De l'Institut Pasteur à l'Aviesan en passant par l'Inserm, repères sur l'organisation de la recherche médicale en France

    Pour citer cet article : J-F Picard, http://histrecmed.fr/ (01/2020)


    Aux origines de la recherche médicale, la prévention

    Les prémisses de la médecine scientifique surgissent à l'hôpital au début du XIXème siècle avec l'essor de la nosologie, lla classification des maladies, et surtout de l'anatomopathologie, l'étude des lésions organiques. Mais ces disciplines ne présentaient guère d'autres perspectives thérapeutiques que l'intervention chirurgicale, laquelle devait d'ailleurs porter la 'clinique' au sommet de son art en faisant la réputation mondiale de l''Ecole de Paris'. Au milieu du siècle, Claude Bernard introduit la physiologie au Collège de France, mais sans écho dans le corps médical de l'époque faute d'applications thérapeutiques. A l'inverse, la microbiologie que Louis Pasteur installe dans l'institut éponyme pour la mise au point de vaccins, apportait des moyens d'action incomparables à une médecine collective dans sa lutte contre les maladies infectieuses. En 1887, l'Institut devient ainsi un modèle d'organisme scientifique bientôt suivi par d'autres pays, le 'Rockefeller Institute for Medical Research' aux Etats-Unis, la Kaiser Wilhelm Ges. en Allemagne ou en France avec l'Institut du radium ou l'Institut de biologie physico-chimique.
    Au cours du XXème siècle, les deux guerres mondiales ont été propices au développement de la recherche aux armées (radiologie, chirurgie réparatrice et transfusion sanguine)  et surtout en matière de santé publique. La Grande Guerre a vu le développement de la lutte anti-tuberculeuse grâce à l'intervention de la fondation Rockefeller et, à son issue, la création d'un premier ministère de la Santé avec l'installation d'un Office national d'hygiène sociale. Au cours de la seconde Guerre mondiale, le régime de Vichy organise la médecine préventive afin de parer aux privations subies par la population d'un pays occupé. Cette tâche est confiée au pr. André Chevallier de la faculté de Marseille qui explique à son confrère Serge Huard, le chirurgien chargé du porte-feuille de la Santé que : "le secrétariat d'Etat dont il a la charge /.../ ne (pourra) accomplir la besogne technique qui lui incombe et donc prendre la place qui lui revient de grand ministère technique qu'en ayant à côté de lui un organisme présentant toutes garanties scientifiques". Une loi de 1941 crée l'Institut National d'Hygiène (INH),  chargé à l'origine de prendre les mesures nécessaires pour parer aux pénuries pharmaceutiques et alimentaires conséquences de l'occupation (insuline, nutrition et vitamines, lutte contre les maladies infectieuses, etc.) pour se transformer deux décennies plus tard en Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). 

    L'entre-deux-guerres, le clivage clinique - laboratoire

    En France dans l’entre-deux-guerres, la situation se caractérise par le clivage entre la clinique et la recherche biologique. C'est du moins ce que révèlent l’organisation de l’enseignement médical ou les projets d’assurances sociales. Dans un rapport célèbre sur l’enseignement de la médecine en Europe établi à la veille de la Première Guerre mondiale, Abraham Flexner le modernisateur de la médecine américaine a décrit les deux modes de fonctionnement qu’il a vu à l’œuvre  sur  le vieux continent (‘Medical Education in Europe’. New-York, Carnegie Foundation, 1912). L'Américain a constaté un mode d’apprentissage effectué à l’hôpital sur lequel repose l’'art de la clinique' tel qu’il s’est développé en France, de l’autre un mode d’enseignement fondé sur une pédagogie délivrée à l’université, reposant sur la physiologie et la biologie, qu’il a vu se développer en Allemagne et dont il va s’inspirer au profit de la médecine nord-américaine.
    En France, cette dichotomie entre la pratique clinique et la recherche de laboratoire explique l’antinomie surgie lors des discussions sur les projets d’assurances sociales. Dans les années 1920, les débats voient s'opposer une médecine curative fondée sur le 'colloque singulier' du praticien avec son patient à une médecine préventive, issue des travaux de laboratoire, promoteurs d'une nouvelle prophylaxie. Ainsi, le représentant des syndicats médicaux (dr. Félix Gadaud) n’hésite pas affirmer que la médecine étant par essence une activité libérale, les médecins redoutent les dérives d’une médecine double, une 'médecine de caisse' d'un côté et une 'médecine de clientèle' de l'autre, "...allergique aux termes de collectif ou de social accolés à ceux de médecine ou d'hygiène". En fait, les praticiens libéraux reprochent à leurs confrères salariés de dispenser des soins de qualité inférieure, ces derniers exprimant leur incompréhension vis-à-vis de confrères faisant si peu de cas d’une médecine préventive issue du pasteurisme. Ainsi, au cours de la première moitié du XXème siècle, le progrès médical a surtout bénéficié des recherches menées à l'Institut Pasteur (BCG, sulfamides et ultérieurement vaccin anti-poliomyélite) plutôt qu'au sein des facultés de médecine ou à l’hôpital où s'opère l'apprentissage de la pratique clinique. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Institut s'engage dans les voies de la biologie cellulaire et moléculaire, ses chercheurs convaincus de l’ignorance médicale en la matière n’envisagent d’autre salut pour l’avenir de la recherche que sa démédicalisation. 

