L’affaire de la mémoire de l’eau traitée par le journal ‘Le Monde’ (1986 – 1989)

     6 mars 1986

    Un phénomène mystérieux

    J.-Y. Nau, F. Nouchi

    C'est en mars 1985 que le docteur Jacques Benveniste et son équipe ont, pour la première fois, évoqué les résultats positifs qu'ils observaient à partir de produits homéopathiques obtenus après une forte dilution (le Monde du 6 mars 1985). Les travaux portaient essentiellement sur un modèle expérimental bien connu en immunologie sous le nom de " test de dégranulation des basophiles ". La publication de ces premiers résultats avait alimenté une vive controverse scientifique, les adversaires de l'homéopathie mettant notamment en cause la rigueur méthodologique de l'équipe de l'INSERM. A Strasbourg, le docteur Benveniste a notamment évoqué les résultats positifs observés avec, selon lui, toute la rigueur nécessaire, à partir de très hautes dilutions. Une série de travaux complémentaires très sophistiqués ont été menés (utilisation avant dilution de différentes sub-stances homéopathiques ou non, étude de l'effet de différents paramètres, comme la chaleur, la congélation-décongélation, l'impact des ultrasons...) qui permettent de mieux cerner le phénomène mystérieux qui aurait été mis en évidence. Le docteur Benveniste et son équipe ont tenu, cette fois, à faire confirmer leurs résultats par d'autres équipes scientifiques qui seraient parvenues aux mêmes conclusions (1). De nombreuses personnalités scientifiques ont été consultées. Une récente rencontre, aux Bermudes, avec plusieurs physiciens de haut niveau, dont plusieurs prix Nobel, a renforcé le spécialiste français dans sa volonté de développer, à partir de ses résultats, une recherche multidisciplinaire en dehors du cadre trop marqué et souvent trop passionnel de l'homéopathie.

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    (1) Il s'agirait des équipes de l'institut Weizman de Jérusalem, de l'université de Toronto, de l'université de Milan et de l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille (professeur Jacques Charpin).

     

     

    30 mai 1988

    Une base scientifique pour une discipline contestée ?

    Les "molécules fantômes" de l'homéopathie

    J. –Y. Nau

    Le docteur Jacques Benveniste, directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Unité 200) et membre du comité scientifique de cet Institut, a rendu publique, le vendredi 27 mai - au congrès national d'homéopathie, à Strasbourg - une série de résultats scientifiques spectaculaires, qui pourraient bouleverser beaucoup des données actuelles de la biologie, de la pharmacologie et de la physique. Ces résultats semblent apporter une base rationnelle à certains des principes fondamentaux de l'homéopathie…/ Le futur mandarin, a fait une croix sur sa carrière hospitalo-universitaire pour entrer dans le monde de la recherche. L'orage de 1968 passé, il quitte la France pour la Californie. C'est à La Jolla qu'il découvre le PAF acether, une molécule humaine dont on sait aujourd'hui qu'elle joue un rôle fondamental dans l'asthme et les phénomènes inflammatoires (1971). C'est ensuite le retour en France, en 1973, dans l'équipe du professeur Jean Hamburger puis, enfin, l'autonomie à Clamart, avec la création de l'unité 200 de l'INSERM (Immunopharmacologie de l’allergie et de l’inflammation) qu'il dirige depuis 1980 et où cinquante personnes travaillent aujourd'hui sur les mécanismes fondamentaux de l'allergie et de l'inflammation. Il s'était une fois de plus en 1975 illustré dans ce domaine en mettant au point le test de dégranulation des basophiles…/

     

    Strasbourg de notre envoyé spécial (J.-Y. Nau)

    Jamais un congrès d'homéopathes n'avait été le cadre d'une communication scientifique d'une telle portée. "Le problème est simple, explique le docteur Benveniste, soit nous nous sommes régulièrement trompés depuis trois ans et, avec nous, plusieurs laboratoires de grand renom, dont un français; soit nous sommes en face d'une découverte tout à fait extraordinaire, dont on ne peut encore mesurer les conséquences et les bouleversements qu'elle entrainera." Etrange situation que celle qui voyait un chercheur de renommée internationale, spécialisé dans l'étude de l'immunité et de la pharmacologie de l'inflammation, venir expliquer à plusieurs centaines d'homéopathes français que la communauté scientifique internationale était peut-être sur le point d'apporter une base rationnelle à un principe homéopathique tenu jusqu'ici pour une hérésie, sinon une imposture : l'effet biologique de préparations dans lesquelles les molécules supposées être actives ont été diluées à des niveaux tels qu'elles ne peuvent plus être physiquement présentes. "Je ne suis pas homéopathe et ne cherche nullement à défendre l'homéopathie. Mais il faut bien reconnaitre que nous avons mis en évidence un phénomène qui pourrait confirmer que Samuel Hannemann a eu, il y a deux siècles, une intuition de génie", a déclaré le docteur Benveniste. Les travaux menés par le docteur Benveniste et par son équipe appuient la théorie selon laquelle il pourrait y avoir " un effet moléculaire sans molécule ". En d'autres termes, une eau dans laquelle on a dilué, à de très hauts niveaux, une substance pharmacologiquement active, pourrait avoir un effet biologique spécifique, alors même qu'elle ne contient plus aucune molécule de cette substance. " Ces expériences pourraient révéler une infrapharmacologie propre à des concentrations très éloignées de la pharmacologie classique, résume le docteur Benveniste. Le support moléculaire de tels phénomènes reste très mystérieux. Il semble cependant que sa mise en évidence puisse conforter beaucoup de nos approches biologiques et permettre d'envisager une organisation de la matière actuellement inconnue. "

    On est ainsi amené à parler de " molécules fantômes ", d'" empreintes moléculaires " d'une eau qui aurait conservé le " souvenir " des substances avec lesquelles elle a été en contact. " J'observe, mais je ne comprends pas; nous ne pouvons fournir d'explication. Je comprends tout à fait que l'on soit angoissé par le fait qu'il puisse y avoir un effet moléculaire sans molécule; je comprends qu'il y ait des réticences sur tout cela, a déclaré le docteur Benveniste à Strasbourg, seule une approche multidisciplinaire nous permettrait d'avancer. Pour l'instant, les résultats que nous avons obtenus ont pu être confirmés par cinq autres laboratoires, quatre étrangers et un français. Il est essentiel que tout cela soit légitimé, cautionné par la communauté scientifique. Seule la publication de nos travaux dans une revue internationale indiscutée, permettra d'avancer.

