Entretien avec Gilles Bloch

(12 mars 2015, P Griset , J-F Picard, script K Gay, relu et validé par l'intéressé, août 2015)

Bloch
letudiant.fr

Polytechnicien et médecin

Quand j'étais au lycée, je voulais déjà faire médecine. J'étais attiré par les aspects recherche, l’innovation thérapeutique, en tout cas plus que par la pratique. On m'avait dit qu'une bonne formation initiale en maths, physique et chimie, présentait un sérieux atout dans le cursus et c'est comme cela que je me suis lancé dans l'aventure des classes préparatoires en me disant que j'y reviendrai plus tard. C'est ainsi qu'en parallèle avec ma dernière année de l’X, j'ai fait une première année de médecine. Mais la vie est ainsi faite qu'ayant goûté aux sciences, j’ai enchaîné sur une thèse de biophysique et j’ai découvert la recherche de laboratoire. Le matin, je faisais mes stages d’externat à l'hôpital et l’après-midi j’étais au labo. L'idée était qu'après une formation initiale d’ingénieur, je me consacrerais à trois ou quatre années de vraie recherche pour revenir ensuite à la médecine. Mais, lorsque la question de l'internat puis celle d'une une carrière hospitalo-universitaire s'est posée, je me suis dit qu’il fallait aussi profiter de la vie, et je suis entré au CEA puis ai effectué les deux années de stages cliniques et obtenu le diplôme de médecin. Pendant mes études, je n'étais pas beaucoup sorti le soir, je bossais de 7h du matin à minuit tous les jours. Mais c’était passionnant et je pense que si je me suis trouvé appelés à occuper certains postes par la suite, ce double cursus m'a enrichi. La médecine donne une bonne culture générale sur les aspects intégratifs des maladies, ce que l’on n’a pas quand on suit un cursus purement scientifique.

Biologie structurale et RMN haute résolution

En 1984-1985, comme j'étais focalisé sur les applications médicales, j'ai fait mon stage de DEA à l'hôpital Necker dans une équipe (d’ailleurs dirigée par un ancien de l’X) qui travaillait sur la dialyse rénale et l'optimisation des performances des reins artificiels. Mais ce labo n'était pas très performant sur le plan conceptuel et je voulais faire de la vraie recherche fondamentale. A la fin du DEA, je me suis donc retrouvé à Saclay où l'on me proposait quelque chose de scientifiquement attrayant, la biologie structurale des ARN, un sujet émergeant à l’époque. J’ai donc commencé ma thèse sur un contrat de l’X, ce qui m'a pris un peu plus de trois ans, puisque je terminais médecine en même temps. Au CEA, j'étais dans le service de biophysique du Pr. Claude Gary-Bobo, une unité qui faisait partie d'un ensemble assez fragmenté de la biologie sur le plateau de Saclay. C'est là que j'ai préparé ma thèse en utilisant la RMN haute résolution. Je cherchais un sujet à l’interface de la physique et de la biologie. C'était de la physique des spins, de la recherche fondamentale certes, mais à l’interface avec des méthodes techniques lourdes. Par l’intermédiaire de Gary-Bobo, j'ai eu à faire une mission pour l’AFM qui cherchait des bons laboratoires pour développer des diagnostics non invasifs des maladies neurodégénératives. Missionné par l’AFM dans les années 1987-1988, j'ai ainsi fait un tour de France des labos où l'on faisait de la RMN in vivo. Il y en avait à Grenoble, à Marseille et un peu à Bordeaux, où l'on commençait à développer l'analyse in vivo sur le petit animal (rat) ou sur le cœur isolé perfusé.J’avais aussi des contacts avec l’hôpital Saint-Louis où l'on montait une plateforme de RMN en cancérologie ; à l’époque on pensait qu’on allait pouvoir y faire des diagnostics de cancer en mettant des tubes de plasma dans des aimants…