     1945, faut-il démédicaliser la recherche médicale ?

    A la Libération, la diffusion des antibiotiques annonce une 'révolution thérapeutique' à laquelle participe le CNRS, l'organisme chargé de réorganiser la recherche française, notamment en médecine. Dans une note de 1944 adressée au directeur du CNRS, le pasteurien André Lwoff chargé de développer la fabrication de pénicilline en France explique pourquoi il conviendrait, selon lui, de démédicaliser la recherche pour la soustraire à l'emprise d'une médecine passéiste : « Il ne saurait être question pour des raisons pratiques de considérer l'étude scientifique des agents des maladies infectieuses humaines comme une branche de la médecine, dit-il. (La recherche) ne se développera efficacement que dans les laboratoires ou même dans des instituts spécialisés.../ L'immunochimie est née de l'étude de la formation des anticorps bactériens par l'organisme animal qui vient d'aboutir à la synthèse in vitro de ces anticorps, tandis que l'étude des virus née des recherches sur les principes lysogènes et sur les maladies de végétaux a ouvert un chapitre nouveau de la biologie et de la biochimie. C’est ainsi que la microbiologie a conduit par des voies diverses à la solution des problèmes relatifs à la structure des protéines et a amené à rejoindre la pathologie infectieuse et la génétique. [Or], le fait que la microbiologie n'est pas enseignée dans les facultés des sciences, mais dans celles de médecine par des professeurs qui ne sont pas des spécialistes a conduit la microbiologie française vers une crise très grave » (Arch. CNRS, AN 80284, liasse 212).
    Les cliniciens ne l'entendent évidemment pas de cette oreille. Le pédiatre Robert Debré, une sommité qui dirige service de pédiatrie de l'hôpital des Enfants malades où il a introduit les premiers laboratoires de recherche élabore un plan destiné à moderniser la médecine française. Celui-ci trouvera son aboutissement avec la réforme hospitalo-universitaire de 1958 inspirée par celle menée aux Etats-Unis un demi-siècle plus tôt autour de la trilogie 'soins-enseignement-recherche'. Pour autant, parallèlement à l'installation de la Sécurité sociale qui répond à ses vœux, Debré exprime le souhait que l'effort de modernisation nécessaire ne s'opère au détriment de la clinique. "On nous dit que nous devons accepter cette tendance qui pousse vers la médecins organisée, la médecine de l’Etat, la médecine collective. Que la médecine individuelle est une sorte de médecine de luxe, que la médecine collective deviendra nécessairement la médecine de demain. On a écrit que l’instauration d’un régime socialiste impliquant la socialisation de moyens de production et d’échange et la suppression du patronat et du salariat ferait disparaître les professions libérales et provoquerait la création de vastes services d’hygiène d’assistance médicale. Rien ne me paraît moins démontré. Quelle que soit l’organisation économique de la société – et le progrès à cet égard est indispensable et urgent -, il apparaît qu’elle ne doit pas troubler le colloque singulier entre le médecin et le malade" (Médecine. Santé publique. Population', Editions du médecin français, Paris, 1944). 

