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   Entretiens avec Suzy Mouchet

             les 25 avril 2002 et 28 mars 2019 (JFP) et le 11 déc 2019 ( V. Fafeur et JFP)

Années de formation

Je suis née à Paris en 1938. L’année suivante mes parents sont partis pour Marseille où vivaient mes grands-parents. Mon père, ingénieur Sup’Aéro, y travaillait pour la SNCASE (Société nationale des constructions aéronautiques du Sud-Est). Résistant, FFI, il est mort en 1944 (plus exactement porté disparu, son corps n’ayant jamais été retrouvé), lors d’un combat contre les Allemands dans le maquis du Plan d’Aups Sainte-Baume, dans les montagnes d’Aubagne. Avec mon frère, nous sommes devenus pupilles de la nation, ce qui m’a aidé plus tard dans mes études. Ma mère ayant changé de vie, ce sont mes grands-parents de la branche corse par ma grand-mère  « Giovoni » qui m’ont élevée à Marseille où j’ai fait mes études au pensionnat Jeanne-d’Arc jusqu’au premier bac section C, puis classique. En fait, je voulais faire de la philo et des lettres. J’adorais la lecture, il m’arrivait de lire jusqu’à 2-3 heures du matin. Il fallait pour cela que je m’inscrive à la fac d’Aix-en-Provence. Mais ma grand-mère, un peu ‘vieille France’, ne voulait pas que je prenne trop de liberté et me laisser circuler quotidiennement entre Aix et Marseille. J'ai donc un peu tâtonné et finalement, je me suis inscrite eà la faculté de pharmacie et en SPCN (certificat propédeutique). On avait de bons profs à la fac des sciences, notamment Metzger qui m'a donné le gout de la chimie organique, une discipline qui me fascinait.

Pourquoi la pharmacie ?

Ma curiosité intellectuelle pour la chimie organique s’explique : comprendre l’agencement des molécules dans l’espace pour en former d’autres plus complexes. Peut-être que cette idée d’assemblages, de cuisine en quelque sorte, est quelque chose de féminin. En tout cas la biochimie, c’est l’approche du vivant, même si on commence par le benzène. En ce sens, peut-être que les sciences de la vie sont plus particulièrement liées au ‘féminin’, la naissance, l’évolution, les mystères de la vie. Et, pourquoi n'ai-je pas choisi la médecine ? J’avais le sentiment que cela consistait bien davantage à s’engager dans une pratique, soigner les malades, que dans de la spéculation intellectuelle, ce en quoi je me trompais ; il faut savoir que dans les années 1960 en facs de pharmacie, personne ne parlait de recherche. A l'inverse, je pensais que cette discipline pouvait m’apporter une culture plus généraliste, c’est-à-dire me permettre d’acquérir une culture scientifique qui ne m’empêchait pas d’en développer d’autres par ailleurs, littéraire, culturelle, artistique…

À l’époque, j’étais passionnée de cinéma. C'est comme cela qu’en rencontrant Gérard Guégan, un écrivain journaliste communiste, j'ai assuré le secrétariat de rédaction de la revue 'Contre-Champ' (https://fr.wikipedia.org/wiki/Contre-Champ), un mensuel de critique cinématographique proche de la nouvelle vague que cet ami avait créée en 1961 et publié par l’imprimerie du journal 'La Marseillaise'. Je me souviens de nos séances de cinéma, au ciné-club de Marseille et souvent pittoresques dans les cinémas de la banlieue marseillaise que nous écumions... Plus tard, j’ai de nouveau travaillé avec Guégan lorsqu’il a créé à Paris  la revue littéraire ‘Subjectif’ dans laquelle une nouvelle de mon frère Edmond a été publiée. Autant de circonstances qui m’ont rapproché du monde de l’édition.

J’ai obtenu mon diplôme d’Etat de pharmacienne en 1964 et suis partie m’installer à Paris où j’ai rencontré celui qui est devenu le père d'Hannibal, un mathématicien. Je me suis installée chez une bande de d’amies niçoises et parisiennes, des filles de gauche, dont Dany, devenue de l'épouse de Paul Marie de la Gorce, qui habitaient rue Visconti (VI°arrondissement), dans… la maison de Jean Racine. Maison fréquentée par Régis Debré et Bernard Kouchner. Faisant fonction d’interne à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye de 1965 à 1969, je souhaitais passer l’internat, et ce contre l’avis de mon compagnon, en y pensant, un machiste, j'ai donc dû préparer ce concours en catimini ; J'ai réussi l'écrit, mais j'ai loupé l'oral pour des raisons totalement idiotes, les dates de celui-ci ayant été changées à mon insu. Et, en dépit de l’intervention de la pharmacienne chef de mon laboratoire, le président du Conseil de l'ordre a refusé de me laisser passer l’oral le lendemain ! En revanche, j’ai passé mon CES d'immunologie en 1970 et n’avais aucune envie de m’installer en officine, malgré certaines pressions familiales.