     

     

    30 mai 1988

    Le second souffle d'une molécule

    F. Nouchi

    Seize ans après la découverte d'une molécule, le PAF (Platelet activating factor), les premières expérimentations sur l'homme ont commencé. PAF, au simple énoncé de ces trois lettres il est de bon ton, dans la communauté scientifique française de répondre par un sourire entendu. " Le PAF ? Ah oui, ce truc de Benvéniste... ". Un truc peut-être, mais un truc qui commence à intéresser de nombreuses firmes pharmaceutiques qui, les unes après les autres, se mettent à produire des molécules anti-PAF. Y aurait-il donc une " affaire PAF " ? Et d'abord, de quoi s'agit-il ? Découvert en 1972, par l'équipe du docteur Jacques Benvéniste (unité 200 de l'INSERM), le PAF (anciennement dénommé le Platelet activating factor) est une molécule libérée à la fois par de nombreuses types de cellules (cellules sanguines, tissulaires, etc.) et par divers organes (poumon, coeur, rein, peau,...). Initialement appelé PAF parce qu'il est capable de provoquer une agrégation entre les plaquettes sanguines, le PAF pourrait en réalité jouer un rôle beaucoup plus varié dans de nombreux phénomènes pathologiques : allergie, inflammation, affections cardiovasculaires, rénales, gastro-intestinales, etc. A priori, donc le PAF avait tout pour intéresser et la communauté scientifique et l'industrie pharmaceutique. Pourtant l'accueil qui en France fut réservé à cette découverte fut des plus tièdes. D'aucuns expliquèrent ce peu d'intérêt pour cette nouvelle molécule par la personnalité - jugée " originale ", voire " turbulente " ou " provocatrice " de celui qui l'avait découverte. " Enfant terrible " de la recherche française - il devait, aux yeux de beaucoup, confirmer cette réputation quelques années plus tard avec ses travaux sur " les effets moléculaires sans molécules " et sur l'homéopathie, - Jacques Benvéniste est considéré par ses pairs tantôt comme un " homme d'une intelligence hors du commun ", tantôt comme un " huluberlu ". Reste tout de même - et cela n'est contesté par personne - qu'on lui doit la découverte du PAF... Finalement, ce furent les firmes pharmaceutiques qui, les premières, comprirent l'intérêt potentiel de cette découverte. Rhône-Poulenc, Beaufour, Hoechst-Roussel mais aussi Roche, Sandoz, Takeda, Merck et Co, Fujisawa, Boehringer-Ingelheim, Hoffmann-Laroche Upjohn, chacun de ses laboratoires se mit à la recherche de " la molécule anti-PAF qui, peut-être, s'avérerait efficace dans le traitement de pathologies aussi diverses que l'ulcère de l'estomac, le choc endotoxique, le rejet de greffe, l'ischémie cérébrale, l'asthme, etc.

     

    L'asthme bronchique

    Parmi les nombreuses pistes suivies par ces laboratoires, certains, comme Rhône-Poulenc, cherchèrent à produire des antagonistes spécifiques synthétiques du PAF. D'autres, comme IPSEN-Beaufour, réussirent à extraire des molécules ayant une action anti-PAF à partir de plantes de la pharmacopée chinoise (Ginkgo Biloba). D'autres enfin, comme Boechinger-Ingelheim mirent à jouer des dérivés des benzodiazépines ayant une action anti-PAF mais dépourvus d'effets neurologiques centraux. Restait alors à passer de l'expérimentation in vitro et sur l'animal aux essais cliniques sur l'homme. C'est dans l'asthme bronchique que le PAF semble avoir l'effet le plus net. En effet, il est capable de provoquer chez l'homme une constriction immédiate des bronches; en outre il induit une hyperréactivité bronchique à long terme et il est capable de générer du mucus bronchique, une autre caractéristique de la maladie asthmatique. Le PAF étant doué de telles propriétés, il était logique d'envisager l'essai d'un antagoniste dans le traitement de l'asthme. C'est ce qui vient d'être réalisé par l'équipe du docteur Philippe Guinot (Ipsen International-IBM) avec la collaboration de plusieurs services de pneumologie français. Les résultats de cette étude ont été présentés le 28 mai dernier à l'hôpital Cochin au cours d'un symposium international. Les patients avaient été traités en double aveugle pendant un mois avec, soit du BN 52063 (un mélange de ginkgolides A, B et C), soit du placebo. Il a pu être montré, et ce uniquement dans le groupe traité, une amélioration de l'ordre de 10 à 15% du débit respiratoire de pointe. Il est évidemment prématuré d'en conclure que les antagonistes du PAF constitueront dans l'avenir un traitement de l'asthme. De même qu'il est encore trop tôt pour savoir si ces molécules seront utilisées un jour dans d'autres indications. Le précédent des prostaglandines incite à une certaine prudence : après l'enthousiasme qui avait succédé à la découverte de ces médiateurs (celle-ci avait valu le prix Nobel de médecine 1982 à ses auteurs), un certain désenchantement avait suivi. Rien ne dit qu'il n'en n'ira pas de même avec le PAF. Mais rien ne dit le contraire non plus...

