Entretien avec Pierre Joly
M. Bungener, J-F Picard, 20 février 2019           

Joly P
De G à Dr., J-L Mandel, le ministre X. Bertrand et P. Joly à la FRM (Recherche et Santé, 107. 3. 2006)

A l'origine, une association pour la recherche médicale...

L'histoire de la Fondation pour la recherche médicale (FRM) commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme d'ailleurs celle de la recherche médicale ou de la recherche scientifique en général, à l'exception du CNRS, comme vous le savez. En France, la recherche médicale avait pratiquement disparue, mais certains garçons, je dis garçons parce qu'à l'époque ils étaient jeunes, comme Jean Bernard, Jean Hamburger, avec un patron qui s'appelait Robert Debré et quelques autres qui étaient allés aux Etats-Unis pour se former. Ce groupe de douze médecins envisageait la manière de relancer la recherche. Ils faisaient les couloirs des ministères, mais à l'époque l'administration avaient d'autres problèmes à régler, les restrictions alimentaires, la destruction des chemins de fer, les ports détruits, des villes rayées de la carte, etc. Voyant ce qui se faisait aux Etats-Unis, ils se sont dit : pourquoi ne pas demander de l'argent au privé ? Ils ont donc créé une 'Association pour le développement de la recherche médicale française'. Les statuts ont été enregistrés en janvier 1947 et ils ont commencé à tendre la main auprès des particuliers. Curieusement, l'affaire a rapidement bénéficié d'une large audience nationale. La bonne société s'est passionnée pour cette cause, comme le monde politique avec le président Edouard Herriot, mais aussi le Conseil d'Etat ou le 'Conseil national du patronat français' (l'ancêtre du Medef).

...financée par la vente de café brésilien

L'un des premiers financements de l'Association est dû à Louis Pasteur Valléry-Radot (PVR), le patron d'Hamburger, qui s'était rendu au Brésil sur un liberty ship afin d'y donner des cours à la faculté de médecine. La médecine française jouissait d'une grande réputation dans le monde, notamment en Amérique du sud. A son retour, les Brésiliens lui ont demandé le montant de ses honoraires. Il a refusé, mais les Brésiliens insistaient. Il faut se souvenir qu'à l'époque la France connaissait de grandes pénuries, avec des cartes d'alimentation jusqu'en 1949. 'PVR' leur a donc dit : "après tout, est ce que vous pourriez m'envoyer du café vert ?". Qu'à cela ne tienne et il en a reçu quelques tonnes qui ont été déchargés au Havre à la grande surprise de la douane, qui voulait lui faire payer des droits. Grâce à ses accointances politiques, PVR a réussi à récupérer son café pour le vendre aux enchères par l'entremise de la Fondation Salomon de Rothschild, un pactole qui a permis de donner toute sa dimension à l'Association et à Jean Hamburger de démarrer ses travaux sur la dialyse rénale à Necker. L'Association a été accueillie à la 'Domus medica' par le Conseil national de l'ordre des médecins, boulevard de La Tour-Maubourg dans le 7ème arrondissement parisien. Jean Hamburger était l'archétype du grand patron créatif. Voyez ses écrits remarquables d'anticipation ; discuter avec lui était quelque chose d'unique, j'évoquerais même une sorte de génie créatif. Mais c'était aussi un insatisfait, il fallait qu'il aille toujours plus avant. Sur un plan personnel, c'était un personnage un peu raide, à la limite violent. En tout cas, pas un homme de compromis, donc différent d'un Jean Bernard qui était quant à lui à la fois souple et courtois et qui savait cacher ses raideurs naturelles.

L'Association Claude-Bernard (ACB)

L'Association Claude-Bernard (ACB) a été créée pratiquement en même temps que la nôtre. En fait, l'ACB a été créée par Xavier Leclainche, le patron de l'Assistance publique parisienne (j'ai été son interne), assisté de son Secrétaire général Alphonse Gardie. Leclainche, qui était administrateur de l'Association pour la recherche médicale, a dit qu'il envisageait de faire quelque chose qui lui ressemble, mais au sein des hôpitaux parisiens. Pour l'aider à démarrer, l'Association pour la recherche médicale a dû changer ses statuts pour développer un schéma d'articulation complet - il y des archives sur cette opération à la Fondation pour la recherche médicale (FRM). Pour nous, l'avantage était de conforter notre vocation à gérer des fonds d'origine privée, alors que l'ACB était financée par le Conseil général de la Seine, puis par la Mairie de Paris. Mais quand le département de la Seine a été divisé en plusieurs autres (Hauts-de-Seine, Seine- - Saint-Denis, etc.), l'Etat a du intervenir directement dans le financement de l'ACB. On avait donc d'un côté une fondation financée par le privé et de l'autre une association financée par le public, donc deux sources de financement incompatibles, mais avec une forme de gestion commune. J'ajoute que nous avions une compétence nationale qui nous permettait de financer des hôpitaux à Bordeaux ou à Marseille, alors que l'ACB se limitait aux hôpitaux de Paris. Ensuite, les labos de l'ACB ont été - heureusement - phagocytés par l'Inserm, la dictature exercée par la Mairie de Paris étant devenue insupportable. Il semble qu'ils aient préféré se faire hara-kiri pour créer l'Association Robert Debré, dont le patron est d'ailleurs venu nous trouver un jour nous demander de l'abriter, ce que j'ai dû refuser, en lui expliquant que notre vocation n'était pas uniquement parisienne.