Des débuts dans la presse scientifique

Fin 1970, je me suis retrouvée mère d’un Hannibal âgé d’un an. Je voulais travailler. C’est là qu’une amie, biologiste, m’a présenté à Nicolas Vichney, journaliste dans les pages sciences et médecine du ‘Monde’ avec qui elle s’occupait d’une revue intitulée 'Sciences-Progrès-Découverte', l’une des plus anciennes revues scientifiques, publiées chez Dunod. Nicolas Vichney me reçoit, je lui expose mon cursus et il me demande : "vous avez envie de rédiger?"
- Oui
- Bon, j'ai ce sujet à traiter. Je vous passe le texte. Vous le réécrivez et vous me le renvoyez dans les quinze jours"
. Je suis partie avec le paquet sous le bras, je travaille dessus et je le lui renvoie dans les délais. Il m'appelle le lendemain : "c'est bon, vous êtes embauchée". Mon job consistait à faire de l'editing dans cette revue. Puis, j'ai mené des entretiens et j'ai ainsi appris le métier de journaliste scientifique. J’ai fait des piges pour 'La Recherche' et participé à la rédaction de la revue annuelle du CNRS Images de la physique, lancée par le physicien Franck Laloë en 1972, avec Dominique Verguèse, collaboratrice de Nicolas Vichney au 'Monde'. Et encore avec cette dernière, j'ai travaillé pour l’ESRO, l’Agence européenne de recherche spatiale, ESRO devenue ESA (European Space Agency), à la rédaction d’un rapport sur 'Ariane', notre fusée nationale. A cette occasion, je me souviens d'avoir emporté des plans de l’engin chez moi un week-end pour travailler sur  des schémas ; puis le dimanche, coup de téléphone et copieuse engueulade. C'était interdit ! J’ai eu ensuite la possibilité d’entrer à l’ESRO, mais je ne parlais pas assez couramment l’anglais à l’époque. J'ai également fait des rapports pour la compagnie générale d’électricité (CGE) sur l'état de la téléphonie, le passage de l'analogique au numérique ; je me souviens également de la rédaction d'un rapport de 250 pages sur la pollution et la CGE.

Flammarion-médecine

En 1973, j'ai eu deux propositions d'embauche : à la revue 'Que choisir?' et chez l’éditeur Flammarion-médecine, du groupe dirigé par Henri Flammarion. A l'époque, il était facile de changer de job et les contacts étaient aisés. J'ai donc choisi Flammarion où je suis resté presque dix ans, comme assistante de la directrice, Josette Novarina, une femme remarquable, qui avait une formation de biologiste. Flammarion-médecine, maison d’édition prestigieuse, disposait d'un comité de rédaction présidé par Jean Hamburger, ami et conseiller direct du DG, assisté de Jean-François Bach, Pierre Kamoun et Jean-Pierre Grünfeld (qui a rejoint ensuite le comité de rédaction de la revue 'médecine/sciences'), des Neckeriens. Ce comité se réunissait tous les mercredis sous la direction d'Hamburger avec Novarina et moi. Hamburger était un sacré mandarin : "Madame Mouchet ou Madame Novarina, excellent travail, cependant, j'ai une ou deux petites remarques à vous faire" ...et vlan, il vous descendait en flèche ! Lorsqu'il faisait la synthèse de nos comités, je l’entends encore dire : "le professeur Grünfeld pense que…, le professeur Kamoun a dit que…" et, pour résumer nos interventions, il appuyait : "Elles ont dit que…". Ce ‘Elles’ m’a toujours stupéfié, d’autant que c’était un homme parfaitement courtois, aimé et respecté de ses patients. Bref, il a bien fallu que nous nous imposions pour que, en tant que femmes, ces messieurs veuillent bien reconnaître nos compétences !