     

     

    30 juin 1988

    Une découverte française pourrait bouleverser les fondements de la physique. La mémoire de la matière

    J.-Y. Nau, F. Nouchi

    Un groupe de biologistes français et étrangers dirigé par le docteur Jacques Benveniste, directeur de recherche (unité 200) à l'INSERM, révèle, dans le prochain numéro de l'hebdomadaire scientifique britannique ‘Nature ’, avoir réussi à mettre en évidence un phénomène encore inexplicable, qui pourrait bouleverser les conceptions actuelles sur la structure de la matière. Etrange hallucination collective ou véritable révolution scientifique ? Jamais, peut-être, la publication de résultats fondamentaux n'aura été attendue avec une telle impatience. Une impatience on ne peut plus justifiée puisqu'il s'agit ni plus ni moins de découvrir si certains des fondements actuels de la physique, de la chimie et de la biologie doivent ou non être remis en question. Après de longs mois d'hésitations, la prestigieuse revue scientifique britanniqueNature s'est enfin résolue à publier ce qui est, selon son directeur, M. John Maddox, un phénomène " incroyable " : la preuve apportée par une équipe de biologistes internationaux, conduite par un Français, le docteur Jacques Benveniste (Institut national de la santé et de la recherche médicale), qu'une information biologique spécifique peut être transmise par de l'eau a priori pure; ou encore que l'eau est capable de conserver le " souvenir " de molécules biologiquement actives ayant été à son contact mais qui, à la suite de dilutions répétées, ont fini par disparaitre. Ainsi, on pourrait penser qu'il peut exister des " effets moléculaires sans molécules ", une conclusion qui, parce qu'elle bouleverse les principes essentiels sur lesquels se sont construites la chimie, la physique et la biologie contemporaines, ne peut que donner des cauchemars aux scientifiques du monde entier. Au départ, le docteur Benveniste posait des questions simples : les produits homéopathiques ont-ils oui ou non des effets biologiques observables expérimentalement ? Des substances diluées à l'infini (au point qu'il n'y reste plus de molécules biologiquement actives) peuvent-elles avoir une action sur le vivant ? Très vite - on était alors en 1985 - on découvrit à l'unité 200 de l'INSERM que le problème était très complexe et qu'un phénomène extraordinaire pouvait être mis en évidence. Fort de ses compétences en immunopharmacologie de l'allergie et de l'inflammation, Jacques Benveniste, en collaboration avec un médecin homéopathe, le docteur Bernard Poitevin, étudia un phénomène bien connu en allergologie : la " dégranulation " de certaines cellules sanguines (les basophiles) lorsqu'elles sont mises en présence d'un allergène (pollen, poussière de maison, aspirine, etc.). Jacques Benveniste put ainsi démontrer qu'en mettant en présence ces basophiles un allergène et un produit homéopathique (en l'occurrence Apis Mellifica, du venin d'abeille très dilué), il se produisait une forte diminution du pourcentage de dégranulation. La publication de ces résultats (le Monde du 6 mars 1985), déclencha une violente polémique. Partisans et adversaires de l'homéopathie, une fois de plus, repartirent en guerre. Le docteur Benveniste eut beau expliquer que ces résultats ne permettaient en aucune manière de conclure quoi que ce soit quant à l'efficacité thérapeuthique de cette " médecine douce ", le " mal " était fait : pour l'establishment scientifique, il avait sauté le pas, et était " passé à l'ennemi ".

     

    Commission d'enquête

    Dans les années qui suivirent, l'équipe du docteur Benveniste continua ses recherches sur les effets des hautes dilutions sur les systèmes biologiques. Plus elle avançait, plus elle confirmait l'intuition du départ : la mise en évidence d'un phénomène aussi extraordinaire qu'incompréhensible : de très hautes dilutions (jusqu'à 1X10120 d'antisérum anti-IGE étaient capables de provoquer une dégranulation des cellules basophiles du sang.

    On peut comprendre l'empressement, pour ne pas dire l'impatience, de cette équipe de chercheurs à l'idée de publier dans la presse scientifique internationale pareille découverte puisqu'elle bouleversait la conception sur le mode de transmission del l'information en biologie. Hélas ! il lui fallut vite déchanter. On ne publie pas ce que l'on n'est pas capable d'expliquer, répondirent en substance les principaux directeurs de revues scientifiques. L'un d'eux, à bout d'arguments pour calmer l'impatience du docteur Benveniste, lui rappela que Galilée dut, lui aussi, affronter le scepticisme de ses contemporains... Ce fut finalementNature qui accepta d'entreprendre de véritables négociations avec le docteur Benveniste. Avec, comme condition sine qua non à une publication, la reproduction de ce phénomène dans d'autres laboratoires étrangers. Cela fut réalisé sans difficultés au Ruth Ben Ari Institute (Israël), à l'université de Milan et à l'université de Toronto. Ainsi a priori, tout risque d'artefact, d'erreur de manipulation ou de méthodologie était écarté.Nature , pourtant, ne se décidait toujours pas à accepter la publication de ce travail... Tout devait s'accélérer le mois dernier avec le compte-rendu, dans le Monde (daté 29-30 mai) de la communication faite par le docteur Benveniste au cours d'un congrès national d'homéopathie à Strasbourg. Pour la première fois, le chercheur français évoquait publiquement ses travaux. Soucieuse, sans doute, de ne pas passer à côté d'une publication " historique ",Nature décida d'accélerer le processus de publication. Non sans d'ailleurs s'entourer d'un maximum de précautions. Bien qu'aucun des " referees " (relecteurs scientifiques de haut niveau) n'ait formulé de critiques fondamentales au sujet de la valeur scientifique des travaux de l'équipe de l'INSERM,Nature a décidé non seulement d'accompagner la publication de l'article (1) d'une " réserve éditoriale " mais encore de nommer une commission d'enquête qui se rendra début juillet dans le laboratoire de Jacques Benveniste. Son rapport devrait être publié dans le numéro deNature du 14 juillet. Aujourd'hui, on ne peut donc que constater et s'interroger. Il apparait que l'on peut obtenir des effets biologiques spécifiques avec de très hautes dilutions de substances actives; que ces réactions spécifiques sont provoquées par un système déclenchant, a priori non moléculaire; et que ce phénomène ne peut être observé que si la dilution s'accompagne d'une agitation du liquide. Bien que la portée de cette découverte aille bien au-delà de l'homéopathie, les homéopathes ne manqueront pas de crier victoire en faisant remarquer que ces travaux confirment implicitement deux des trois dogmes sur lesquels repose leur médecine : l'effet des hautes dilutions et le principe de la " dynamisation " (l'agitation) nécessaire entre chaque dilution. Mais ce serait pourtant une profonde erreur de conclure à la démonstration de l'efficacité thérapeuthique de l'homéopathie.