Rencontre avec André Syrota

C'est ainsi que je me suis retrouvé en face d’André Syrota qui m'a d'ailleurs reçu assez fraichement. J’étais le petit jeune qui venait l’auditer et il m’a fait son sketch habituel. Je frappe à sa porte, personne ne répond. J'entre, il ne lève pas la tête. Au bout de dix minutes, je m’assois et je commence à lui dire pourquoi je suis là. Bref, il a dû quand même se dire : "tiens, celui-là il est dans le paysage" et c'est ainsi qu'un jour, il m’a envoyé un émissaire, pour me dire qu’il se passait plein de choses à l'étage en dessous, qu’il fallait que je revienne les voir et que l’on pourrait peut-être faire affaire. A l’époque, je me voyais plutôt aller à Saint-Louis, mais la vie est compliquée, et donc je me suis retrouvé en 1989 avec une offre claire de rejoindre le service hospitalier Fréderic-Joliot SHFJ. Le Service était dirigé par André Syrota depuis quelques années et il venait d’y installer le premier aimant horizontal où l'on pouvait mettre un bonhomme entier. C'est comme cela que le 1er janvier 1990, le jour de la création du département des sciences de la vie (DSV), j'ai obtenu un CDI au CEA.

L'installation du Département des sciences du vivant (DSV)

Je dois avouer que je n'ai pas suivi l'installation du DSV. Ça ne m’intéressait pas ; je faisais ma médecine et j’étais totalement étanche à ces sujets d’organisation. André me recrute donc en me disant : « il faut que tu nous aides à monter la RMN in vivo ». Mais j’ai fait un deal avec lui car je voulais aller m’aérer aux Etats-Unis. Dans un cursus, il est bon d'aller voir un peu ce qui se passe ailleurs. J'avais commencé à prospecter pour savoir où pourrais faire un post doc tardif, pas un vrai post doc d'ailleurs, puisque j’étais déjà recruté au CEA. Je voulais aller chez Bob Schulman à l'université Yale, le temple de la RMN in vivo. Donc je dis à André mon intention de m’en aller à la fin de l’année 1991 pour passer deux ans aux Etats-Unis. Il a essayé de me retenir : « tu ne peux pas faire ça. Des équipements ont été commandés... » ; effectivement, il y avait en perspective l'achat d'une machine Bruker trois Tesla pour la fin 1992. Mais j’ai tenu bon et il a cédé en négociant la durée : « tu ne pars que seize mois ». C'est ainsi que, parti en janvier 1992, je suis revenu fin avril 1993 après plus d'un an dans cet excellent laboratoire. Tout ça pour dire que pendantla prise de pouvoir progressive d’André au DSV, moi, j’étais le nez dans le guidon outre-Atlantique et donc je n’ai pas suivi ça de très près. Au SHFJ, il s'agissait de faire de la RMN in vivo, en priorité de l’imagerie, mais on n’a jamais réussi à sortir une image de la première machine qui avait été fabriquée en 1986-87 dans un service de physique de Saclay, aujourd'hui dans l’IRFU (l'Institut de recherche sur les lois fondamentales de l'Univers). Ils avaient fabriqué un superbe aimant trois teslas, extrêmement stable en termes de champs, mais dont l'espace d'analyse était excentré par rapport à l'enveloppe cryogénique de l'aimant. Le problème quand on fait de l’IRM, c’est qu’on utilise des champs magnétiques variables (gradients) dont les commutations induisent dans la carcasse conductrice des courants de Foucault. Or on ne sait les corriger que si on a une symétrie de révolution axiale autour de l'objet à analyser. Le cylindre de la machine étant asymétrique, il était impossible de faire les corrections nécessaires et l'on n’a jamais pu obtenir d’images où l'on puisse reconnaître les organes. Néanmoins, il y a d'autres applications de la RMN, notamment pour la spectroscopie (l'objet de ma thèse) et on a étudié les pics faits par différentes molécules analysées. Grâce au phosphore et au C13, on a regardé d’abord les muscles, c’est simple pour ceux qui sont aux extrémités. Mais pour regarder le foie, il a fallu entrer le bonhomme tout entier pour placer son foie au centre de l’aimant et c'était plus difficile. Reste que l'on a été pionnier dans cette petite communauté de 'RMNistes' et c'est ainsi que nous avons publié quelques-uns des tous premiers papiers sur cette technologie.