En 1962, l'association devient la 'Fondation pour la recherche médicale (FRM)

En 1962, l'association est devenue la Fondation pour la recherche médicale française. Ses statuts ont été déposés à l'instigation de Jean Bernard, de Paul Milliez et du dr. Claudine Escoffier-Lambiotte, une personnalité exceptionnelle, qui a inventé le journalisme médical. Au lancement de la FRM, elle a écrit dans Le Monde : " L'exemple de l'étranger montre que l'aide privée est, pour la recherche médicale, tout aussi nécessaire que l'effort national ; elle permet une souplesse et une rapidité d'attribution et de distribution des crédits difficilement concevables dans un cadre officiel et sans lesquelles les travaux entrepris risquent de végéter dans un conformisme étriqué. Elle favorise l'audace, l'épanouissement des valeurs originales ou isolées, et l'introduction, en marge des " plans d'actions concertées " (alors lancés par la Délégation générale à la recherche scientifique et technique - DGRST), d'une conception scientifique humaniste et libérale si étroitement inhérente aux travaux qui ne concernent, après tout, que l'homme et sa lutte solitaire contre la souffrance et la maladie. De plus, l'aide privée représente pour les chercheurs un puissant stimulant psychologique, car ceux-ci s'enorgueillissent à juste titre de la confiance que leur accorde une communauté, un village, un groupe industriel. Enfin, elle est le véritable ferment sans lequel l'effort national risque de s'endormir ou d'être dépassé, et c'est bien souvent l'initiative privée que l'on rencontre à la source de réalisations hospitalières ou scientifiques aux développements incalculables" (Le Monde, 5 mai 1962)

Le docteur Claudine Escoffier-Lambiotte

Quelques années plus tard, quand je suis arrivé ici, j'ai créé deux prix. L'un pour les journalistes qui s'exprimaient bien auprès du grand public et un autre pour les scientifiques qui disposaient des mêmes capacités d'expression. Les deux premiers primés ont été Jean Bernard et Claudine Escoffier-Lambiotte. Un jour je fais la remarque à Jean Bernard qu'il avait l'air très content d'avoir reçu le sien. Il m'a répondu : "vous savez mon cher président, j'ai distribué énormément de prix au cours de ma carrière. Mais moi, je n'en ai jamais reçu beaucoup". Quant à Claudine Escoffier Lambiotte elle était alors hospitalisée à l'hôpital américain de Neuilly en train de mourir du cancer. Pour recevoir son prix, elle est venue au Sénat malgré sa grande faiblesse. A la fin de la cérémonie, je lui ai dit je vais vous faire raccompagner à l'hôpital. Elle m'a répondu : "il n'en est pas question" et elle n'est partie qu'après le dernier invité. Elle est morte le lendemain. Cela faisait longtemps que je la connaissais ;en fait, c'est elle qui m'avait appelée pour diriger la Fondation. Mais elle avait un sacré caractère... J'ai assisté un jour à une empoignade entre elle et une grande journaliste, je regardais les balles passer, impressionnant! C'était une grande bonne femme. Jusqu'à la fin, elle a voulu garder son titre de secrétaire générale de la FRM. Sa secrétaire lui apportait les dossiers sur son lit d'hôpital. Quand vous côtoyez des gens comme ça, cela vous donne une belle image de la race humaine.

La Fondation s'installe rue de Varenne

En 1986, le président de la FRM était Jacques de Fouchier qui venait de la Compagnie bancaire (Paribas). Jean Hamburger et Jean Bernard l'assaillaient pour trouver un endroit disposant d'une grande salle de conférence. L'un des collaborateurs de de Fouchier lui parle un jour d'un bien immobilier à vendre, mais il y avait un problème. L'immeuble appartenait à l'Archevêché de Paris et il hébergeait la congrégation de la petite enfance. On y stockait l'emballage du chocolat en papier d'argent vendus pour aider à soigner les petits Chinois. En fait, cette congrégation vieillissante n'avait plus guère d'activité et de Fouchier avait été mandaté pour trouver un acquéreur. Il y a eu quelques discussions avec l'Archevêché qui renâclait pour vendre un bien où l'on serait susceptible d'exercer une activité commerciale. Il argumentait : "mais à qui voulez-vous que je vende ça ? A une ambassade ? Le bâtiment est trop petit. Un particulier ? Mais vous vous rendez compte du montant des travaux de remise en état ?". Puis en réfléchissant, il a pensé à la FRM : "Jean Bernard et Jean Hamburger, me font courir avec leur histoire de 'maison de la recherche'. Pourquoi ne pas l'installer là ?". Il explique donc qu'il connait une fondation qui serait intéressée, mais qu'elle n'a pas d'argent. En fait l'Archevêque lui a dit qu'il se contrefichait de la question de prix, mais de Fouchier s'entend questionner : "vous êtes bien sûr qu'il ne s'agit pas de faire du commerce dans cette maison ?
- Parfaitement Monseigneur, d'ailleurs les statuts de le FRM le lui interdisent.
- J'ai un autre souci. Sachez monsieur le Président que je suis créationniste. Or un certain Jacques Monod a sorti un bouquin évolutionniste intitulé 'le hasard et la nécessité'. J'entends donc qu'il ne soit jamais fait écho de ce Monod ici". Il a donc fallu introduire cette clause dans le compromis de vente, ce qui fait que vous ne trouverez aucun livre de Monod dans la bibliothèque de la FRM. Mais c'est ainsi que nous avons obtenu à un très bon prix cette maison rue de Varenne où nous sommes aujourd'hui.