     

    Une prise de position de l'INSERM

    Et maintenant, que va-t-il se passer ? " Nous allons confirmer l'existence de ce phénomène dans d'autres systèmes biologiques, a expliqué le docteur Benveniste. Il faut rappeler que de telles observations ne peuvent être faites dans tous les systèmes. Ainsi, il n'apparait pas possible d'induire la contraction d'un muscle lisse en utilisant des substances aussi hautement diluées. En revanche, il semble bien que l'on puisse agir sur les flux ioniques transmembranaires. " D'autre part, explique-t-il, il faut " entreprendre des coopérations multidisciplinaires internationales, notamment avec des physiciens et des chimistes capables de nous donner peut-être un jour la solution du problème ". La direction de l'INSERM a publié le mercredi 29 juin, la veille de la parution de l'article dansNature , un communiqué. C'est sans doute la première fois que l'INSERM agit de cette manière vis-à-vis de travaux effectués par ses chercheurs. Ce texte, qui peut être considéré comme une véritable " prise de position idéologique " selon l'expression du directeur de l'INSERM, M. Philippe Lazar, traduit l'embarras de l'Institut vis-à-vis de cette publication. Après une phase " d'incrédulité temporaire " de la part de la communauté scientifique, souligne le communiqué, viendra le temps de l'évaluation scientifique proprement dite. On saura alors s'il ne s'agit que d'illusion ou au contraire d'une réelle avancée des connaissances. Pourtant, la direction de l'INSERM note que cette publication dans une revue aussi prestigieuse queNature constitue déjà " une étape importante "dans le processus d'évaluation ainsi engagé".

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    (1) " Human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IGE ". E. Davenas, J. Benveniste et coll. (Nature du 30 juin).

     

     

    27 juillet 1988

    Nouvelles polémiques sur " la mémoire de la matière " Une commission d'enquête conteste les résultats du docteur Benveniste. Une étrange brigade antifraude

    J.-Y. Nau

    L'hebdomadaire scientifique britannique Nature rendra publiques, le jeudi 28 juillet, les conclusions de la commission qui a enquêté dans le laboratoire du docteur Jacques Benveniste (unité 200 de l'INSERM), après la publication par cette revue des résultats signés par ce chercheur français et par son équipe de scientifiques de différents pays mettant en cause plusieurs des fondements de la conception actuelle de la matière (le Monde du 30 juin). Le rapport de cette commission, dont nous publions ici les principaux extraits, met en cause la valeur scientifique des résultats publiés il y a quelques semaines. Il s'agit là d'un nouvel et important épisode dans la polémique sur ces travaux qui concernent plusieurs équipes scientifiques de renommée internationale ainsi qu'une revue considérée, jusqu'à présent, comme l'une des plus prestigieuses du monde. Dans l'entretien qu'il a accordé au Monde, le docteur Benveniste conteste, pour sa part, de manière très vive, la valeur du travail effectué par cette commission et considère ses conclusions comme dénuées de tout fondement. Les nouveaux développements coincident avec une autre affaire américaine de dénonciation de fraude scientifique, où est impliqué le professeur David Baltimore, prix Nobel de médecine.

     

    La magie au secours de la raison

    Après la première historique que constituait la publication des résultats de l'équipe internationale dirigée par le docteur Benveniste, tendant à démontrer qu'il existait une forme de " mémoire " de l'eau et de la matière, c'est une autre et tout aussi extraordinaire première que viennent de réaliser les dirigeants de l'hebdomadaireNature en décidant a posteriori et contre toute attente de mener une enquête pour juger de la valeur scientifique du travail qu'ils avaient accepté de publier. Une démarche d'autant plus surprenante quand on sait que cette commission était composée de M. John Maddox (journaliste spécialisé en physique théorique et directeur de la revue), de M. Walter Stewart, spécialisé depuis une dizaine d'années dans l'étude des fraudes scientifiques, mais aussi de M. James Randi (magicien professionnel), dont la présence avait été jugée utile, précise le rapport, " à cause des remarquables résultats qu'il avait pu obtenir en matière de tricherie ".

     

    Un groupe bizarrement constitué

    Ce sont ces trois personnes qui signeront, dans le prochain numéro de Nature (daté 28 juillet), le rapport de la commission d'experts, trois personnes qui reconnaissent former " un groupe bizarrement constitué ", qui avouent n'avoir aucune expérience particulière concernant le travail mené - entre autres - à l'unité 200 de l'INSERM et qui, enfin, reconnaissent que, dans ces conditions, le travail effectué dans ce laboratoire pourrait leur être difficile à appréhender. " Mais, sur la base de notre expérience, assurent-ils, nous sommes sûrs de nous quand nous concluons que la conception des expériences effectuées à l'unité 200 de l'INSERM est entièrement inadaptée aux affirmations faites le mois derniers . "Cette commission souligne toutefois ne pas avoir mis en évidence des tricheries ou des malhonnêtetés dans le travail expérimental de l'équipe de Clamart. D'un autre côté, nous croyons que les données expérimentales n'ont pas été efficacement critiquées et que les imperfections ont été inefficacement rapportées. " Elle estime également avoir des raisons de croire que " le docteur Benveniste était (et peut-être demeure) ingénument convaincu de la réalité du phénomène qu'il rapporte dans son article. Nous savons que notre rapport causera une déception à ce laboratoire et nous regrettons qu'il doive en être ainsi ". Les observations et les conclusions spectaculaires du docteur Benveniste reposaient sur un phénomène biologique connu sous le nom de " test de dégranulation " qui concerne certaines cellules humaines lorsqu'elles sont mises au contact des substances auxquelles elles sont allergiques. Le phénomène consiste en une modification des couleurs et des structures de ces cellules. Les chercheurs français, israéliens, italiens et canadiens expliquaient schématiquement avoir réussi à reproduire ce phénomène avec de l'eau " pure " qui avait été mise en contact avec une substance allergisante diluée à l'infini, tout se passant comme si cette eau avait conservé le " souvenir " du contact de cette substance. La publication de ces observations avait suscité un tollé chez nombre de chimistes et de biologistes qui ne pouvaient comprendre les bases rationnelles d'un phénomène contraire aux données fondamentales de la science moléculaire.