Notre travail éditorial et de fabrication était passionnant, les ouvrages publiés étaient des ouvrages de référence et parmi ceux-ci, depuis 1970, la traduction de l'incontournable et énorme traité de biochimie d'Albert Lehninger. Nos relations avec Henri Flammarion, qui assistait aux réunions du comité, toujours très intéressantes ; âgé de plus de 70 ans, il nous considérait un peu comme ses filles.  C’est donc là que j’ai eu à nouer des contacts avec nombre de personnalités surtout des hospitalo-universitaires, coordinateurs de traités, comme Georges Mathé, Alexandre Minkowski, Paul Milliez, Emile Papiernick, Pierre Godeau, Yves Pouliquen, Jean Dausset, Daniel Alagille, Jean-Louis Funck-Brentano, Bernard Swynghedauw ou des chercheurs comme Philippe Lazar dont les quatre ouvrages de méthodologie statistique écrits avec Daniel Schwartz ont été publiés par Flammarion médecine. J'ai eu une relation de travail magnifique avec Josette Novarina jusqu'à sa disparition tragique en septembre 1982, juste avant la Foire internationale du livre de Francfort. Mais je n’ai pas voulu lui succéder. Je me souviens d'avoir refusé une invitation à diner de Charles-Henri Flammarion lors de la Foire pour m’entretenir de l’avenir après Novarina, lequel ? je ne saurai jamais, mais j’étais traumatisée par cette mort brutale. Et Lucie Degail m’a appelée.

Les éditions de l’Inserm

En 1983, c’est dans ces circonstances, comme celles des événements politiques, que je suis arrivée à l’Inserm. J’avais une amie, Geneviève Doyon, proche de Jean-Pierre Chevènement au Gouvernement. Associée à la préparation des Assises de la recherche, elle avait réuni un groupe de travail chargé de l’édition scientifique où elle voulait introduire quelqu’un qui vienne du privé. Moi-même, j’ai toujours été profondément progressiste. Je m’étais inscrite au PCF à Marseille et j’ai poursuivi mes activités dans ce champ à Paris, que j’ai d’ailleurs abandonné pour rejoindre Guy Debord et les Situationnistes  ; cela m’a permis de connaitre de nouvelles équipes, d’autant plus porteuses d’espoirs que la Gauche n’avait pas été aux affaires depuis longtemps. C’est ainsi que Philippe Lazar qui venait d’être nommé à la direction de l’Inserm a envoyé Lucie Degail, la responsable de la Mission information et communication (MIC), me chercher pour que je m’occupe des éditions de l’Inserm. Jusque-là existait la presse créée par Françoise Bélanger avec Michel Depardieu, le photographe, Françoise Burnold aux éditions et Yvette Coadou, la responsable  des colloques. En fait, les seules publications de l’Inserm concernaient justement les colloques soutenus et financés par l’Institut et la collection des « Statistiques médicales de décès » dont les données étaient issues du service de Françoise Hatton au Vésinet.

Dés mon arrivée, j’ai été assistée par un conseiller scientifique qui avait été nommé par Philippe Lazar, Claude Matuchansky, un professeur d’hépato-gastroentérologie[1] chef de service à l’hôpital Saint-Lazare, homme remarquable qui m’a énormément appris ; on a créé deux pôles d’édition. L’un en charge de la politique de soutien de l’Inserm aux revues françaises d’articles originaux ;  l’autre pôle était dédié aux ouvrages et à la création de collections. On s’appuyait en celà sur une commission des éditions, composée des membres des commissions scientifiques spécialisées (CSS). On a créé des collections réalisées en partenariat avec des éditeurs privés. Venant moi-même de ce secteur, je me suis demandé dans quel univers j'étais tombée, un autre monde : d’abord, la réunionite, et ensuite la notion de coûts complets, ignorée de ce monde du public, les chercheurs comme l'administration se demandant bien de quoi je parlais ! Et j’ai découvert ce qu'était le gaspillage… Bon, tout cela s'est mis au diapason. Avec la commission, nous évaluions chaque année les candidatures des revues françaises postulant pour un soutien et nous avons créés des collections nouvelles : la collections ‘Recherches en ….‘ (double versions, française et anglaise), d’abord en  immunologie, édité par Bernard Malissen du CIML à Marseille, et un autre en l'hépatologie par André Guillouzo, une unité Inserm de Nantes ; ne collection en santé publique a été lancée avec les Editions Doin, une autre avec ‘La Documentation française’. On a lancé la série des ‘Techniques en…’. Notre objectif était d’allier nos compétences à celles ses éditeurs privés, tel Gilles Cahn, directeur de ‘John Libbey Eurotext’.