     Les années 1950, la renaissance de la Clinique

    En fait, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la relation  médecine - biologie devient un enjeu crucial pour la recherche médicale. Robert Debré préside le Conseil scientifique de l'INH à la direction duquel Louis Bugnard, un biophysicien de la faculté de Toulouse succède à André Chevallier. L'une de ses premières tâches consiste à imaginer un dispositif de bourses qui permette à de jeunes internes comme Maurice Tubiana, un futur patron de l'Institut Gustave Roussy, d'aller s'initier outre-Atlantique aux arcanes d'une 'biomedicine' en plein essor. Au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), l'un de ses protégés, Jean Coursaget, installe un département des sciences du vivant pour développer l'usage des marqueurs isotopiques en biologie. Bugnard devenu l'un des correspondants de l'Organisation mondiale de la santé (O.M.S.) participe à l'étude des effets des retombées atmosphériques provoquées par les explosions atomiques russes et américaines et il installe au Vésinet un 'Service de contrôle pour les radiations ionisantes' (Pr. Pellerin). Mais la modicité du budget de l'INH (50 MF courants 1947) qui ne représente que 5% des sommes consacrées par le CNRS aux sciences de la vie ou du budget de l'Institut Pasteur, l'empêche de répondre aux sollicitations de la clinique.
    En effet, au lendemain de la guerre une nouvelle génération de cliniciens parisiens s'affirme soucieuse de mettre la médecine au diapason d'une recherche de laboratoire dont ils ont pu apprécier les performances outre-Atlantique, dès lors que les avancées de la biologie cellulaire et de la biochimie ouvrent de nouvelles et extraordinaires perspectives à la recherche médicale. Ces néo-cliniciens s'intéressent désormais moins aux maladies infectieuses, semble t-il en voie d'éradication grâce aux antibiotique, qu'aux 'maladies des matériaux' selon le mot du néphrologue Jean Hamburger,cancers ou maladies cardiovasculaires. Réunis au sein d'un informel 'Club des treize', Jean Hamburger installe une Association pour la recherche médicale efficacement abondée par l'industrie. Devenue fondation en 1962, la 'FRM' est resté très active jusqu'à nos jours pour soutenir la recherche en pathologie via un dispositif d'aides individuelles à des médecins-chercheurs. En ce qui concerne la création de laboratoires, en 1956 le directeur de l'Assistance publique de Paris, Xavier Leclainche et le pr. Raoul Kourilsky organisent en concertation avec l'INH une Association Claude Bernard (ACB) chargée d'introduire la recherche de laboratoire chez les néo-cliniciens de l'Assistance publique parisienne. L'ACB apparait comme une véritable matrice de l'Inserm dans lequel elle finira d'ailleurs par se fondre. 

     

    Les premiers centres de recherche installés par l'ACB et l'INH (devenus ensuite unités Inserm)

    1952, C. de nutrition et de diététique humaine (Trémolières à Bichat) deviendra première unité de recherche Inserm (U 1)

    De 1956 à 1959

    CR sur l'insuffisance rénale de Jean Hamburger à Necker (U 25)
    C. d'allergologie de Bernard Halpern à Broussais (deviendra U 20, allergie et immunologie)
    CR sur les leucémies et maladies du sang de Jean Bernard à Saint-Louis
    C. d'immuno-pathologie et pathologie respiratoire de Raoul Kourilsky à Saint Antoine (U 23)
    C. médical de neurophysiologie appliquée de Jean Scherrer à la Salpetrière (U 3)
    CR biologiques néonatales de d'Alexandre Minkowski à Cochin (U 29, biologie néonatale)
    C. de Biologie de René Fauvert à Beaujon (U 24, recherches isotopiques)
    C. de gérontologie de François Bourlière à Sainte Perrine
    CR expérimentales sur les médicaments de Lechat aux Cordeliers
    C de Chirurgie expérimentale de Vaysse et Dubost à Broussais
    CR cardiologiques de Jean Lenègre et Scébat à Boucicaut
    C. de physiologie cellulaire appliquée à la radiologie et au cancer de Raymond Latarjet à l'I. Curie (U 22)
    C.de recherche de pathologie chirurgicale de Mallet-Guy à l'Hop. E. Herriot à Lyon
    C. de recherche sur la tuberculose de Robert Debré à Limeil-Brévanne
    UR de génétique médicale de Maurice Lamy à Necker (U 12)

    De 1960 à 1962

    C. Cancer de Boulanger au CHU de Lille (U 16)
    C.Gastro-entérologie, Bonfils, Lambling à Bichat (U 10)
    C. de physiologie animale de Housset et E Roux
    CR cancérologiques (U 50, futur ICIG) de Georges Mathé à Paul Brousse
    UR statistiques de Daniel Schwartz à l'Institut Gustave Roussy (U 21)