     

    Fautes professionnelles

    Les critiques des trois membres de la commission concernent, pour l'essentiel, le mauvais contrôle statistique qui, selon eux, a été fait sur ces expérimentations. Ils soulignent aussi l'existence d'erreurs systématiques qui n'ont pas été recherchées. Selon eux, le phénomène mis en évidence n'est pas reproductible, du moins tel qu'on l'entend généralement. Le docteur Benveniste réfute, pour sa part, de telles critiques sur le fond. Il met en cause la forme donnée à de telles investigations et accuse les membres de la commission de fautes professionnelles (lire l'entretien ci-dessous). " Il faut savoir, ajoute-t-il dans son commentaire, que publieraNature que le rapport de la commission d'enquête s'auto détruit puisque ses auteurs reconnaissent eux-mêmes que le biais statistique qu'ils croient avoir mis en évidence ne concerne pas certaines expériences qui ont admirablement marché. " Il assure, d'autre part, que ces travaux avaient été menés sous la direction de spécialistes français et israéliens de compétence internationale. Compte tenu de ces éléments, il est clair que, loin de mettre un terme à la polémique, la publication à venir du rapport de la commission d'enquête va bel et bien l'exacerber. En l'état actuel du dossier, plusieurs questions importantes peuvent être soulevées. Pourquoi une revue aussi prestigieuse queNature a-t-elle précipité sa publication des conclusions d'un travail avant de mener l'investigation qu'elle souhaitait voir réaliser et qui était, au départ, une des conditions préalables à cette publication ? Comment justifier l'attitude de M. Stewart, qui avait cautionné le travail du docteur Benveniste et autorisé sa publication et qui, aujourd'hui, en remet totalement en cause la valeur ? Quelle raison avancer pour justifier la présence d'un " magicien professionnel " dans la commission d'enquête, sinon le postulat qu'existait une fraude camouflée dans le laboratoire français ? Pourquoi enfin les auteurs du rapport écrivent-ils avoir été " atterrés " lorsqu'ils se sont aperçus que deux des collaborateurs du docteur Benveniste étaient salariés de la société homéopathique française Boiron et Cie, le même Boiron et Cie qui a d'ailleurs réglé les notes d'hôtel parisiennes des trois " enquêteurs " deNature ?

     

     

    8 juillet 1989

    Remous autour de la " mémoire de l'eau " Le conseil scientifique de l'INSERM propose de sanctionner le docteur Benveniste

    J.-Y. Nau, F. Nouchi

    Le conseil scientifique de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), présidé par le professeur André Capron, s'est prononcé, mercredi 5 juillet, en faveur du " non-renouvellement temporaire " du docteur Jacques Benveniste à son poste de directeur de l'unité 200 de l'INSERM. Le directeur général de l'INSERM, M. Philippe Lazar, fera connaitre, lundi 10 juillet, sa décision concernant l'avenir de cette unité.

    L'affaire Benveniste - du nom du chercheur qui, l'an dernier, dans la revue scientifique britannique Nature , avait publié une étude tendant à montrer qu'une information biologique spécifique peut être transmise par de l'eau a priori pure - rebondit. Ainsi que le prévoit le règlement de l'INSERM, l'unité de recherche d'" immunopharmacologie de l'allergie et de l'inflammation " dirigée par le docteur Benveniste à Clamart (Hauts-de-Seine) a fait l'objet, ces derniers mois, de l'évaluation quadriennale imposée à chaque unité. Dans le contexte de l'affaire dite de la " mémoire de l'eau " et des polémiques qu'elle avait suscitées l'an dernier, cette procédure d'évaluation prenait évidemment un tour particulier. Comme il est d'usage à l'INSERM, la première étape du processus d'évaluation de l'activité de recherche de l'unité a été accomplie par une commission scientifique spécialisée dont le rôle, comme celui du conseil scientifique, est consultatif et non délibératif. Il s'agissait de la CSS 2 présidée par M. Richard Rips. Son jugement, en date du 25 avril, prend en compte les différents thèmes de recherche menés à l'unité 200. D'une manière générale, la CSS 2 " a émis un vote favorable sur l'activité concernant le PAF-acéther (...) un vote défavorable sur la poursuite de l'activité qui concerne les effets pharmacologiques des hautes dilutions. La CSS 2 a considéré devoir s'abstenir de façon majoritaire sur l'opportunité de nommer à nouveau M. Benveniste à la direction de l'unité 200 dans sa structure actuelle, tous thèmes de recherche confondus. Elle considère cependant que la direction de M. Benveniste serait tout à fait efficace si la thématique scientifique de l'unité était limitée au PAF-acéther ". Le PAF-acéther est une molécule, découverte en 1972 par le docteur Benveniste, qui joue un rôle fondamental dans les phénomènes inflammatoires et allergiques et qui, depuis plusieurs années, fait l'objet de nombreuses applications pharmacologiques (le Monde du 15 juin 1988) "

     

    La dimension médiatique nuit...