L'imagerie fonctionnelle

Rendons à César ce qui est à César. André est quelqu’un de très au courant, il lisait beaucoup. Il a toujours été curieux de ce qui se passait en dehors de son domaine. Il a vu arriver l’IRM clinique, puisque les premières machines ont été vendues dans les hôpitaux à cette époque. Il s’est dit : « on aurait là aussi des moyens de faire de la biochimie in vivo avec ces techniques puisqu’on sait faire des spectres pour regarder tel ou tel composé dans le muscle ou dans le cerveau ». Il avait d'ailleurs organisé avec Maurice Goldman, un physicien pur et dur, un cours de physique statistique destiné aux biologistes. Ce cours a donné lieu à un polycopié, pratiquement incompréhensible pour la plupart des gens, mais qui a été mon livre de chevet pendant des années. Le SHFJ s’est donc ouvert à cette technique, qui est devenue ensuite incontournable dans le domaine des neurosciences. L’ambition était de faire de l’IRM à côté de la tomographie par émission de positons (TEP), une autre technique d'imagerie qui représentait le fonds de commerce du SHFJ. On a alors acheté une machine IRM à General Electrics, ce qui a permis de faire des images de routine tout en menant en parallèle des recherches sur le métabolisme cérébral. Nous avions besoin d’images anatomiques pour voir le cerveau en parallèle avec l'imagerie fonctionnelle fournie par la TEP. C'est comme cela que l'IRM est devenue l’outil de référence pour les neurosciences, d'autant que nous y avons introduit pas mal de perfectionnements techniques en matière de traitement du signal. Pour faire de l'imagerie fonctionnelle dans les années 1980, Bernard Mazoyer avait monté au SHFJ la tomographie par émission de positons (TEP) avec de l’eau marquée. La première fois que je l’ai vue, en 1985 - 1986, il était venu nous faire la leçon à Saclay sur les réseaux informatiques pour traiter les données massives en biologie, bien avant qu’on parle de 'Big Data'. On le considérait comme le bras armé d’André, mais c'était aussi quelqu’un qui aimait le pouvoir, autrement dit, il voulait devenir calife à la place du calife… Mais André a toujours très bien géré les gens ambitieux et Bernard est devenu directeur de la plateforme d'imagerie Cyceron à Caen. Il y a développé l’IRM fonctionnelle. Cyceron est lié au CEA et héberge une unité mixte de recherche avec l’Inserm. Puis au bout d’un moment, estimant que Caen était quand même un espace un peu réduit, il a eu envie de changer d’air et il est parti à Bordeaux avec son épouse qui est cadre au CEA et deux de ses collègues où ils ont fondé le Groupe d'imagerie neurofonctionnelle, une unité mixte de recherche CEA-CNRS.

Une transition difficile aux sciences du vivant

Lorqu'André Syrota est parti brutalement à l’Inserm en octobre 2007, pour lui succéder, il a recommandé Pierre Legrain, le directeur de l'Institut de biologie et technologies de Saclay (IBITECS). Celui-ci est un très bon scientifique qui avait monté en 1997 Hybrigenics, une entreprise biopharmaceutique destinée aux thérapeutiques innovantes contre les maladies prolifératives. Mais, lorsqu'il a pris ses fonctions à la direction du DSV, il a peut-être eu le syndrome de 'meurtre du père'. Toujours est-il qu'il a commencé à expliquer que l’imagerie ce n’était pas si important que cela et il a mis à l'ordre du jour d'une assemblée générale l'éventualité de fermer le SHFJ. Il y avait dans le service des problèmes de management, comme souvent quand un grand homme s’en est allé… Il y avait également un gros conflit à l’Institut de génomique. Moyennant quoi, Pierre, malgré toutes ses qualités, a sauté sur toutes les mines posées dans le paysage. A l’Inserm, André Syrota voyait les choses de loin, mais il s'inquiétait, «si l'on continue comme cela, dans quelques années, il ne restera qu'un tas de cendres du DSV ». Bernard Bigot, l'administrateur général, voyait lui aussi qu’il y avait des problèmes. Moi, en 2009, j’étais à ladirection générale de la Recherche et de l'innovation (DGRI). Ma vie était un peu compliquée, j'avais des problèmes familiaux et je bossais de 7 heures du matin jusqu'à 10 heures du soir et parfois le week-end, en prise directe avec les ministres. Mais la dernière en date, Valérie Pécresse, était une personne dynamique, très exigeante, qui pouvait m’appeler à 9 heures du matin le dimanche. Je lui ai dit, en janvier 2009, que cela faisait trois ans que j’étais là, qu’il y avait une vie après le ministère et que je voulais changer de job. « J’entends, me dit-elle, mais vous ne bougez pas. On cherche un successeur ». C'est là que Bernard Bigot est intervenu. « Avec Pierre Legrain, ça ne se passe pas très bien au CEA. Il y a des conflits. Si tu veux revenir, tu es le bienvenu ». La ministre m’a lâché au mois d’août 2009 et Pierre a été débarqué un peu brutalement ; Bernard est parfois un peu tranchant. Lorsque je suis arrivé au DSV le 1er septembre, c’était Beyrouth au SHFJ et la Syrie à l’Institut de génomique. Au SHFJ, il y avait un chef de service qui avait provoqué quelques dégats dans la gestion des ressources humaines. De même à l'Institut de génomique, où j’ai dû essayer de restaurer la confiance avec le chef du Centre national de génotypage (CNG), Marc Lathrop, un brillantissime chercheur canadien, mais qui gérait son service comme une secte, avec des bons et des méchants et des situations conflictuelles qu’il laissait pourrir. Quand il est reparti au Canada, j’ai dû organiser sa succession et aujourd’hui les affaires reprennent, mais ça a été compliqué.