Vous veniez de l'industrie pharmaceutique

J'ai travaillé dans l'industrie pharmaceutique jusqu'à ma retraite en 1993. J'étais alors aux Etats-Unis et c'est là que Jean Bernard et Claudine Escoffier-Lambiotte m'ont téléphoné pour me proposer de prendre la présidence de la FRM. J'étais déjà donateur, donc je les connaissais bien. Je leur ai donné mon accord, en les remerciant pour l'honneur qu'ils me faisaient, mais je leur ai demandé combien de temps cela me prendrait ? Ils m'ont répondu comme on le fait dans ce genre de circonstances : "guère plus d'une demi-journée par semaine..." En fait, je l'ai fait à plein temps de huit heures du matin à six du soir pendant une quinzaine d'années. C'est ainsi que je suis devenu le premier président de la FRM (1993-2010) à n'être pas banquier mais pharmacien, succédant à Gérard de Chaunac-Lanzac, qui avait présidé CETELEM.
En fait, j'ai toujours été épaté par ce qui m'est arrivé. Professionnellement, j'ai commencé comme chercheur en pharmacie. Avant-guerre, ma mère tenait un petit atelier de couture et mon père un cabinet dentaire, mais ils étaient au bord de la ruine. S'en est ensuivie l'Occupation et une période pas très drôle. En 1950, j'ai perdu mon père, alors que j'avais vingt ans. Nous n'avions plus de ressources. On a tout reporté sur mon frère ainé qui était en médecine et on m'a dit de me débrouiller. J'ai fait divers petits boulots, des remplacements de fonction, j'avais commencé la fac de pharmacie. Un peu déboussolé et quasiment décidé à abandonner mes études devant ces difficultés, je n'avais personne à qui parler de mes problèmes. Un jour, je vais voir le doyen de la fac de pharmacie, René Fabre. Malgré ses nombreuses occupations, il m'a reçu pendant une heure et demie et avec une gentillesse extraordinaire, pour me paterner : "il faut que tu continues tes études. Pour t'aider, je vais te donner 70 francs que je prendrai sur ma cassette personnelle." Cela m'a complètement requinqué et j'ai adopté la discipline qu'il enseignait, la toxicologie. Puis j'ai passé l'internat (1951-56) et j'ai fait mon service militaire. A l'époque, on restait trois ans dans l'Armée. Après l'Indochine, ça a été la guerre d'Algérie et j'ai fait partie de l'expédition de Suez. Après, j'ai fondé un foyer, mais je n'avais toujours pas beaucoup de ressources et je suis retourné voir mon patron. Il m'a suggéré de faire comme lui, c'est à dire du conseil d'entreprises. Je m'éloignais certes de mon objectif qui visait plutôt l'université et l'hôpital, mais c'est ainsi que j'ai intégré l'industrie en entrant chez Kuhlmann. Au bout de deux ans, j'ai été convoqué par Jean-Claude Roussel qui m'a dit qu'il souhaitait créer une société pharmaceutique. Il me proposait de le faire avec lui et c'est comme cela que je suis devenu industriel. Tout en gardant le bonheur de rester près de la recherche, devenu le numéro deux de Roussel-UCLAF, j'avais trouvé un truc que j'adorais puisque l'ensemble de ses laboratoires était presque aussi gros que l'Inserm.,

Comment caractériseriez-vous la relation de la médecine avec la pharmacie ?