    A l'appui de son jugement, la CSS 2 a cru utile de formuler un certain nombre de recommandations spécifiques. Nous publions ici intégralement les deux dernières, qui donnent une idée de la façon dont sont perçus au sein même de l'INSERM les travaux du professeur Benveniste concernant les hautes dilutions : 1) Cette activité ne représente, selon M. Benveniste, qu'une toute petite fraction de l'activité totale de l'unité et n'emploie aucun chercheur statutaire. 2) L'équipe ne semble pas être immédiatement prête à utiliser d'autres modèles biologiques que celui de la dégranulation des basophiles. 3) Les interprétations biophysiques éventuelles des observations expérimentales dépassent actuellement les compétences de l'équipe telle qu'elle est constituée. Pour toutes ces raisons, il est évident que cette problématique ne peut évoluer que très lentement. Il semble donc urgent que le problème "change de mains". La CSS 2 conseille donc d'"arrêter immédiatement toute relation avec les médias sur les problèmes des hautes dilutions". "Il est clair, ajoute la commission, de l'avis même de M. Benveniste, que les faits discutés ne peuvent être considérés comme établis définitivement. La dimension médiatique considérable donnée à ces résultats ainsi que la polémique permanente associée au problème : 1) nuisent aux collaborations nécessaires que l'équipe a besoin de conserver ou de lier dans d'autres domaines scientifiques qui constituent le point fort de son activité (PAF-acether); 2) nuiront probablement au recrutement de chercheurs pour cette équipe dans les organismes publics et rendront plus difficile la recherche d'un emploi industriel pour les jeunes doctorants; 3) nuisent probablement à la réputation scientifique de la partie forte de l'équipe (PAF-acéther); 4) nuisent à l'image de l'INSERM et plus généralement à l'image de la communauté scientifique française."A la suite de ce premier rapport, le docteur Benveniste avait écrit à M. Philippe Lazar, pour lui indiquer qu'il était prêt à arrêter les travaux qu'il menait dans le cadre de l'INSERM sur les hautes dilutions. Il disait cependant contester la manière dont avait été conduite l'évaluation de son unité. C'est pourquoi une deuxième évaluation de l'unité 200 avait été décidée par la suite. Elle avait été conduite par MM. Claude Kordon, Jean-Marc Lhoste, André Crastes du Paulet, et par Mme Jeanine Charreire, tous les quatre membres du conseil scientifique de l'INSERM. Fait exceptionnel, il avait été demandé également à deux chercheurs étrangers, un Anglais, le docteur Barry Kay (Brompton Hospital, Londres) et un Américain, le docteur Henry Metzger (National Institute of Health, Bethesda), de s'adjoindre à eux.

     

    Calmer le jeu

    C'est à la suite de cette deuxième évaluation que devait se réunir, comme il le fait chaque année, le conseil scientifique de l'INSERM. Le conseil scientifique a émis son avis - qui devait rester confidentiel jusqu'à la décision du directeur général - en souhaitant que le " non-renouvellement temporaire " (de l'ordre de quelques semaines) du docteur Benveniste dans ses fonctions lui permette de formuler un nouveau programme de recherches, nouveau programme dans lequel ne figureraient plus les activités sur les effets biologiques des hautes dilutions. Dans l'esprit du conseil, en effet, une partie importante du travail effectué au sein de l'unité 200 de l'INSERM est de bonne qualité et n'est pas à remettre en cause, alors que les travaux sur les hautes dilutions (leurs liens avec l'homéopathie, leurs conséquences médiatiques et les multiples polémiques qu'elles n'ont cessé ces derniers mois de nourrir) nuisent à l'activité principale de l'unité et, au-delà, à l'image même de l'institution. La décision des membres du conseil scientifique vise ainsi, selon eux, à " calmer le jeu " en permettant de rétablir un contrat sans ambiguité entre l'unité 200 et la direction de l'INSERM. Dans ces conditions, que va décider M. Lazar, le directeur général de l'INSERM? Même s'il n'a pas obligation de suivre les conseils des deux instances consultatives qui se sont prononcées, il ne pourra pas les ignorer. Sa position n'est pas simple dans la mesure où, quelle que soit sa décision et compte tenu du contexte on ne peut plus passionnel qui entoure cette affaire, elle ne manquera pas de relancer la polémique.

    En outre, M. Lazar aura à répondre à un certain nombre de questions embarrassantes : - A partir de quels arguments scientifiques sa décision aura-t-elle été prise? - Ne risque-t-on pas de l'interpréter en termes purement idéologiques? Le fait même que M. Lazar ait décidé de tenir, mardi 11 juillet, une conférence de presse sur ce sujet confère à cette affaire décidément hors du commun une dimension exceptionnelle. " Je ne peux pas croire, nous a déclaré le docteur Benveniste, qu'il se trouvera en France des universitaires pour suspendre un directeur d'unité de recherche dont la production scientifique est indéniable. "

     

     

    12 juillet 1989

    Communiqué de Philippe Lazar

    La publication conditionnelle, par une grande revue scientifique internationale, d'un article insuffisamment étayé et le comportement pour le moins surprenant de cette revue après cette publication - la décision sans précédent d'organiser une visite de l'unité par des représentants de la revue, l'étrangeté de la composition du comité des visiteurs, le contenu désobligeant de la mise au point publiée consécutivement à cette visite, les justifications ultérieures douteuses de la revue sur ses motivations réelles - constituent des circonstances atténuantes à l'égard de l'équipe concernée de l'unité 200 et de son directeur.

     

     