La revue médecine/sciences

Le projet d'une revue de synthèse et de formation en langue française pour la recherche biologique et médicale a vu le jour peu avant chez Flammarion, sous la pression de Jean Hamburger. Je me souviens d'un déjeuner organisé avec ce dernier et Josette Novarina pour discuter de ce projet et avec Axel Kahn, Xavier Bertagna, Laurent Degos à la fin des années 1970. Là-dessus, survient l'élection de Mitterrand en 1981, avec la nomination de Jean-Pierre Chevènement à la Recherche et la loi d'orientation et de programmation de 1982 pour la recherche et le développement technologique de la France, avec ses 7 programmes mobilisateurs : l’un de ceux-ci, le 6, intitulé « Promotion du français langue scientifique et diffusion de la culture scientifique et technique » et d’une décision de  la commission permanente de coopération franco-québécoise de novembre 1982 de créer conjointement des revues scientifiques de haut niveau en langue française. ’est dans le cadre des programmes d’actions lancés par les deux gouvernements que s’est inscrite la création de  'médecine/sciences' (m/s), revue internationale de recherche biomédicale de synthèse en langue française. Une anecdote à ce propos : un peu avant cela, Jacques Benveniste, devenu conseiller scientifique de Chevènement, m'avait reçu au ministère de la Recherche pour, après m’avoir entendu sur le projet de Hamburger, m’envoyer sur les roses : selon lui, point de salut en dehors de publications en anglais ! Après Flammarion, c’est à l’Inserm que le projet a émergé, a été pensé et précisé par Claude Matuchansky, déjà conseiller de Philippe Lazar. Le montage de la revue s’est fait, avec la création de membres fondateurs de part et d’autre de l’Atlantique, pilotés par le ministère de la Recherche pour la France, celui-ci représenté par Brigitte Vogler, personnalité incontournable de m/s depuis ses débuts.

Membres fondateurs de m/s

Pour la France : ● ministère des Affaires étrangères ● ministère de la Recherche et de la Technologie ● Inserm, ● ministère de l’Education nationale ● CNRS ● Délégation générale à la langue française

Pour le Québec : ● ministère des Relations internationales ● Conseil de la langue française ● Fonds de la recherche en santé du Québec ● ministère de l’Enseignement supérieur, de la Science et de la Technologie

Aux débuts, je me souviens d'une des premières réunions, au siège de l’Inserm, présidée par Philippe Lazar, assistée de Lucie Degail et de Claude Matuchansky, conseiller scientifique, destinée à fixer le contenu de la revue. Y participait Michel Bergeron, gastroentérolgue du côté québécois, avec Jean Hamburger, Jean-François Bach, Jean Rosa, le cancérologue Jean-Claude Salomon, Brigitte Vogler du ministère de la Recherche. Nous sommes parvenus à un accord, après de longs débats avec les Québécois, qui souhaitaient, notamment, introduire une rubrique de « brèves » qui n’ont pas vu le jour. On a pu lancer m/s en 1984, grâce à l’énorme investissement de Brigitte Vogler du ministère de la Recherche (MIDIST), qui avait mené les premières discussions avec les autorités québécoises. Puis, nous avons travaillé sur ce dossier très compliqué en étroite collaboration. J’ai pris l'ensemble du dossier à bras le corps pour ce qui concernait le rôle moteur de l’Inserm et je l’ai gardé pratiquement jusqu’à aujourd’hui. La vie de 'médecine/sciences' a été riche en événements et rebondissements. En tant que conseillère et représentante de l’Inserm, j’ai commencé à assister régulièrement aux réunions du comité éditorial à l’époque où Gérard Friedlander (le successeur de Marc Peschanski) est devenu rédacteur en chef, au début des années 2000[2]. Désormais,  Michel Pohl, directeur adjoint du Disc, secteur IST est appelé à me succéder.

Rédacteurs en chef et adjoints France

Jean-François Lacronique (1984-1986)
Axel Kahn (1986-1997
Elisabeth Burseaux (1993-1998)
Marc Peschanski (1998-2001)
François Flori (1999-2001)
Gérard Friedlander (2002-2006)
Laure Coulombel (2002-2004)
Simone Gilgenkrantz (2005-2006)
Hervé Chneiweiss (2006-2016)
Laure Coulombel (2006-2016)
Jean-Luc Teillaud (2017-)
Laure Coulombel (2017-2018)
Thierry Jouault (2016-)