L'Institut de génomique, génotypage et séquençage

En fait, j'avais commencé à suivre les affaires de génomique lorsque j'étais au ministère, à la Direction générale à la recherche et à l'innovation (DGRI). En France, à la différence du 'Department of Energy' (DoE) aux Etats-Unis, qui avait lancé le programme international de séquençage du génome humain, le CEA ignorait ce spectre d’activité. La création du Génoscope remonte à 1996-1997 ; un Groupement d'intérêt public (GIP) parfaitement atypique a été monté avec du personnel et un budget particulier, un dispositif porté sur les fonts baptismaux par Bernard Bigot qui était le directeur de la Recherche au ministère. A l'époque, le CEA était pratiquement hors-jeu et se voyait simplement convié à monter une plateforme de génomique fonctionnelle à Evry. Après cette période pionnière, l’Etat et les organismes de recherche ont souhaité reprendre la main sur les deux entités parfaitement autonomes que constituaient le Centre national de génotypage (CNG) de Marc Lathrop et le Centre national de séquençage (CNS) de Jean Weissenbach. En 2002, juste avant les élections, il y a eu une première tentative de mutualisation menée par Roger Gérard Schwarzenberg, ce qui a donné le Consortium national de recherche en génomique (CNRG) où l'on a mis le CNG, le Génoscope (CNS) et une composante 'réseau national de génopoles', un label que donnait le ministère avec des moyens de fonctionnement et d’équipement. En réalité le CNRG était un monstre administratif qui a fonctionné jusqu'à ce que je sois amené à le fermer en 2007. La question était : 'pourquoi ne faire que de la génomique, alors qu'il y a d’autres technologies intéressantes autour de la protéomique, de l’imagerie, etc… ?' C'est là que l'on a inventé le GIS (Groupement d'intérêt scientifique) 'Ibisa', mais c'est une autre histoire. Il n’est donc resté que la composante génomique à Evry, fonctionnant sous forme de GIP (groupement d'intérêt public), ce qui posait des problèmes de viabilité à long terme. En 2007 ; on a fait le tour des organismes, CNRS, Inserm, CEA, pour déterminer la meilleure solution pour stabiliser ce dispositif. Il s'est dégagé un consensus pour dire que le CEA devait accueillir cette structure. Il sait gérer les grandes plateformes de recherche en sciences du vivant, et, en termes d’intégration du personnel, il est beaucoup plus simple de faire rentrer 250 personnes dans un EPIC où l'on sait négocier des contrats sur mesure que dans un EPST où on est prisonnier de règles statutaires. Le CEA a donc lancé cette opération d'intégration à laquelle Lathrop était favorable, y voyant une opportunité d’obtenir plus de moyens pour le CNG. En revanche, Weissenbach a vu l'apparition du commissariat comme un diable surgi de la boite et il ne s’en est jamais remis. Régulièrement, il avait des remontées d’acidité en disant que c’était mieux avant, qu’on a empêché le Génoscope (CNS) de travailler, etc. Cela dit, on aurait laissé ces structures à faibles effectifs végéter, il y aurait eu des problèmes pour gérer les ressources humaines. A l'inverse, dans une structure collective de 16 000 agents, quand il y a un problème de personne, on sait traiter un repositionnement.