Pour moi, c'est une relation inscrite dans la continuité. Jean Bernard parlait de la première révolution thérapeutique. Il a été vice-président de la FRM comme l'on sait. Un jour que j'en avais marre de passer mon temps à faire la manche pour elle, l me dit : "mais mon cher Président, vous ne faites pas la manche, vous faites de la bio-manche", subtilité d'un grand médecin qui avait cette perception des choses.
Il est vrai que souvent les médecins avaient tendance à distinguer le côté clinique et surtout diagnostique de l'aspect thérapeutique, qui n'existait d'ailleurs pratiquement pas dans le cursus, alors que du diagnostic à la thérapeutique forment un tout, surtout si vous y incluez la biologie, les techniques d'imagerie, etc. C'est ainsi que de l'établissement du diagnostic jusqu'à la thérapeutique, le médecin d'aujourd'hui est investi d'un pouvoir extraordinaire que l'on n'imaginait pas il y a seulement cent ans. Le médicament fait intégralement partie de cet ensemble et voilà la raison pour laquelle je ne me suis jamais senti dépaysé à la FRM. Mais bien entendu, cela résulte du profond changement d'esprit qui s’est opéré au sein du corps médical.
A l'hôpital, Lorsque je faisais fonction d'interne dans les années 1950, je me souviens qu'un jour mon patron, Laroche un type assez brut de décoffrage, me dit : "sachez Monsieur, que la clinique prime toujours le laboratoire". Plus personne ne dirait un truc pareil aujourd'hui. Je me souviens d'une salle de filles qui avaient des méningites tuberculeuses. On en perdait neuf sur dix, pour ne pas dire toutes. On les envoyait à Boucicaut pour qu'on leur enlève des noyaux caséeux. Elles nous revenaient avec des strabismes, scalpées, et on les perdait finalement. C'était consternant, ces jeunes poulettes que l'on voyait dépérir petit à petit et qui finissaient par vous claquer dans les mains.
André Paraf, mon second patron avait lui cette vision d'un continuum entre la clinique et la pharmacie. J'ai été interne dans son service des tuberculeux à Bichat. On donnait aux malades de la streptomycine par voie intramusculaire et des dragées de 'PAS' (acide para-aminosalicylique). Mais celui-ci s'oxyde très rapidement au contact de l'air et perd ainsi son activité. En outre, cette punaise de 'PAS' était la terreur des employés de la buanderie à l'Assistance publique, obligés de laver un linge hospitalier maculé d'excréments indélébiles. Un jour, un copain dans le service a l'idée que l'on pourrait essayer d'ajouter un anti-oxydant au 'PAS', le mettre en milieu liquide et l'injecter. Je vais donc voir le patron, le père Paraf, avec deux flacons et je lui dis : "voilà monsieur, ce que l'on a fait avec P...(?)
- Formidable! Bon vous allez les injecter au lit numéro tant" (à l'époque on ne disait pas monsieur 'x' pour parler d'un patient, on disait le lit numéro tant!)
- Mais Monsieur, on n'a pas fait de test et puis je ne sais pas si c'est complètement stérilisé...
- Dans l'état où il est, allez-y".
Je prends le matériel de perfusion et je branche mon patient. J'étais terrorisé. Heureusement, il n'était pas en salle commune, mais dans une salle à deux lits, dont l'un était inoccupé. J'ai décidé de coucher sur le deuxième lit. En fait, le patient a passé sa nuit comme un Jésus et le lendemain matin, il a pris son petit déjeuner tout heureux. Ce type qui était condamné par le patron est sorti de l'hôpital moins de trois mois plus tard, guéri.
Paraf était un grand bonhomme, comme Pasteur, il osait! Rien à voir avec la situation d'aujourd'hui. Désormais, vous allez à l'hôpital et pour la moindre intervention on vous fait signer une masse de papier où l'on vous signale que vous avez 20% de chance de mourir. C'est absurde, c'est une protection judiciaire qui n'a rien à voir avec une relation de confiance entre un patient et son médecin. En inversant le pronostic, l'association de la strepto et du 'PAS' intraveineux qui est devenue une spécialité pharmaceutique (Stapas) a complètement changé la donne. Ainsi, c'est au cours de l'internat que j'ai appris ce qu'était un médicament et que j'ai découvert ma vocation, cette révolution thérapeutique dont parlait Jean Bernard.

Les projets de nationalisation de la pharmacie envisagés par la Gauche à la veille des années 1980

En tant que patron dans l'industrie pharmaceutique, j'ai vécu cette évolution en direct. Bien sûr, la Sécurité sociale avait apporté d'énormes avantages à l'industrie dans les années 1950, en créant un marché du médicament, mais ensuite celui-ci s'est complètement ratatiné. A l'époque, la France était le deuxième pays au monde en matière de découvertes de médicaments, aujourd'hui on est je crois à la septième place. Les politiques portent une lourde responsabilité dans cette histoire. Le problème était que les gens ne comprenaient rien à l'affaire, ils ne voyaient que la petite pilule rouge, qui, de toute façon, coutait trop cher. Mais savoir comment la petite pilule était arrivée dans leur pharmacie ? Ils s'en moquaient. A l'époque, je me souviens d'avoir invité un garçon qui avait la haute main sur l'économie de l'industrie pharmaceutique pour lui dire : "choisissez un labo. N'importe lequel. Je vous passe les clés pour que vous alliez voir tout ce que vous voulez et comprendre comment cela fonctionne
"je ne pourrai jamais, répond celui-ci, en palissant
- Pourquoi pas ?
- Parce que j'y perdrais mon objectivité". 
J'ai cru que j'allais lui tordre le cou ! Voilà le problème, l'administration confie des responsabilités à des gens qui sont incapables de les assumer et qui, de plus, vous assènent leurs préjugés. Le résultat est la disparition des entreprises qui travaillaient pour le marché ouvert par la Sécurité sociale. Seuls ont survécu les gros groupes d'implantation internationale, c'est-à-dire des firmes pharmaceutiques qui font l'essentiel de leur bénéfice hors de France. Et ça, personne ne l'a vu passer. Pour la pharmacie, l'Etat a toujours été vécu comme un mal nécessaire, jamais comme un partenaire. Si vous comparez notre situation à celle de l'Allemagne, vous constatez toute la différence en termes de relations entre les pouvoirs publics et l'industrie, et cela malgré des décisions autrement plus drastiques que les nôtres. L'industrie pharmaceutique allemande n'a pas souffert de cette situation et a même su préserver quelques joyaux, alors que la nôtre n'a cessé d'être victime de notre manichéisme. Je me souviens d'avoir organisé une soirée pour réunir des industriels allemands et français. Des gens top niveau, cinq de chaque côté. J'avais fait cela à l'instigation de patrons français qui me disaient qu'ils ne comprenaient pas les succès de leurs homologues allemands. Je me souviens encore de ce diner au début duquel chacun se livrait à des déclarations emphatiques sans conséquences. Mais à un moment donné, un Français leur rentre dans le chou. Etant l'organisateur, j'en étais gêné. "Bon d'accord, vous les Allemands vous faites ceci, vous faites cela, mais chez vous... etc.". Et là ,un Allemand, un ami d'ailleurs, intervient : "permettez-moi de vous poser une question monsieur
- Je vous écoute
- Depuis combien de temps êtes-vous à la tête de votre entreprise ?
- Cinq ans
- Et moi, je suis entré dans la mienne comme apprenti, donc je peux dire que mon entreprise, je la connais".
Sous-entendu évident, ce n'était pas le cas de son interlocuteur. Vous avez ainsi d'un côté des gens pragmatiques, les Allemands, les Anglo-saxons, et de l'autre, nous les Français qui ne le sommes pas ; nous vivons dans des rêves successifs et ne sommes bons qu'à brasser des idées théoriques... Les Italiens sont d'ailleurs comme nous.