Rédacteurs en chef et adjoints Québec

Michel Bergeron (1984-2000)
Jacques Drouin (1993-2000)
Daniel G. Bichet (2001-2003)
Michel Bouvier (2001-2005)
François A. Auger (2003-2005)
Michel Bouvier (2006-2011)
Christiane Malo (2006-2011) 
                


Le département de l'information scientifique 
et de la communication (Disc)

En 1991, Philippe Lazar a entrepris de réorganiser les services centraux de l'Inserm. Les missions créées en 1982  [information et communication (Lucie Degail), partenariat économique et social (Francine Belaisch), relations internationales (Christine Chirol)] sont devenues des départements. C'est ainsi que j'ai été nommée directrice du 'département de l'information scientifique et de la communication' (DISC), après un bref intérim et succédant à Lucie Degail. Celle-ci a quitté l’Inserm en juillet 1991, pour rejoindre le CNRS et assurer la direction de la mission de la communication et de l'information scientifique et technique de cet institut, dirigé par François Kourilsky. Philippe Lazar et avait apprécié et appréciait ses compétences : elle avait organisé avec grand talent, en 1984, tous les événements pour la célébration du vingtième anniversaire de l'Inserm, en collaboration avec La Cité des sciences et de l'industrie La Villette et avec les régions, avec une exposition itinérante. C’est elle, également, qui avait réorganisé la presse avec Dominique Donnet-Kamel (DDK), le bureau des éditions à mon arrivée en 1983 et celui des colloques et lancé les clubs ‘Inserm-jeunesse’. Mais elle avait un caractère difficile, capable d’être extrêmement cassante et déstabilisante ; je me souviens qu'un jour, avec Dominique (DDK), nous nous étions concertées pour quitter notre réunion hebdomadaire, si Lucie se déclenchait ; mais nous ne l’avons jamais fait…  Bref, mon caractère est complètement opposé au sien, si bien d’ailleurs que sa fidèle secrétaire, Chantal Dartois, qui m’aimait bien pourtant, m’a très vite quittée !

Quand j’ai pris mes fonctions de directrice du DISC en 1991, je suis passé de 4 personnes à plus de 70 à gérer, avec 2 services au siège de l’Inserm, celui de l’information scientifique, dirigé par Nicole Pinhas et celui de la communication, dirigé par DDK, avec Marie-Christine Simon à la presse et des services au Vésinet (au nombre de 4), Kremlin-Bicêtre, Fer-à-Moulin (cf organigramme). Depuis 1969, un accord signé par le DG de l’époque, Constant Burg avec la National Library of medicine (NLM) au sein des National Institutes of Health (NIH), faisait de l’Inserm le référant de la NLM et de la base de données Medline, créée en 1971, pour la France. C’était le service de l’information médicale automatisée (IMA), créé et dirigé par une forte personnalité, la docteure Zérapha, et localisé au Kremlin-Bicêtre, qui était leur interlocuteur. Ce service assurait l’indexation des revues biomédicales françaises dans la base américaine, assurait tous les ans la traduction des nouveaux termes du thésaurus, du ‘MeSH’ (Medical Subject Headings), mais, surtout, répondait tous les jours aux demandes d’informations scientifiques formulées par les chercheurs. Par ailleurs, un souvenir me revient : bien plus tard, afin de défendre et d’obtenir l’indexation de 'médecine/sciences' (m/s) dans PubMed, nous avons été reçus par Donald Lindberg, le directeur de la NLM, en 2003, dans son immense bureau (à peu près deux fois la taille de mon appartement parisien !). Il avait travaillé avec François Grémy qu'il tenait en grande estime. Il était, en outre,  fasciné par notre Minitel et par la carte Vitale en train d’être mise au point. Et m/s a été indexé.