     Les années 1960, le temps des grands programmes

    A l'apogée des 'Trente glorieuses', avec le retour du général de Gaulle aux affaires, la V° République donne une nouvelle impulsion à la modernisation du pays. Suite aux débats d'un Comité interministériel animé par Robert Debré et son cadet Jean Dausset, une ordonnance du 30 décembre 1958 fusionne la faculté et la clinique au sein de Centres hospitalo-universitaires (CHU). La réforme installe un corps de professeurs hospitaliers et universitaires plein temps (PH-PU) dont la tâche sera d'assurer, au moins en théorie, la triple fonction de soins, d'enseignement et de recherche. Cependant, faute des moyens budgétaires adéquats, la réforme Debré n'a pu faire la place souhaitée à la recherche médicale. Cette lacune est bientôt compensée lors de l'installation d'une 'Délégation à la recherche scientifique et technique' (DGRST), une nouvelle administration chargée de gérer l'ensemble du budget de la recherche publique (passé du simple au double en un an). Après la physiques, les sciences de la vie sont la deuxième bénéficiaire de cette manne budgétaire. La DGRST lance des 'actions concertées' destinées à irriguer certains domaines scientifiques. De manière significative, sur les douze premières actions de la DGRST, cinq concernent des domaines prioritaires de la médecine et de la biologie : 'neurophysiologie et psycho-pharmacodynamie', 'nutrition', 'applications de la génétique', 'cancers et leucémies' (confiée au pr. Jean Bernard) enfin et surtout une nouvelle discipline dévoloppée à l'Institut Pasteur, une action 'bologie moléculaire' confiée à Jacques Monod lauréat du prix Nobel de médecine 1965 avec André Lwoff et François Jacob.

    dgrst

    Source : Notes et Etudes doc., D. F., 1965

    Outre ce dispositif, la DGRST se penche sur le fonctionnement des organismes scientifiques. L'INH ne semble pas avoir répondu aux attentes concernant les nouvelles orientations de la recherche scientifiques, comme l'aménagement de carrière des médecins chercheurs. La Délégation suggère son démembrement entre le CNRS qui récupérerait ses activités de laboratoire et le ministère de la Santé ses fonctions en matière de santé publique. En fait, la transformation de l'INH en Inserm procède de la volonté du corps médical comme de l'administration sanitaire de ne pas se laisser déposséder de leurs prérogatives en matière scientifique. Elle s'inscrit dans une mutation de grande ampleur qui voit s'amorcer la rencontre de la recherche médicale et de la biologie moléculaire.  A l'initiative du ministre de la Santé, Raymond Marcellin, un décrêt du 18 juillet 1964 installe l'Inserm en lieu et place de l'INH, sa direction étant confiée à l'ancien directeur général de la Santé, le dr. Eugène Aujaleu. Conseiller du gouvernement, le cancérologue Georges Mathé qui a participé à l'action concertée 'biologie moléculaire' auprès de Jacques Monod a joué un rôle essentiel dans cette réorganisation. Ainsi, l'Inserm est chargé de prendre la relève des programmes de recherche lancés par la DGRST; 100 MF (courants) sont budgétés à cette fin au titre du V° Plan (1965-1970), tandis qu'un programme d'équipement de laboratoires dont la moitié en province est prévu dans le cadre d'une politique de conventionnement avec les centres hospitaliers universitaires ou régionaux. Le conseil scientifique de l'Inserm est divisé en treize commissions scientifiques spécialisées (CSS) dont l'agencement traduit les perspectives ouvertes aux développements d'une 'médecine moléculaire'.

    Les Commissions Scientifiques Spécialisées de l'Inserm en 1965

    CSS1 Pathologie cellulaire et tissulaire, cancérologie, radio pathologie
    CSS2 Génétique, immunologie et pathologie moléculaire
    CSS3 Microbiologie, pathologie infectieuse et parasitaire
    CSS4 Métabolisme organique pathologies hépatique et digestive
    CSS5 Métabolismes inorganiques, physiologie et pathologie rénales
    CSS6 Physiologie et pathologies cardio-vasculaires et respiratoire
    CSS7 Physiologie et pathologie endocriniennes
    CSS8 Neurologie, neurophysiologie, psychologie et psychiatrie
    CSS9 Pharmacologie et thérapeutique
    CSS10 Chirurgie expérimentale
    CSS11 Hygiène de l'environnement
    CSS12 Alimentation et nutrition
    CSS13 Épidémiologie, médecine préventive