De la chimie à la biologie, la mutation de la pharmacie

A la fin du siècle dernier, la pharmacie était encore dans le schéma de la chimie et de l'extraction. Cela représentait encore 90% de l'activité. Brutalement, au début des années 2000 on constate cette énorme révolution issue de la génétique. Bien sûr, il y avait eu un précédent avec le développement des biotechnologies, qui permettait d'obtenir par fermentation des produits irréalisables autrement. Chez Roussel-UCLAF, je me souviens que l'on fabriquait des produits qui requéraient 125 stades de synthèse, ce que l'on avait réduit à 60, grâce aux développements des biotechnologies avec toutes les conséquences en termes de coûts de production. On est donc passé du schéma chimique, qui était le mien, à un monde ouvert sur le vivant grâce aux biotechnologies et, aujourd'hui, à la génétique. Désormais, l'essentiel de la thérapeutique ce sont les anticorps monoclonaux que l'on ignorait au début des années 1990 ! Mais mon impression est que l'industrie pharmaceutique n'a pas pris le virage assez vite, au risque de se retrouver un peu dépassée. C'est vrai que les industriels ont installé des cellules dédiées à ce type de recherches, mais le problème est qu'il y avait trop peu de généticiens à recruter, d'où le phénomène start up. Vivement que les gens aient des idées pour que je puisse les récupérer. Lorsqu'il a installé le Génopole, Pierre Tambourin a, à juste titre, déploré ce retard à l'allumage de l'industrie pharmaceutique. Quand j'ai quitté Roussel, j'avais préparé un exposé sur le plan stratégique de la maison. Un administrateur m'avait interpellé : " votre plan stratégique ne m'intéresse pas. Ce que je veux savoir c'est combien mes actions me rapportent". Je l'avais d'ailleurs très mal pris ! Désormais, la perspective financière pour une entreprise, c'est le court terme, voire le très court terme, c'est-à-dire un trimestre ! Comment faire de la prospective dans ces conditions ? Mais je pense que tout cela n'aura qu'un temps. L'avantage de la vieillesse c'est d'avoir constaté que l'on ne peut pas remonter aux sources de la Seine en nageant. Et le sens du courant, ce n'est pas de faire de l’argent à l'échéance de trois mois ! Le monde de l'entreprise est pragmatique. A partir du moment où l'on s'aperçoit que l'on a fait fausse route, on rectifie le tir et je pense que l'industrie pharmaceutique va entrer dans une troisième phase en se restructurant autour de la génétique.

Dans quelles circonstances devenez-vous président de la FRM ?

 Quand je suis arrivé dans cette maison en 1993, elle était un peu poussiéreuse. Mais indépendamment de cela, j'avais été outré par l'affaire de l''Association de recherche sur le cancer' (ARC) plombée par les malversations de son président Jacques Crozemarie. J'ai donc épluché l'ensemble des textes juridiques concernant les associations type 1901. J'ai découvert, à ma grande surprise qu'un président, avait tous les pouvoirs, sans restriction aucune. Je me souviens d'ailleurs de cette situation incroyable, un Crozemarie sortant son chéquier pour répondre directement à un solliciteur. Dans l'affaire de l'ARC il y avait aussi un grand patron, Georges Mathé, un morvandiau comme moi, un personnage assez compliqué je le reconnais, mais indiscutablement dans l'affaire, le responsable est Crozemarie. C'est lui qui a créé l'ARC et fait rentrer l'argent, au motif de la lutte contre le cancer. Ensuite, j'imagine comment les choses se sont passées. Un jour l'un de ses collaborateurs a dû lui dire : "Président, vous habitez à une heure de Paris, vous auriez un appartement dans la capitale, ce ne serait pas plus mal.
- D'accord, mais c'est un peu ennuyeux...
- Ne vous inquiétez pas, on inscrira ça au bilan" et on lui achète un appartement parisien. Puis on continue: "Bon, vous n'allez pas continuer à prendre le métro. On va vous acheter une voiture. Ne vous inquiétez pas, on passera ça en frais d'exploitation"... S'ensuit une sorte de dérive naturelle chez un garçon qui n'avait aucune expérience de manager. Donc, partant du fait que notre association avait été créée une cinquantaine d'années plus tôt et fondée sur des bases éthiques, je devais trouver un dispositif de contrôle par lequel un président ne puisse disposer des fonds collectés à son gré personnel.