Ces années fin 1980-1990 ont été marquées par l’apparition et le développement progressif de l’Internet et des nouvelles technologies de traitement et de diffusion de l’information scientifique. Celles-ci rendaient possible un accès quasiment illimité aux revues scientifiques électroniques ; mais le problème de l’accès libre dans les sciences du vivant, par rapport à la situation en maths-physique, était l’existence de revues et d’éditeurs historiquement solidement installés (Elsevier, Springer, Karger…) et le nombre exponentiel de publications, le "publish or perish" tant galvaudé. C’est ce champ de travail qui allait me passionner et me prendre beaucoup de temps. Ce mouvement s’est développé au moment où le système traditionnel d’édition des revues scientifiques entrait en crise. Dès ma nomination, Philippe Lazar a demandé à Philippe Kourilsky, membre du CODIS et intéressé par nos activités, de me conseiller dans une réflexion sur la nécessaire transformation des moyens d’accès à l’information scientifique et médicale de l’Inserm. Notre DG pensait déjà à l’époque que : les institutions payent les salaires des chercheurs, payent leurs frais de fonctionnement, les chercheurs payent pour publier et tout le monde paye ensuite pour lire. Nous étions sur les fondements d’une légitime revendication d’un accès libre et gratuit à l’information, connaissance. Un rapport lui a donc été remis qu’il a validé et signé (cf. annexe World). Il pensait que l’Académie des sciences avait la légitimité pour monter une base de données avec trois niveaux d’acceptation (A, B et C), préfigurant les bases de preprints (cf annexe PowerPoint) et l'a sollicitée. L'idée était géniale, mais l'Académie, qui n'est pas vraiment animée par l’esprit révolutionnaire, n'a pas suivi. Suite à cela, Pierre Oudet, un médecin chercheur à l’unité Inserm 184,  l'institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC) de Strasbourg, dirigé par Pierre Chambon  où lui-même dirigeait une équipe, a été nommé par Philippe Lazar conseiller scientifique auprès de moi. Et, nous nous sommes jetés à corps perdus dans cet univers, en développant notamment le travail en réseau, c’est-à-dire en transversalité et non plus en verticalité. Le service de l’information médicale automatisée (IMA) a dû renégocier le marché des bases de données, qui avait été signé du temps de Lucie Degail, sous la houlette du ministère de la Recherche, marché évalué bien trop onéreux et devenu inutile avec la nouvelle politique d’IST à développer. Le service des microfiches de Philippe Guillaumet, situé au Vésinet, avait fait son temps auprès de chercheurs, temps glorieux d’ailleurs, et a été fermé. Nous avons redéfini les missions de l’IMA, mais celui-ci a été fermé au milieu des années 1990. En effet, progressivement, les chercheurs qui jusqu’alors sollicitaient les documentalistes pour avoir les informations scientifiques qui leur étaient nécessaires pour publier, vont accéder directement à celles-ci, grâce à Medline devenu gratuit en 1997.

Et enfin, avec la transformation du métier de documentalistes, nous avons créé le réseau dicdoc des ingénieurs en information, avec  Nicole Pinhas et son équipe ex IMA à Paris, Jocelyne Milan à Lyon, Christiane Davois à Marseille, Catherine Polge à Montpellier, Evelyne Crémer à Toulouse, sous la houlette de Pierre Oudet. Sacrée équipe ! Attention, tout cela n’est pas allé sans aléas. Soucieux de se donner le temps de réflexion et de se doter des moyens de  répondre à la demande des chercheurs qui souhaitaient être aidés pour leur accès aux informations scientifiques et de plus en plus pour accéder à des publications ouvertes, nous avons organisé la série des séminaires d'Obernai consacrés à l’actualité et l’évolution des pratiques en Europe et aux Etats-Unis (cf annexes Power Point). Ces séminaires avaient été précédés par une enquête menée sur les habitudes et les pratiques des chercheurs de la communauté Inserm en matière d’internet. Il est clairement apparu que c’étaient ceux des champs de la biologie moléculaire et de la génétique qui étaient, en majorité, concernés, à cette époque.

L’Open Access

Pierre Oudet m’a assisté tout au long de mon mandat de directrice du Disc. Il a beaucoup œuvré pour que l’Inserm  développe ou participe à toutes les actions en faveur de l’accès libre et gratuit (Open Access) aux données de la recherche. C’est au début des années 1990 que s’est développée la revendication. Un physicien américain, Paul Ginsparg a ouvert la première base de données de partages des informations. Ainsi, ‘arXiv’, un service de prépublication de documents de travail pour les mathématiciens et les physiciens, voit le jour en 1991. Au cours de cette décennie, avec Pierre Oudet nous avons souvent rencontré  David Lipman, le directeur depuis la fin des années 1980 du National Center for Biology Information (NCBI-NIH) à Bethesda et nous avons eu de nombreuses réunions aux Etats-Unis sur le développement des politiques de publication, réunions où l'Inserm était presque toujours le seul organisme français représenté. Nous avons également travaillé longuement sur les méthodes d’évaluation des chercheurs, évaluation fondée pour l’essentiel sur le facteur d’impact des revues, pernicieux facteur, ne serait-ce que pour les revues de recherche clinique ne pouvant rivaliser avec des 'Nature' ou 'Sciences'. Nous discutions également de l’intérêt d’une évaluation a posteriori des papiers de recherche, comme de l’intérêt que revêtent les erreurs en recherche. Il faudra attendre la fin des années 2010 pour que le ministère de la Recherche décide de subventionner l'’Open Access’ des publications des instituts de recherche et des universités dans le cadre d’un engagement. Je signale qu''EDP Sciences', qui a intégré les éditions EDK et qui vient d’être racheté par l’Académie des sciences de Chine est le premier éditeur français à avoir signé avec la Recherche un accord qui permet d'accéder à m/s en libre accès.