    12 juillet 1989

    POINT DE VUE, Le rêve interdit

    J. Benveniste

    Comme on pouvait le prévoir, la sagesse et le courage ont prévalu. La décision finale maintient l'U 200 dans son intégrité. Elle laisse aux chercheurs leur droit le plus fondamental, la liberté de chercher, sans laquelle il n'est pas de découverte possible. Je ne doutais pas de l'attitude de Philippe Lazar sur ce point, même si elle l'a conduit à désavouer implicitement les conclusions, il est vrai arbitraires, de la CSS.2 (et, semble-t-il, du conseil scientifique) interdisant sans raison un thème de recherche. Rien là que de très normal. Il y a cependant deux conditions. D'abord consacrer désormais en priorité ma réflexion à rechercher les biais expérimentaux... Qu'ai-je fait d'autre les années précédentes en informant le conseil scientifique dont je faisais partie et la direction de l'INSERM de ces étranges résultats ? Qu'ai-je fait d'autre quand j'ai demandé leur aide aux scientifiques français les plus renommés et lorsque j'ai soumis, après sept ans de travail et vérifications dans cinq laboratoires mondiaux, ces résultats à la revueNature ? Qu'ai-je fait d'autre en acceptant le seul et unique scientifique français qui se soit présenté, lui ouvrant mes livres, faisant avec lui les vérifications nécessaires avec, bien évidemment, les mêmes résultats positifs ? L'opinion publique doit savoir que, parmi les nombreux scientifiques qui crient au déshonneur de la recherche française, pas un seul n'est venu dans le laboratoire pour commenter scientifiquement ces résultats scientifiques. Cela indique que le débat n'est pas, n'a jamais été, scientifique; il est partisan, personnel, peut-être économique et surtout, surtout, théologique. Le plus triste est que cette affaire va se terminer mal, dans la banalité la plus complète. Le phénomène que nous pensons avoir mis en évidence est maintenant confirmé par deux équipes de l'INSERM (une avec nous, une en complète indépendance), deux équipes nord-américaines et une équipe soviétique. Il va faire l'objet, à l'automne, de plusieurs rencontres internationales. En fait, son mécanisme parait très simple et, une fois établi, sera tellement évident qu'on m'accusera sûrement de n'avoir rien découvert. Il reste que ses conséquences pratiques pourraient être très grandes, ouvrant un champ nouveau à la pharmacologie et, peut-être, au diagnostic. Certaines des équipes étrangères citées plus haut envisagent, avec des firmes pharmaceutiques, des essais sur l'homme. La deuxième condition qui m'est imposée est l'absence de communication avec les médias. J'indiquerai seulement que, de 1985 (première divulgation dans la presse) à 1988, je suis resté silencieux sous, parfois, un déluge d'insultes. J'ai d'abord publié avant de parler, et c'estNature qui, au lieu de faire son travail d'éditeur, a donné un considérable retentissement médiatique à l'intérieur et à l'extérieur de la revue et a continué depuis ce battage. J'ai suivi. Qu'aurait-on dit si j'avais refusé d'expliquer ? Je l'ai toujours fait, je crois, dans la dignité et en précisant à chaque fois : " Si c'est vrai... "Certes, j'ai parfois rêvé : la clé dans la Seine, le poisson électromagnétique. Je ne savais pas alors que les physiciens qui touchent à l'infini ont droit au rêve et pas ces savants mous que sont les biologistes ! Maintenant, je le sais.

     

     

    12 juillet 1989

    Mise à l'épreuve

    J.-Y. Nau, F. Nouchi

    Après avoir posé au grand jour le problème du pouvoir et du rôle des revues scientifiques d'audience internationale, l'affaire de la " mémoire de l'eau " soulève, aujourd'hui, celui des limites et des ambiguités de l'évaluation des activités scientifiques. Un phénomène a priori inexplicable peut-il être pris en compte et jugé par des scientifiques qui n'ont pas participé à sa découverte ? L'affaire de la " fusion froide " a montré comment la communauté scientifique spécialisée pouvait procéder à une évaluation et à une vérification rapide de résultats qui étaient d'emblée apparus comme totalement impossibles. Avec la mémoire de l'eau, les choses sont plus complexes et plus passionnelles. La perspective d'une validation théorique des convictions homéopathiques, les querelles entre diverses chapelles immunologiques et mandarinales, mais aussi la personnalité du docteur Benveniste et les extrapolations qu'il avait faites, notamment dans nos colonnes, au lendemain de ses premières observations avaient conféré à cette affaire une dimension hors du commun.

    La polémique s'était amplifiée avec le comportement des responsables de la revue Nature , aujourd'hui sévèrement critiqués par la direction de l'INSERM, qui s'était jusqu'à présent gardée de tout commentaire à leur sujet.

     

    Un livre de M. Lazar

    Coincidence ou non, le directeur général de l'INSERM évoque longuement l'affaire Benveniste dans un livre à paraitre (1). M. Philippe Lazar s'y interroge notamment sur la validité du système d'évaluation en vigueur dans l'institut qu'il dirige. Ce système, dit-il, devrait théoriquement " favoriser le choix d'orientations véritablement originales ". En principe, ajoute-t-il, il est demandé aux commissions scientifiques chargées de juger les laboratoires et de classer les chercheurs " de favoriser au maximum l'émergence, à l'initiative des individus comme des laboratoires, de travaux véritablement innovants ". Mais, estime-t-il, " lorsqu'on sort des sentiers battus, on prend de véritables risques, à commencer par celui de ne pas pouvoir rapidement publier des résultats, et cela pour deux raisons. La première est que les voies nouvelles n'ont guère de chances, en règle générale, d'être immédiatement productives; la seconde est qu'on ne trouve pas toujours de grandes revues scientifiques prêtes à accepter sans arrière-pensée le pari de l'originalité vraie ". Dès lors, s'interroge M. Lazar, " comment faire en pratique pour limiter les chances de laisser échapper des propositions réellement innovantes ? Faut-il faire plus que de recommander clairvoyance et audace aux instances d'évaluation ? J'ai l'intention, écrit-il, d'essayer de mettre sur pied une procédure qui permettrait, à titre expérimental, de financer chaque année, hors contingent, un petit nombre de projets reconnus à haut risque ".

     

    L'initiative est intéressante. Pourra-t-elle se concrétiser un jour ?

    L'évaluation des travaux effectués au sein de l'unité 200 de l'INSERM a montré à quel point cet institut pouvait être sensible à l'image qu'il entend donner de lui-même. Quitte à mettre un terme à tout ce qui serait deNature à nuire à cette image et, au-delà, à celle de la recherche française. A cet égard, l'affaire de la mémoire de l'eau - pour laquelle, plus d'un an après les premières publications, on ne dispose encore d'aucune certitude deNature scientifique - constitue un parfait révélateur des difficultés que peut rencontrer l'institution médico-scientifique pour évaluer certains des travaux menés en son sein. Dans ce contexte, la décision du directeur général pourra être interprétée comme une forme de désaveu des diverses évaluations dont l'unité 200 a déjà fait l'objet. Pour sa part, M. Lazar préfère parler de " nuances " entre sa position et celle de son conseil scientifique. " Un savant isolé n'a pas d'autorité, explique-t-il, et la science est une aventure collective qui doit vivre à son rythme propre. " Loin de mettre un terme à la polémique, la décision de M. Lazar d'attendre la fin de l'année pour renouveler ou non le docteur Benveniste dans ses fonctions et la mise à l'épreuve à laquelle il le soumet ne feront que retarder l'issue du conflit même s'il parvient ainsi - par crainte ici des effets pervers de la vulgarisation - à éloigner les médias d'une affaire aussi passionnante que dérangeante.