Vous installez alors une nouvelle gouvernance 

Après y avoir murement réfléchi, j'ai décidé d'installer à la FRM un conseil de surveillance et un directoire. Ce directoire est composé de trois professionnels appointés (des directeur-trice-s des affaires scientifiques, du développement et de la communication et du service financier), qui assument la responsabilité civile et pénale de leurs décisions. Quand je suis arrivé à la Fondation, je demande à la directrice médicale si elle vérifiait l'emploi des fonds collectés. Elle me répond : "Ce n'est pas la peine. C'est une question de confiance..
- Mais par exemple, vous leur donnez de l'argent pour travailler sur le cancer et ils vous font un clonage. Ca ne vous gêne pas ?
- Si bien sûr, mais que peut-on y faire ?".
Or, avec le nouveau dispositif, la direction de la FRM devient civilement responsable de l'utilisation des fonds mis à la disposition des chercheurs et le président du conseil de surveillance ne peut plus dire qu'il a besoin d'argent pour changer de voiture. Réciproquement, le président du directoire ne dispose que des sommes confiées par le conseil de surveillance.
Le conseil de surveillance quant à lui est composé de bénévoles, gages de personnes de qualité, qui définissent la stratégie de la maison, surveillent sa bonne exécution et nomment les membres du directoire. Ce conseil est composé de trois collèges, un collège de 'P.Q'. (personnalités qualifiées), dont un représentant élu par les donateurs, un collège de scientifiques et le collège des représentants de l'Etat. Le conseil de surveillance fait des propositions sur l'évolution souhaitable de la Fondation à long terme et le directoire, lui, fait un compte rendu de sa gestion, ce qui le décharge de la gestion quotidienne.
Une raison pour laquelle j'ai imaginé ce dispositif est que la fonction de président de fondation est le plus souvent dévolue à un retraité. Celui-ci a le choix d’être en poste à temps complet et moi je l'ai fait parce que je suis anormal ! , mais ce n'est pas le cas général et un président va partager son temps entre sa télévision, son jeu de boules, son golf... Ce n'est pas sain. En outre, si c'est quelqu'un d'important comme l'actuel patron d'AXA (Denis Duverne), il peut y passer une demie journée ou une journée par semaine et il pourra ainsi déléguer la gestion quotidienne à des professionnels. La FRM dispose ainsi d'un dispositif partagé entre décideurs et exécutants.
J'en suis au deuxième couple président du conseil de surveillance et directeur et cela fonctionne sans aucun problème. Mais j'ai eu du mal à convaincre le Conseil d'Etat. On sortait du schéma habituel : qu'est-ce que c'est que cette nouvelle machine qui se met en route ? Bref, le syndrome de suspicion classique. Le dossier est passé de rapporteurs en rapporteurs. Mais désormais, ils sont convaincus. Ils ont même sorti un projet type d'organisation des fondations inspiré par notre dispositif. Reste qu'il a fallu vingt ans pour qu'ils y arrivent!

Un conseil scientifique composé de chercheurs

La FRM dispose d'un conseil scientifique pour conseiller la stratégie du conseil de surveillance. C'est lui qui propose d'opérer des choix parmi les demandes d'aides individuelles ou de soutiens aux projets présentés par les comités du directoire (financement, recherche). Je rappelle que, suivant la volonté de ses fondateurs, la FRM a vocation à s'intéresser à toutes les maladies, autrement dit à affirmer ses compétences dans tous les domaines de la médecine. Notre conseil scientifique qui était composé de 24 membres aux débuts, en compte aujourd'hui 132, élus pour quatre ans et renouvelables par moitié tous les deux ans, issus de l'Institut Pasteur, de l'Inserm, du CNRS ou des hôpitaux. La direction de la Fondation a juste le pouvoir de proposer des postes de conseillers quand les élus ne couvrent pas l'intégralité des maladies. Le principe fixé par Jean Bernard étant d'empêcher la constitution de chapelles autour d'une spécialité quelconque.
Cela dit, il m'est arrivé de me retrouver confronté à un comité scientifique installé pour une pathologie spécifique, il s'agissait du sida, dans un cas où il fallait gérer des fonds d'une manière particulière. J'avais donc placé à la tête de ce comité la présidente de notre conseil scientifique, pour qu'elle puisse faire respecter notre éthique de fonctionnement. Celle-ci vient me trouver lors de la première réunion du comité : "Pierre, ce n'est pas possible, ils s'engueulent, ils s'injurient...
- Attendez, on va mettre ça au point, et je descends.
- Primo, je ne veux pas que vous vous engueuliez, secundo, je ne veux voir aucun écho de vos propos dans les journaux et tertio, je vous rappelle qu'il s'agit de distribuer de l'argent qui vient du public et pas d'une subvention de l'Etat". Un membre de la commission (que vous connaissez...?) se lève et m'interpelle : "mais vous êtes qui vous là ? Le raminagrobis ?
- Ici, c'est moi le patron. La porte est là, si vous voulez la prendre, n'hésitez pas". Pof...! Il s'est rassis et la bronca a été terminée. Quand vous êtes en face de chercheurs, si vous ne leur montrez pas de quel côté est le manche, parfois ça part dig dig. J'ai une réelle estime pour ces gens, leur dévouement dépasse l'habituel. Bien sûr, ils ne sont pas tous comme ça, comme dans tous les milieux, vous en avez des très bons et vous avez des tartes, mais ces derniers sont rapidement identifiés comme tels par leurs pairs.
C'est le même problème en matière de communication. Un jour je me rappelle avoir proposé à un ami, patron d'une chaine de télévision, de faire une émission sur la recherche médicale. Il m'a répondu : "Il y a un problème mon cher Pierre. Il y a deux types de chercheurs les bons qui parlent mal et les mauvais qui parlent bien. Donc, on n'aura pas de bons chercheurs et il vaut mieux s'abstenir...". Globalement, il n'avait pas tort, ceux qui la ramènent le plus ne sont pas forcément les meilleurs.