Changements de direction à l’Inserm : Claude Griscelli 1996-2001

Quand Claude Griscelli a succédé à Philippe Lazar, en juin 1996, depuis sa fonction de délégué général à la recherche clinique de la direction générale de l'AP-HP (1990-1995) et instigateur du Programme hospitalier de recherche clinique (PHRC) du ministère de la Santé mis en place par Bernard Kouchner, cela a été un sacré changement et provoqué de forts remous dans la maison. Lazar était resté plus de dix ans en fonction et certains hommes politiques souhaitaient depuis longtemps son départ, notamment pour occuper la place. François d’Aubert, alors secrétaire d'État à la Recherche entre 1995 et 1997 n’a pas épargné notre DG. Bref, un mercredi du conseil des ministre de juin 1996, Lazar a été démis de sa fonction. La passation de pouvoir a donné lieu à un drame.  J’étais en vacances à Saint-Tropez avec Manfred, mon époux, et on m’appelle en début d’après-midi : « madame Mouchet au téléphone ! ». On m’annonce que Lazar venait d’être remercié et me demandait de revenir à Paris. Retour en avion et tout le staff de la direction déjeune avec lui, juste avant la passation de pouvoir. Il était fou de rage, non pas de quitter l’Inserm, mais d’être remplacé par celui auquel il accordait le moins d’estime. J’étais dans mes petits souliers. Comme je le craignais, la cérémonie fut terrifiante. Il y avait là tous les directeur(trice)s de départements, Françoise Sevin, Christine Chirol, Francine Belaïsch, Jacques Thomas. Lazar a commencé par expliquer dans les plus grands détails tout ce qu’il avait réalisé pendant quatorze ans, en face d’un Claude Griscelli de plus en plus mal à l’aise. Pas un café offert, pas de boisson, absence totale de cendrier. Et, à la fin de de sa diatribe, il lui dit : « Professeur Claude Griscelli, je vous remets les clés de mon bureau et celles de mon coffre, symboles de ma fonction»  ; sur ce, il se lève, déclarant « l’entretien est terminé ».  

En fait, plus qu’une rivalité politique, je pense qu’il s’agissait entre les deux de personnalités totalement incompatibles. Griscelli est corse et politique retors, alors que Lazar a le sens de l’Etat chevillé au corps. Je ne parviens pas vraiment à exprimer ce que Lazar ressent vis-à-vis de Griscelli, un bon médecin-chercheur au demeurant, qui, de son côté, reprochait à son prédécesseur polytechnicien d’avoir ignoré la clinique. Francine Belaisch, Jacques Thomas, Françoise Sevin ont quitté l'Inserm peu après. Je suis restée. J'avais soixante-dix personnes au Disc dont je me sentais responsable, surtout devant un DG à mille lieux du précédent. Je ne pouvais pas  partir. Mais cela a été très dur. L’Inserm avait son logo et sa revue interne 'Inserm actualités', élaborés dès son arrivée à l’Inserm, par Lucie Dégail en charge de la mission information et communication (MIC) en 1982. Je me suis donc lancée, avec un prestataire extérieur, dans une étude qualitative d’image de l’Inserm, j'ai entamé le chantier du nouveau logo qui s’imposait après tant de temps et une nouvelle charte graphique, sans que cela témoigne du moindre jugement porté sur la direction précédente. J’ai eu droit à une levée de boucliers de la part de la vieille garde et des syndicats, les uns (dont je tairai les noms) m’accusant de trahison, les autres (les syndicats) de dépenser inutilement l’argent du contribuable. Dur, dur, mais en définitive, passée la tempête, le logo et la charte graphique ont pris leur place.   