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    (1) Cet ouvrage intitulé les Explorateurs de la santé sera publié chez Odile Jacob début septembre.

     

     

    13 juillet 1989

    DEBATS SCIENCES Recherche et vérité

    Alfred Spira (directeur de l’U. Inserm 192)

    Les enjeux économiques, sociaux et politiques de la recherche mettent de plus en plus fréquemment au premier plan, dans nos sociétés hypermédiatisées, les chercheurs et la recherche. Cette évolution n'est pas nouvelle. Mais alors que Champollion se battait d'abord à l'Académie avant de porter le débat sur la place publique, c'est aujourd'hui l'inverse qui se produit. Cela comporte d'importants risques de dérapage et, en définitive, de limitation de la liberté des chercheurs. L'information circule en effet de façon très rapide, fragmentaire, entrainant parfois des prises de position qui dépassent l'intention première de leurs auteurs. Cependant, cette médiatisation est imposée aux chercheurs par les intérêts et les enjeux des recherches.

    L'évolution actuelle de l'affaire de la " mémoire de l'eau " nous montre bien les dangers auxquels nous sommes confrontés. Au départ, on trouve le désir de scientifiques, en dehors de tout esprit partisan, d'appliquer des méthodes d'investigation modernes à l'évaluation de l'homéopathie. Un essai contrôlé mené dans des conditions rigoureuses n'a permis de mettre en évidence aucune différence entre l'homéopathie et un placebo, en mesurant sous l'effet de ces médications le retour du transit intestinal après des interventions chirurgicales abdominales. Dans le même temps, on a tenté de mesurer l'effet de hautes dilutions d'une protéine sur un système cellulaire simple et maintenant classique, la dégranulation des basophiles. Les premiers résultats observés sont surprenants, puisque, à des dilutions où aucune molécule de la solution de départ n'est plus présente, un effet biologique est encore observé, bien que de façon inconstante d'une expérience à l'autre. Ces résultats font l'objet de multiples vérifications, puis donnent lieu à une annonce qui fit beaucoup de bruit dans les colonnes du Monde, précédant de peu la publication dansNature . Cette prestigieuse revue scientifique hésitait depuis deux ans sur l'opportunité d'une telle publication. Ces résultats sont d'ailleurs tellement incroyables (selon les propres termes de l'éditorial deNature , que, de façon inhabituelle, une commission d'enquête est envoyée par la revue dans le laboratoire. Cette commission ne comporte aucun spécialiste de la biologie cellulaire, mais, par contre, un magicien, détecteur expert ès tricheries. Les conclusions de cette commission sont peu claires, puisqu'elles nécessitent plus de place dans la revue que l'article incriminé. Aucune tricherie n'a pu être mise en évidence, et les enquêteurs laissent en réalité pendantes la plupart des questions scientifiques qui se posent. En témoigne la très abondante correspondance qui sera publiée dansNature , mais également dans de nombreuses autres revues scientifiques. Dans le même temps, les médias, qui ont été les premiers à rapporter ces résultats, continuent à longuement ouvrir leurs colonnes aux différents protagonistes de l'" affaire ". De façon moins spectaculaire mais tout aussi efficace, monte des milieux scientifiques établis une réprobation indignée des méthodes de communication utilisées, puis, et c'est là le plus important, du sujet de recherche lui-même et de son principal auteur. Finalement, fin 1988, l'attitude de l'establishment scientifique est quasi unanime : " Jacques Benveniste déshonore la recherche scientifique française. " Cela est très gênant pour l'image internationale de notre pays - n'avons-nous pas récemment découvert le virus du sida ? - mais surtout pour l'image des quelques rares Français prétendants potentiels à la reconnaissance suprême tant convoitée, le prix Nobel. On peut dire que, à partir de là, il ne s'agit malheureusement plus d'un débat scientifique, mais d'une volonté constante d'arrêter une recherche en utilisant des méthodes contraires à la démarche scientifique. Les résultats sur les hautes dilutions sont inexplicables ? Essayons de les expliquer ! Les chercheurs se sont trompés, on nous a trompés ? Donnons-nous les moyens de le montrer ! N'est-il pas, dans ces conditions, du premier devoir des gestionnaires de la recherche de mettre en oeuvre tous les moyens nécessaires pour faire apparaitre la vérité scientifique ? N'est-il pas du premier devoir des chercheurs de consacrer une partie de leur précieux temps à élucider cette nouvelle énigme qui leur est posée, dans la mesure bien entendu où leurs outils de travail s'y prêtent un tant soit peu ? C'est personnellement ce que j'ai décidé de faire depuis un an. Il faut élucider le problème qui nous est posé, celui de la transmission possible de l'information par des supports non moléculaires. Il faut en même temps permettre à la recherche scientifique de se protéger, comme elle l'a toujours fait, de toutes les tentatives faites pour lui imposer ses évolutions, les voies de recherche qui sont autorisées et celles qui ne le sont pas.

    Les erreurs scientifiques sont plus fréquentes que les grandes découvertes, et nous sommes peut-être encore une fois confrontés à une erreur. Il n'est cependant pas dans la logique de la recherche d'abandonner un problème au milieu du gué. La responsabilité des chercheurs eux-mêmes est de se donner les moyens de connaitre la vérité. Lorsqu'un chercheur pose des questions qui remettent en cause les savoirs établis, il fait son travail, tout son travail. Vouloir l'empêcher de poursuivre ses investigations alors qu'on n'a pas démontré qu'il était dans l'erreur est une limitation indéfendable de sa liberté, de notre liberté.

    Je continuerai donc à travailler avec Jacques Benveniste tant que nous n'aurons pas démontré que ses résultats sont faux ou exacts.