Les ressources de la fondation

Aujourd'hui, les ressources de la FRM sont constituées en majorité de legs, souvent effectués par d'anciens donateurs. Plutôt que de légataires, je devrais d'ailleurs dire de légatrices, les femmes se révélant bien plus généreuses que les hommes. Mais cela varie et, à d'autres moments les ressources proviennent majoritairement des entreprises. En ce qui concerne les particuliers, le problème est qu'aujourd'hui ceux-ci sont extrêmement sollicités par d'autres fondations.
En fait, nous avons trois catégories de donateurs. On a d'abord le fidèle convaincu qui assure le financement de roulement de la Fondation. Puis vous avez l'incertain au grand cœur, qui va se dire tiens je vais faire une donation. Enfin il y a ce que j'appelle les indulgences plénières, des personnes qui donnent parce que cela fait bien, pour montrer qu'elles sont généreuses, mais au fond ils ne sont pas convaincus et au moindre problème, pouf !, ils disparaissent. D'où la nécessité pour la FRM de disposer de vrais professionnels capables de suivre les évolutions de cette économie de dons.
A propos des legs, je dirais que le principal problème que j'ai pu rencontrer à la FRM est le 'massacrer les requins'. Quand vous collectez des fonds auprès du public, nous n'imaginez pas le nombre de prédateurs qui peuvent tourner autour. Un jour nous avons reçu la donation d'un immeuble que nous avons vendu par licitation. Mais un type voulait le récupérer et il nous a fait des procès, allant jusqu' à apposer des calicot sur l'immeuble en question : 'Joly assassin!'. C'est le genre d'affaire, qui peut vous empêcher de dormir. Il faut avoir les reins solides et ne pas hésiter à rentrer dans le chou de ce genre de personnage. Le problème est récurrent, pour beaucoup de gens une fondation est une structure fragile, donc qui les attire comme la lumière attire les insectes.
Quant à la gestion des fonds collectés, la rigueur de notre gestion nous a toujours mis à l'abri des critiques de la Cour des comptes ou autres instances de contrôle. Je me souviens que l'IGAS (l'Inspection générale des affaires sociales) nous a épinglé une fois, à juste titre d'ailleurs, pour l'utilisation insuffisante de notre rez-de-chaussée, rue de Varenne. Lorsque j'ai pris la présidence de la Fondation, l'IGAS nous a fait remarquer que notre maison des chercheurs n'était pas toujours occupée, ce qui entrainait des frais généraux improductifs. On a réfléchi et on a décidé de sous-louer notre rez-de-chaussée à 'Sodexo Prestige', qui a ainsi la jouissance des locaux pour organiser des réceptions quand nous ne les utilisons pas. Cette disposition nous a d'ailleurs rapporté suffisamment d'argent pour rénover entièrement les locaux. Autrement, le rapport de l'IGAS était excellent et je me suis dit qu'il fallait en faire un résumé pour le diffuser auprès de nos donateurs. J'ai donc demandé son accord à l'administration. J'avais écrit 'l'avis de l'IGAS sur la FRM est satisfaisant', mais Madame Dufourcq m'appelle du ministère de la Recherche, pour me demander d'écrire non pas satisfaisant, mais 'très' satisfaisant!
La FRM a ainsi constitué un modèle d'organisation pour d'autres fondations ou associations. Quand l'ARC a explosé en vol, le Gouvernement est venu nous demander de la prendre en charge. J'ai dû refuser. Ce n'est pas que cela m'effrayait, mais l'image de cette association était complètement gâchée (en fait sa gestion a été reprise par l'IGAS). Quand vous avez un dispositif qui fonctionne bien, vous pouvez intervenir pour résoudre un problème ponctuel (cf. ce qui s'est passé avec le sida où nous avons tenu notre rôle). Mais en tant que fondation, nous ne pouvons pas nous permettre d'absorber des gens. Nous ne sommes pas une entreprise. Ma vocation de président d'association ce n'est pas de bouffer les autres, mais de satisfaire les demandes de chercheurs et que les donateurs soient contents de l'utilisation des fonds mis à leur disposition. En 2002, on a simplement participé à l'élaboration d'un 'comité de la charte' et à l'installation d'une instance 'fondations abritées', qui inclut par exemple la Fondation de France, mais aussi l'Institut Pasteur ou les Orphelins d'Auteuil.