Les relations recherche - technologies

Au CEA, je me souviens d'une tentative ambitieuse de monter un laboratoire de biopuces avec le LETI qui dispose d'un département DTBS (micro technologies pour la biologie  et la santé) consacré aux technologies de santé. Ça n’a pas marché, peut-être à cause d'un problème de personne, mais surtout du fait d'un décalage en matière de culture technique. Le LETI avait une approche 'techno-push', c’est-à-dire qu'il développe des technologies qu'il essaye ensuite de vendre. Or, dans le domaine des sciences du vivant, si on ne se pose pas d'emblée la question d'un besoin avant de développer une innovation, i.e. la demande de l’utilisateur qui est souvent un clinicien, ça ne marche pas. Le DSV a aussi développé avec la direction de la Recherche technologique (DRT) un plan de couplage financé par la direction générale pour la réalisation de cinq projets pilotes. Mais le DSV et la DRT ne fonctionnent pas sur le même modèle économique. Le cœur de métier de la DRT est de développer des projets à court terme avec des industriels, donc financés à 80% par des recettes externes. Or, quand le DSV s'adresse à la DRT, la réponse est : 'qui va payer ?' Je prends un exemple : on a une excellente équipe de recherche sur les catalyseurs biomimétiques destinés à produire de l’hydrogène pour les piles à combustibles. Voilà le genre de sujet qui intéresse la DRT et pour lequel on a essayé de travailler ensemble. Il s'agissait de développer des prototypes de piles et les tester, mais financièrement, il s'est avéré que le DSV n’avait pas la capacité financière de suivre. On l’avait peut-être il y a quinze ans, mais aujourd'hui on achoppe sur ce problème. Cela étant, on est conscients avec Jean Therme (DRT-CEA) qu’on a vraiment des choses à gagner en travaillant ensemble. Il y a d'un côté des chercheurs qui peuvent apporter des ruptures technologiques, de l'autre des gens très intelligents qui ont un savoir-faire technologique et qui ont la capacité d’analyser les opportunités économiques d'une innovation. Evidemment, du point de vue de la DRT, il peut y avoir la tentation de dire 'puisqu'il y a des gens bien formés au DSV, plaçons les en orbite et mettons les au travail sur des questions scientifiques ouvertes à court terme', donc il faut être prudent, c'est-à-dire éviter que le DSV ne se fasse piquer ses meilleurs cerveaux pour leur faire faire autre chose que de la recherche scientifique. Trouver un mode d’interaction efficace est compliqué et l'on progresse doucement. De plus, les temps sont durs et du fait des contraintes budgétaires le DSV va être obligée de réduire la voilure ces prochaines années.

Photosynthèse et énergies renouvelables

A une période de relative abondance, il y avait à Grenoble, à Cadarache et un petit peu à Saclay, des équipes qui travaillaient sur la photosynthèse, ce qui n'était pas pilepoil dans les missions du CEA. Or, quand je suis arrivé au DSV en 2009-2010, le commissariat changeait de nom. L'une des convictions de Bigot était qu’il fallait élargir notre périmètre d'action sur les énergies renouvelables. On a donc introduit dans le sigle ces termes un peu incompréhensibles d’énergies alternatives, mais on vit avec et ça n'a guère eu d'incidence sur le fonctionnement du commissariat. Voyant que l’on entrait dans une période de contraction, je me suis dit, 'essayons de donner à ces activités, peut-être un peu fragiles dans leur positionnement stratégique, une vraie légitimité, en affichant les bioénergies. Surtout, focalisons-nous sur des recherches de troisième génération'. Il est vrai que cette évolution est un peu opportuniste, réalisée en plus dans une période où l'on n’avait pas les moyens d'injecter de forces supplémentaires. Mais le travail n’est pas achevé et il y a toujours des gens à Cadarache qui font de la biologie végétale assez fondamentale, qui publient bien, etc., mais expliquer que cela relève de nos missions est un peu compliqué, donc on les abrite derrière la bioénergie.