    Les années 1970, l'essor de la médecine moléculaire

    Inscrite dans l'héritage du pasteurisme et nourrie des nouvelles voies de la biologie moléculaire, l'immunologie est devenue le nouveau langage de la médecine décrite par A-M Moulin. Le Centre Hayem de l'hôpital Saint-Louis essaime pour donner naissance aux laboratoires de Maxime Seligmann (U Inserm 108 'immunuchimie et immunopathologie') ou de Jean Dausset  (U Inserm 93 Immunogénétique de la transplantation) où l'on aboutit à l'identification du système d'histocompatibilité 'Human Leucocyte Antigene' (HLA) récompensé par le Nobel de 1980, puis à ses applications cliniques en matière de greffes d'organes. A Cochin Jean-Paul Lévy un élève de Jean Bernard crée l'U Inserm152 'Immunologie et oncologie des maladies rétrovirales' qui donnera naissance à l'Institut Cochin de génétique moléculaire' (ICGM). Georges Mathé installe son Institut de Cancérologie et d'Immunogénétique (ICIG) à l'hôpital Paul Brousse de Villejuif.  A Necker, Jean-François Bach prend la succession de Jean Hamburger dans une unité de recherche consacrée aux maladies auto immunes, à leur mécanisme génétique et à leur traitement (U Inserm 25). En endocrinologie, les travaux d'Etienne-Emile Baulieu en chimie des stéroïdes débouchent sur un antiprogestérone de synthèse, le RU 486 (la pilule du deuxième jour). Sur le campus du CNRS à Gif s/ Yvette, l'Institut de chimie des substances naturelles de Pierre Potier découvre une nouvelle pharmacopée anti-cancéreuse à base de molécules végétales (Taxotère). Dans la perspective d'une politique de décentralisation menée en coopération avec le CNRS, des grands instituts sont installés en coopération avec l'industrie pharmaceutique. A Strasbourg, le 'Centre de recherche sur la biochimie de la cellule cancéreuse' de Paul Mandel  donne naissance à l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire  (IGBMC) de Pierre Chambon. A Marseille, François Kourilsky crée le Centre d'immunologie de Marseille Luminy (CIML), un campus scientifique destiné à l'étude du système immunitaire et au développement des marqueurs génétiques. En 1979, la découverte des premiers anticorps-monoclonaux conduit le 'CIML' a créer une filiale, 'Immunotech'. Les développements de cette médecine moléculaire sont évidemment inscrits dans un contexte international. En France, l'Inserm internationalise la documentation scientifique en passant une convention avec la 'National Library of Medicine' qui donne accès à la base de données Medline, tandis qu'à la suite d'un accord inter-gouvernemental de 1974, l'institut devient un partenaire du 'National cancer program' lancé par l'administration Nixon aux Etats-Unis.

    Les années 1980/90, les établissements publics de recherche et les aléas de la conjoncture scientifique

    En 1981, avec l'élection de François Mitterrand, la Gauche accède au pouvoir pour la première fois sous la Vème République. Un statisticien de l'Inserm, Philippe Lazar, est chargé d'organiser des 'Assises de la recherche', une réflexion collective dont surgit le souci de privilégier la liberté des chercheurs au détriment de la programmation de la recherche caractéristique des précédentes décennies (actions concertées des années 1960, actions thématiques programmées des années 1970,...). Détaché du ministère de la Santé et rattaché à celui de la Recherche, l'Inserm se voit doté du statut d’établissement public à caractère scientifique et technique (EPST). Ses chercheurs bénéficient du même statut que leurs collègues du CNRS, ce qui profite d'ailleurs à un important recrutement de non-médecins (3/4 de l'incrémentation à l'époque). Cependant, le choix de privilégier la liberté de la recherche en les préservant des contraintes de sa programmation a suscité des difficultés lorsqu'il s'est agi répondre aux évolutions de la conjoncture scientifique. En effet, la recherche médicale a profondément changé de nature avec l'essor des sciences lourdes en biologie, comme de son besoin de coopération entre organismes.
    Ainsi, l'épidémie de sida prend l'Inserm à contrepied. Alors que l'organisme tergiverse dans son rôle de coordinateur de la recherche, à  l'instigation d'un groupe de cliniciens hospitaliers l'identification du rétrovirus responsable de la maladie est réalisée à l'Institut Pasteur (Nobel 2008 de Luc Montagnier et Françoise Barré Sinoussi). Puis, de nouveaux protocoles thérapeutiques et la surveillance de l'épidémie sont confiées à de nouveaux opérateurs externes à l'Inserm : un 'Institut de veille sanitaire' (InVS) voit le jour et surtout une 'Agence nationale de recherche sur le sida' (ANRS) est appelée à jouer sous la direction du pr. Jean-Paul Lévy un rôle crucial dans la mise au point des thérapies anti-rétrovirales au sein d'une efficace coopération inter organismes (Inserm, Pasteur, CNRS, CHU-CHR, etc.). 
    Le même décalage se vérifie dans le cas du programme génome humain. Lancé aux Etats-Unis au milieu des années 1980 le 'Human Genome Program' (HGP) est l’archétype de l’intrusion de la 'big science' dans les sciences de la vie. Désormais, la recherche en sciences de la vie requiert d'importants moyens qui dissuadent l'Inserm d'y apporter sa participation directe. Or, paradoxalement en France cette initiative revient au 'Centre d'étude du polymorphisme humain' (CEPH) une fondation installée en 1984 à l'hôpital Saint-Louis par deux médecins, Jean Dausset et Daniel Cohen, bientôt relayée par une association de malades, l'’Association française contre les myopathies’ (AFM). Son président, Bernard Barataud,  jouera un rôle crucial dans l'installation d'un ensemble de laboratoires dédiés au développement de la génomique médicale (Généthon) dont est issu le Génopole d'Evry, un groupement d'intérêt public (GIP) ouvert à la fin des années 1990 par Pierre Tambourin. En 2001, Jean Weissenbach y réalise le séquençage du chromosome 14 en assurant la participation française au 'Human Genome Program'.