La FRM et les établissements de recherche publique

J'ai souvent été convoqué (convié, pas convoqué) par les directeurs du CNRS ou de l'Inserm pour m'entendre dire que nous pourrions peut-être décider d'une stratégie commune. En fait, cette proposition cachait la volonté de nous récupérer en douceur. Là aussi, il a fallu être très sec pour dire non. Je n'ai pas d'hostilité vis à vis de la recherche publique, mais pour le dire gentiment, on y rencontre parfois des procédés qui relèvent des tribunaux. En tant que fondation, je n'ai pas envie d'embarquer les gens dans une affaire où ils ont l'impression de perdre leur indépendance. Quelqu'un qui fait un don à une fondation, ce n'est pas comme payer ses impôts. Il a fait un choix, il sort son carnet de chèque, c'est un investissement fort que vous vous devez de respecter. En tant que responsable, mon rôle se limite à assurer l'interface entre donateurs et chercheurs. Je me souviens du cas d'un chercheur (un gars célèbre que vous connaissez...?) récusé par le conseil scientifique de la FRM à cause de ses engagements politiques. J'ai tenu mon rôle de patron devant le conseil scientifique : "vous allez me le remettre dans le lot de nos demandeurs, sinon je vous demanderais de m'expliquer les raisons de votre refus".
On fustige parfois le fonctionnement routinier de la recherche publique. Je pense que ce n'est pas le problème. J'ai eu des responsabilités chez Roussel-UCLAF. Quand nous avions une équipe qui trouvait quelque chose, la première des choses à faire était de la casser. Pourquoi ? Tout simplement parce que si vous optez pour le statu quo, pendant les vingt années suivantes, les chercheurs vont vous ressortir les mêmes trucs, vous vous heurtez à des intelligences qui sont focalisées sur une découverte et ne sont plus capables de faire autre chose. De plus si vous laissez quelqu'un trop longtemps en place, vous finirez par vous heurter au problème des chapelles. C'est la raison pour laquelle Jean Bernard qui était hématologue a poussé à juste titre la FRM à un renouvellement très fréquent de ses thèmes, comme de son management. Le problème du secteur public est que si vous faites cela, I.e. pousser à ce 'turn over', vous vous retrouvez immédiatement avec les syndicats sur le dos.
Un jour, un Secrétaire général de l'Inserm me demande de lui fournir la liste des gens que nous aidions. J'ai accédé à cette demande qui ne me semblait pas anormale a priori, mais à la fin de l'année, on a constaté la diminution de la dotation des intéressés, compte tenu de la subvention reçue de la FRM. A partir de ce moment-là, j'ai décidé de ne plus communiquer ce genre d'information.
Il y a d'ailleurs une contradiction inhérente à ce comportement. Les chercheurs qui nous sollicitent sont essentiellement issus du secteur public. Prenez des gens comme Pierre Corvol ou Alain Fischer qui ont présidé notre conseil scientifique, avec eux on voit mal comment il pourrait y avoir contradiction entre la stratégie d'un établissement public de recherche et celle de la FRM. A l'occasion, j'ai posé la question aux chercheurs. Pourquoi sont-ils si soucieux de participer à notre conseil scientifique ? Outre qu'ils sont bénévoles (ils reçoivent aujourd'hui une petite indemnité), j'ai été stupéfié par leur réponse. Un médecin-chercheur en génétique m'a dit : "vous savez, moi l'hypertension je ne sais même plus ce que c'est. Or, à la FRM on se retrouve tous ensemble et on échange nos connaissances. On redevient (je dirais plutôt « devient ») polyvalent". Il me donnait là le puissant mobile d'inspiration qui les motive de manière itérative. Cette volonté d'ouverture établie dès le départ par des gens qui savaient ce qu'est la recherche, constitue la vocation principale de la FRM.

La recherche, c'est l'avenir

Aujourd'hui avec le grand débat ouvert à la suite des manifs des Gilets jaunes, j'attends avec impatience de savoir si on va y inclure la question de la recherche. Mon sentiment est que si nous ratons ce virage, nous sommes foutus. Les politiques en ont-ils conscience? Si vous regardez dans un passé récent, vous ne trouverez que deux hommes à s'être intéressé à la recherche, De Gaulle qui s'est impliqué personnellement et Mitterrand qui ne s'est pas impliqué directement, mais qui en a confié la responsabilité à Jean-Pierre Chevènement, le seul titulaire d'un ministère d'Etat chargé de la recherche et de l'industrie que la France ait jamais eu. Des visionnaires comme eux sont passés outre l'inertie du monde politique. Mais depuis lors, comme auparavant, si vous voyez les organigrammes, vous n'avez que des secrétaires d'Etat qui dépendent de l'Enseignement supérieur quand ce n'est pas de l'Education nationale. Reste qu'aujourd'hui, le Président de la République est élu pour cinq ans. Et que fait-il d'autre pendant son mandat sinon essayer d'être réélu ? Dès lors, comment lui demander d'envisager des investissements sur dix ans, alors que la recherche, qui devrait être son principal problème, a fondamentalement besoin du long terme. Cela, il faut que je l'écrive.

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