Le DISC a ainsi été réorganisé. Claude Griscelli a supprimé les soutiens aux colloques, les conférences Philippe Laudat ont disparu, comme les éditions. Le nouveau DG n'écrivait pas, il fallait rédiger ses éditos, un travail que j'avais en horreur. En fait, la seule chose qui l’intéressait était la communication et la presse ; je me suis donc retrouvée confrontée à certains journalistes, par exemple, qui refusaient même de l'interviewer, notamment Declan Butler de 'Nature' qui avait, au demeurant, une grande estime pour Philippe Lazar. (Je me souviens d'avoir été interviewée par Butler à propos de l'affaire de l'amiante au moment où Allègre s’est déclenché contre l’Inserm et notre expertise collective sur le sujet ; bien m’en a pris, je dis à Butler : « ce n’est qu’une tempête dans un verre d'eau », formule qu’il a reprise texto dans son article... Bref, j’étais à bout versant communication, l’information scientifique revêtant peu d’intérêt pour le DG, qui  estimait que je ne faisais pas mon boulot de com. J’ai passé la main en 2000. Pour prendre ma suite, j’ai recommandé Marie-Françoise Chevallier-Le-Guyader, qui dirigeait l’équivalent du Disc à l’INRA depuis des années et qui souhaitait très vivement bouger (ainsi vont les communicants au fil des directions !) et je lui ai conseillé de faire acte de candidature pour prendre ma succession (j’étais mal à l’Inserm, elle était mal à l’Inra). Et cela s’est fait. Je me suis alors lancée dans l’histoire de l’Inserm, tout en conservant la gestion de 'médecine/sciences' et suivant de près les progrès de la politique de l’Open Access

Changements de direction à l’Inserm : Christian Bréchot 2001-2007

Mais peu après l’arrivée de Christian Bréchot, le successeur de Claude Griscelli, en 2001 à la direction de l’Inserm, Marie-Françoise a quitté l’Inserm. Moyennant quoi, j’ai repris la main sur des affaires dont Griscelli m’avait laissé la charge, l’information scientifique, avec le dossier de l’Open Access, surtout la revue médecine/sciences et le site Histoire. Stéphanie Lux est arrivée à la tête du DISC, une fille fine, intelligente et vive, qui m’a frappée par sa rapidité à comprendre et s’adapter ; je me suis très bien entendue avec elle et le nouveau DG. J’ai beaucoup apprécié Christian Bréchot, peu homme politique à mon sens ; il a rencontré pas mal de difficultés suite à la volonté des pouvoirs publics de voir s’accélérer les relations de l’Inserm avec l’enseignement supérieur (facs de médecine et CHU).

L’histoire de l’Inserm

Quand j’ai passé la main à Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader, cela s’est  donc passé sans heurt. Claude Griscelli m'a chargée de la ‘mission histoire de l’Inserm’ auprès de lui. C’est à cette occasion que j’ai revu Jean-François Picard, historien au CNRS, que je connaissais, et qui avait obtenu de Claude Griscelli une convention de recherche pour faire une histoire de la recherche médicale au XXème siècle. Nous avons alors décidé de partager nos compétences et nos savoirs sur nos projets conjoints. J’ai rejoint le site du Kremlin-Bicêtre où Nicole Pinhas était en charge de l’Information scientifique au sein du Disc. C’est en discutant avec Jean-François que j’ai pensé créer un site internet dédié à l’histoire de l’Inserm. Nous avons donc décidé de recueillir ensemble les témoignages de grands acteurs de la recherche médicale, ce que Jean-François avait déjà grandement engagé pour son propre sit, afin de nourrir une base de données informatisée et de préparer un livre. Dominique Donnet-Kamel avait déjà réalisées une vingtaine d’interviews de personnalités Inserm, avec le projet d’une petite plaquette qui n’a pas vu le jour. En fait, nous avons sérié nos objectifs. Lui se consacrait à une histoire de la recherche médicale en France depuis le début du vingtième siècle, moi-même me focalisant sur celle de l’Inserm. Cela a été une période de travail passionnante où j’ai pu valoriser les nombreux contacts noués au cours de ma vie professionnelle, notamment à la direction du Disc et j’ai beaucoup appris de l'historien. On connait les aboutissements de cette recherche : un site Inserm (https://histoire.inserm.fr/) et un site CNRS (http://histrecmed.fr/) opérationnels aujourd’hui, ainsi qu’un ouvrage préfacé par Jean-Paul Lévy, ‘La Métamorphose de la médecine’, publié en 2009, par les Presses universitaires de France (PUF), en collaboration avec l’Inserm.

 

[1] Claude Matuchansky a rédigé le premier projet de la revue médecine/sciences.

[2] Voir Nicolas Givernaud http://histrecmed.fr/images/pdf/MedecineSciences.pdf

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