     Les années 2000, l'hégémonie de la recherche médicale

    En rapprochant la recherche clinique et la biologie moléculaire, les biotechnologies ont transformé les conditions de la recherche médicale. Aujourd'hui, celle-ci semble devenue un axe majeur des Sciences de la Vie. Pour la qualifier on parle désormais de 'médecine translationnelle', un terme d’origine anglo-saxonne qui désigne le transfert des avancées de la recherche fondamentale jusqu'aux applications cliniques. L'Inserm s'inscrit dans cette évolution lorsque le cardiologue Pierre Corvol, installe le dispositif des 'Centres d'investigations cliniques' dans les CHU et les Centres hospitaliers régionaux. Le ministère de la Santé et la direction de l'Assistance publique ont participé au mouvement en lançant un 'Programme hospitalier pour la recherche clinique' (PHRC), tandis que le retour des cliniciens à la direction de l'Inserm s'incarne avec la nomination à sa tête de Claude Griscelli (1996), un PU-PH de l'hôpital Necker. C'est en ce lieu qu'Alain Fischer réalise la première génothérapie réussie sur des nourrissons dépourvus de système immunitaire. Le rééquilibrage de la recherche médicale vers la clinique est illustré par l'effort budgéraire désormais consenti par le ministère de la Santé (cf. ci-dessous l'important volume de l'enveloppe MERRI), comme par la création de nouveaux organismes en milieu hospitalo-universitaire tels l''Institut des maladies génétiques (IMAGINE)' à l'hôpital Necker ou l''Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM)' à la Salpétrière.

     

    budgetrecmed 2003


    Au début du XXIème siècle, la réorganisation de la recherche française dans les sciences du vivant s'inscrit dans diverses tentatives pour réunir les organismes de recherche impliqués dans cet ensemble disciplinaire. Lorsqu'il est nommé à la présidence de l'Inserm en 2007, André Syrota, un spécialiste de la médecine nucléaire, introduit un mode d'organisation inspiré de la Direction des sciences du vivant qu'il avait dirigé au CEA en créant une Alliance pour les sciences de la vie et de la santé' (Aviesan). L'Alliance est théoriquement chargée de coordonner de manière souple l'activité des grands instituts de recherche dans les sciences du vivant qu'ils soient installés au CEA, au CNRS, à l'Inserm (dont la direction sera confiée à Gilles Bloch un ancien de la DSV-CEA en 2019), à l'Institut Pasteur, à l'INRIA (informatique), dans les CHU et la communautés universitaires, en relation avec les fondations, les associations et l'industrie pharmaceutique, l'ensemble étant conçu autour d'un partenariat à vocation internationale. En fait, l'Aviesan se fonde sur le constat que la recherche médicale a profondément changé de nature depuis l'installation de l'Inserm un demi-siècle plus tôt. En recouvrant un ensemble de disciplines s'étendant à un espace international, des investigations les plus pointues de la génétique moléculaire aux applications cliniques et aux soucis de la santé publique, la recherche médicale étend désormais son hégémonie sur les sciences du vivant, comme sur une large part des sciences sociales, afin de répondre à ce qui est devenu une préoccupation majeure de nos sociétés vieillissantes.

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