Une question récurrente, la place des sciences de la vie au CEA

C'est un phénomène qui ressurgit aujourd’hui  (2015). J'ajoute que je n’ai jamais vu une évaluation du DSV-CEA où l'on ne nous questionne pas sur le thème 'qu’est-ce que vous faites dans ce secteur ?'  Donc, plutôt que des cycles, je dirais des pics d’interrogations liés aux événements internes et parfois externes. En 1990, on était plutôt dans la construction, avec un premier directeur du DSV qui était un homme du sérail, Michel Suscillon. En avril 1993, André est nommé pour lui succéder. La grande préoccupation devient : 'on va fermer le DSV puisqu'on met un PU-PH à sa tête!' On allait la découper et la fusionner avec l’Inserm, ce qui était évidemment lié à la personnalité d’André, alors qu’au contraire, il a, comme l'on sait, développé son identité. Nouveau pic d’effervescence en 2002 avec Claudie Haigneré à la Recherche. J’étais au cabinet et j'ai participé à une série de réunions où l'on évoquait le rapprochement de l’Inserm, de l’Inra, du CEA et du CNRS, dans sa partie sciences de la vie. On a donc bossé là-dessus avec Bernard Bigot. J’ai ainsi participé à dix ou vingt diners dans la salle ovale du ministère où l'on refaisait le monde. Dans l'affaire, il y avait un personnage influent à la Santé, Claude Griscelli, avec lequel j'ai passé des heures à discuter. C'était le prédécesseur de Christian Bréchot qu'il avait plus ou moins mis en selle à l’Inserm. Surgit la crise du mouvement 'Sauvons la recherche' vers 2003-2004. On remballe alors tout et on n'en parle plus. En 2007, un nouvel événement contribue à reposer la question : la nomination d’André Syrota à l’Inserm. André veut toujours donner une dimension ambitieuse à ce qu’il entreprend. Il organise donc une évaluation de l’Inserm avec la toute jeune AERES. En 2008, on a mobilisé Elias Zerhouni, le directeur des National Institutes of Health (NIH) à l’époque, pour présider un grand 'Visiting Committee' avec des Nobel. Cela aboutit à un rapport totalement téléguidé par André qui prône la constitution d'un grand institut français de la recherche en sciences de la vie et de la santé. A l’époque j’étais à la direction générale de la Recherche et de l'innovation (DGRI) et je vois le ministère essayer de s’emparer du truc. Je pense évidemment qu’André avait mis potentiellement le DSV-CEA dans le périmètre de ce grand institut. Finalement cela a abouti à AVIESAN qui n'a, en fait, aucune influence sur l'administration et le statut du DSV-CEA, comme sur ceux des autres établissements. Aujourd’hui (i.e. en 2015) au CEA, je pense qu’on n’est pas loin de voir ressurgir la question avec un nouvel administrateur général et un directeur du DSV (moi-même) qui s’en va au printemps, le tout dans un contexte où l'Etat cherche des mesures très visibles d’économie. Est-ce qu’il ne faut pas rapprocher les sciences de la matière et les sciences du vivant pour faire un grand ensemble ? Pendant les mois qui me restent à la direction du DSV, je vais devoir expliquer que le CEA n’est pas le CNRS, qu’il y a des cultures et des identités différentes dans ces organismes et que, s’il y a peut-être quelques postes de chef à gagner, cela n'aurait aucune cohérence scientifique.

La COMUE Paris-Saclay

En décembre 2014, j’ai été plébiscité pour prendre la direction de la nouvelle communauté d’universités et d’établissements (COMUE) 'Paris-Saclay', le mastodonte qui est en train de se constituer avec tous les établissements du plateau et ceux qui sont en train de les rejoindre. C’est un processus compliqué. Il faut créer toute la structure administrative, il y a les élections des représentants du personnel, tout cela va mettre plusieurs mois et je présenterai ma candidature officiellement au conseil d’administration en mai 2015. De là, je basculerai vers d’autres horizons, mais pas trop lointains, puisque je continuerai à m’intéresser au DSV et au CEA. Cette nouvelle COMUE est fortement adossée à Paris-Sud réunissant un tas d’organismes et d’écoles en vue de créer un nouvel établissement dans la perspective qu’il devienne un jour une véritable université fédérale intégrée. Pour l’instant, cette intégration ne concerne que l’école doctorale et il n’y a plus qu’un seul doctorat délivré par l’université Paris-Saclay. Les masters ont eux aussi été totalement refondus. Polytechnique fait partie des 18 établissements fondateurs aux côtés d'autres établissements comme Centrale, Supélec, l’Institut d’optique Graduate School, etc. Mais l'institution la plus marquée est quand même Polytechnique, dont je suis issu, et qui exprime quelques réticences à se fondre dans ce vaste ensemble universitaire.