Le sida, autopsie d'une épidémie, 1982 - 1992*

Pour citer cet article : J-F Picard http://www.histrecmed.fr 7-2017


Au début des années 1980, l'épidémie de sida prend le contrepied d'une médecine qui avait oublié les maladies infectieuses. Amorcée un demi-siècle plus tôt, la révolution thérapeutique était venue à bout de la tuberculose, vaincue par les antibiotiques, de la poliomyélite, éradiquée par la vaccination, et la recherche médicale s'était tournée vers ce qu'un clinicien comme Jean Hamburger qualifiait de 'maladies des matériaux', c'est-à-dire les néphrites, les cancers, les maladies cardio-vasculaires, etc. Or, du fait d'une extension aussi rapide qu'imprévue dans un monde aseptisé, comme de la manière dont cette épidémie a frappé une catégorie de la population marquée par ses comportements sexuels, le sida s'est révélé un enjeu politique majeur dans une société démocratique développée. Le propos ne sera donc pas tant d'évoquer ici l'importance de l'événement dans l'espace public, ce dont a témoigné en son temps une médiatisation pléthorique, que de saisir la manière dont la recherche a appréhendé en France cette épidémie surgie aux Etats-Unis à la fin du siècle dernier. Ainsi évoquera-t-on les tensions surgies entre des cliniciens mobilisés par le souci d'une médecine curative et des chercheurs engagés dans les voies désincarnées d'une médecine moléculaire, comme les difficultés d'une administration sanitaire confrontée à l'activisme d'associations de patients décidées à assumer les mesures de prévention en attendant de participer à la recherche thérapeutique, pour évaluer in fine certaines conséquences de ces événements.

Une nouvelle épidémie décelée aux Etats-Unis

En janvier 1982, la chroniqueuse médicale du 'Monde', Claudine Escaffier-Lambiotte signale l'apparition d'une mystérieuse épidémie aux Etats-Unis. Près de trois cent malades ont été recensés en un an, la plupart issus du milieu homosexuel. Les deux tiers sont morts suite à la disparition de leur système immunitaire. L'alerte a été donnée par le 'Control Desease Center' d'Atlanta, l'administration fédérale chargée du contrôle épidémiologique de la population qui a qualifié l'épidémie d''Aquired Immunity Deficiency Syndrom' (AIDS, en français de sida)[1]. Si les causes de la maladie restent énigmatiques, au 'National Institutes of Health' (NIH) de Bethesda, Robert Gallo, un spécialiste des cancers viro induits a évoqué l'éventualité d'une infection provoquée par un rétrovirus. Depuis une dizaine d'années, la théorie des cancers viraux dont l'existence avait été prouvée au début du vingtième siècle par Peyton Rous, un chercheur de l'Institut Rockefeller, a fait un retour en force grâce au lancement par le président Nixon d'un 'National Cancer Program'. S'il n'a pas confirmé l'origine infectieuse des cancers humains, ce programme a permis aux virologistes David Baltimore et Howard Temin de décrire le phénomène de transcriptase inverse où un rétrovirus oncogène transcrit son ARN en ADN quand il intègre le génome d'une cellule hôte. Ces travaux ont inspiré Gallo qui isole en 1982 un 'human T-cell lymphotropic virus' (HTLV) comme étant la cause d'un rare cancer humain. Il avance qu'un agent infectieux de même nature pourrait expliquer le 'syndrôme de Kaposi', une tumeur cutanée qui frappe les victimes du sida[2].

En France, des cliniciens se mobilisent

En France, l'alerte est donnée par un petit groupe de cliniciens, des médecins hospitaliers de l'Assistance publique parisienne et quelques-uns de leurs confrères, médecins de santé publique, réunis autour de la vingtaine de cas de sida relevés en 1982. Ces praticiens revendiquent un passé de 'gauchistes' qui les a rendus sensibles aux risques de stigmatisation des minorités de toutes natures. Willy Rozenbaum est un infectiologue de l'hôpital Bichet-Claude Bernard qui a participé à l'action des 'médecins sans frontières' (MSF) avec les Sandinistes du Nicaragua. Avec sa collègue virologue Françoise Brun-Vezinet, spécialiste du syndrome de Kaposi, il a accueilli en consultation le premier cas de sida répertorié en France[3]. L'immunologiste Jacques Leibowitch de l'hôpital Henri Poincaré de Garches a passé un an à Beyrouth comme médecin sans frontière avant de parfaire sa formation scientifique aux Etats-Unis, son confrère Jean-Claude Gluckman de l'hôpital Saint Louis travaille avec Odile Picard une dermatologue de l'hôpital Saint-Antoine. Le groupe compte aussi des médecins salariés comme l'épidémiologistes Claude Weisselberg détaché au ministère de la Santé et son confère Jean-Baptiste Brunet un spécialiste de la santé publique[4].
Jacques Leibowitch, le premier, a saisi l'importance de l'hypothèse rétrovirale à l'origine du sida. Il évoque sa démarche de praticien, marquée de scepticisme vis-à-vis des recherche en immunologie menées au sein du laboratoire de Jean-François Bach à l'hôpital Necker : " En tant que médecin, on ne se sent bien que dans l'idée de la causalité infectieuse. En fait, le discours académique sur l’auto-immunité, les cellules suppressives foireuses, l’immunologie du sui generis autoimmun type bouteille de Klein, le col retourné s’enfoncé dans le cul du flacon, cela me déprimait. Reste qu'à l’époque du sida, il était un peu difficile de concevoir une cause infectieuse, les grandes maladies du genre avaient disparu du monde médical occidental ! Alors, un virus ? Je suis allé en parler à Dominique Stehelin (qui avait participé aux travaux de D. Baltimore et H. Temin sur la rétro-transcriptase), spécialiste des rétrovirus des poules à Pasteur-Lille, puis à Jean-Paul Lévy, retro virologue des souris et des singes à Cochin"[5]. Chef de service et professeur d'hématologie à l'hôpital Cochin, J-P. Lévy conseille à Leibowitch de prendre contact avec Robert Gallo. Convaincu par la thèse rétrovirale, l'intéressé entreprend de convaincre ses confrères, notamment W. Rozenbaum, que la sida serait du à un rétrovirus transmis par l'échange de fluides corporels (sperme, sang) et cause du déficit de lymphocytes T4 décelé chez les patients immunodéprimés.

Un rétrovirus, 'LAV' ou 'HTLV'?

 Une course s'engage alors entre les NIH et l'Institut Pasteur pour isoler ce que l'on subodore être l'agent pathogène du sida. En décembre 1982, Willy Rozenbaum et Françoise Brun-Vézinet, présentent un extrait ganglionnaire prélevé sur un malade de la Salpetrière, la souche 'BRU', à l'hôpital Cochin où le laboratoire de J.-P. Lévy ne donne pas suite [6]. Ils s'adressent alors au Département de virologie de l'Institut Pasteur où Luc Montagnier, un chercheur CNRS, dirige l'équipe 'Identification et fonction d'un ARN lourd, isolement de l'ADN du virus de Rous' et le prélèvement est confié pour mise en culture à Françoise Barré Sinoussi qui travaille dans le laboratoire d'un pasteurien de Garches Jean-Claude Chermann, Françoise Barré est une jeune chercheuse qui a bénéficié d'une bourse des NIH avant d'être recrutée par l'Inserm en 1976 et se voir affectée au laboratoire de J-C Chermann. Détail qui a son importance pour la suite de l'histoire, son patron lui a confié un travail sur une molécule synthétique, HPA 23, inhibitrice de la retro transcriptase d'un virus leucémogène de la souris.
Début 198