mis au courant de l'affaire du dépistage que le 29 avril. Et il a pris sa décision le 19 juin

Je parlais de la sélection des donneurs lors des collectes.

Souvenez-vous de ce que disaient les gens à l'époque : " Si vous ne permettez plus aux détenus de donner leur sang, ils vont être désespérés parce que c'est pour eux un geste de rachat. " Mais, encore une fois, je n'étais absolument pas responsable des collectes. Avec le recul, je m'aperçois que j'ai fait une immense bêtise en voulant m'intéresser à ce dossier du dépistage, alors que rien ne m'y obligeait. Mais je ne laisserai pas dire que je ne me suis pas préoccupé de santé publique. J'ai tenté de faire venir les premiers lots d'AZT, essayé de développer une production accélérée d'interféron à une époque où l'on pensait que c'était un traitement possible, etc. De cela, comme du reste, de nombreuses personnes peuvent témoigner.


Retour