Entretien avec Eugène Aujaleu (1903-1991)

(9 juin 1990, J-F. Picard)

aujaleu
DR

 Voir aussi les discours prononcés à l'occasion de son jubilee le 6 février 1980 ainsi que sa notice nécrologique

Aux origines lointaines de l'Inserm, la loi de 1902 sur l'hygiène
Sous la Troisième République, il y a eu épisodiquement des `ministères' de la santé ou de l'hygiène, mais leur existence était éphémère. De plus, ces ministères ou secrétariats d'état n'étaient jamais très 'médicalisés'. En réalité, les responsabilités de l'Etat en matière de santé publique étaient assurées par le ministère de l'Intérieur où il existait une direction chargée de ces questions. À côté de celle-ci, on avait le Conseil supérieur d'hygiène publique créé par une loi de 1902, époque où on avait élaboré des règles d'hygiène et de médecine préventive. Cette instance était animée par des experts, le plus souvent des professeurs de la Faculté de médecine de Paris qui donnaient les conseils d'ordre technique au ministère de l'Intérieur et menaient de fait la politique de santé publique dans notre pays. Quand le Conseil supérieur rendait un avis, l'administration s'inclinait. Sa vocation principale était la lutte contre les épidémies et il faut rappeler qu'on distinguait alors entre les maladies purement contagieuses et les maladies à la fois contagieuses et épidémiques. La tuberculose était contagieuse, mais pas épidémique (sauf exception). Les maladies épidémiques étaient la fièvre typhoïde, le typhus, le choléra, etc., telles que mentionnées dans la loi de 1902.

Survient la Seconde Guerre mondiale
En 1939, il n'y avait que deux médecins pour s'occuper des questions de santé publique au ministère de la Santé, André Cavaillon un médecin hygiéniste, et Xavier Leclainche dont la principale qualité était d'être le fils du grand Leclainche, un médecin qui avait fait de nombreux travaux d'artériotomie en expérimentation animale. Tous deux étaient Inspecteurs généraux au moment où la guerre a éclaté. C'étaient les seuls experts du ministère en dehors, évidemment, de leurs collègues du Conseil supérieur d'hygiène. Ils ont été tous les deux remerciés par Vichy, Cavaillon était franc-maçon, quant à Leclainche je ne sais pas... peut-être. Cavaillon n'a pas été liquidé très proprement, on l'a mis sur la touche et il a été plus ou moins recueilli par l'Institut Fournier. Quant à Leclainche, on l'a nommé directeur de l'hôpital psychiatrique de Toulouse. Entre temps, Vichy développait l'apport médical dans les services de la Santé publique, le ministère ayant été confié à un chirurgien parisien, le docteur Serge Huard.

... et la création de l'Institut national d'hygiène
L'INH a été créé sous Vichy. Sa direction a été confiée à un professeur de la Faculté de Marseille, André Chevallier, un homme de qualité. L'INH venait de la nécessité de fournir au ministère des informations autres que celles qui pouvaient venir du Conseil supérieur d'hygiène, par exemple les données statistiques fournies par les dispensaires. En 1941, le problème de la lutte contre les maladies infectieuses épidémiques était largement dépassé, en revanche la lutte anti-tuberculeuse et les maladies vénériennes avaient pris une importance considérable. Les dispensaires tuberculeux avaient des statistiques, mais dont personne ne se servait. C'est ainsi que l'INH a porté essentiellement ses efforts sur des maladies que nous appelons aujourd'hui des `maladies sociales' et qu'il a développé ce qu'on appelle l'épidémiologie.

Les raisons de la nomination de Louis Bugnard à la direction de l'INH
Le professeur Chevallier n'avait pas d'affinités particulières avec le régime de Vichy. La preuve ? Il n'a pas eu de problème à la Libération. Louis Bugnard a pris sa succession beaucoup plus tard puisque j'ai très nettement le souvenir du moment où on a nommé, c'est-à-dire en 1946 lorsque Tanguy-Prigent était ministre de la Santé (après François Billoux). Pour parler franchement, je pense que les relations de Bugnard et du président Auriol, tous deux toulousains, tous deux socialistes, ne sont pas étrangères à cette nomination. Bugnard était professeur de physique à la Faculté de Toulouse et rien ne le préparait à ce genre de fonctions, sauf qu'il avait été très actif et très courageux pendant la Résistance. Bugnard et moi avions fait nos études de médecine ensemble. Il était un peu plus âgé que moi car il était passé par Polytechnique. Je me souviens que lorsque nous étions en première année de médecine, il portait encore l'uniforme d'officier d'artillerie. Grâce à cette double formation, il était devenu professeur de physique médicale et de radiologie à la Faculté de Toulouse.

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Les trois premiers directeurs de l'INH, de g. à dr. E. Aujaleu, A. Chevallier, L. Bugnard

Comment a t il pris les choses en main ?
Progressivement... Bugnard était le contraire d'un administratif. C'était un savant, pas un organisateur. Quand on lui demandait de l'argent, il en avait toujours un peu dans sa poche qu'il vous donnait ...Comme ça. Mais il a eu un mérite essentiel : il a compris que l'INH ne pouvait pas se limiter à ce qu'on lui avait demandé de faire au départ, c'est-à-dire uniquement l'exploitation des statistiques des dispensaires. Il pensait que l'INH devait faire un peu de recherche et il a fait profiter l'organisme de son vaste entregent. Grâce à des bourses, il a envoyé beaucoup de jeunes médecins aux Etats-Unis ou en Angleterre. Voilà le grand effort de Bugnard pour la recherche médicale. Mais ce n'est jamais allé très loin, le budget de l'INH n'était d'ailleurs pas fait pour ça. Cela étant, Bugnard a permis de former un certain nombre de jeunes gens aux techniques de la recherche et de leur faire prendre conscience de l'importance de la recherche médicale. J'avais été nommé directeur général de la Santé à la Libération et nos relations étaient excellentes depuis nos études à Toulouse, mais il était souvent malade et il me disait souvent qu'il avait envie de laisser tomber. Nous, au ministère, nous étions bien content d'avoir l'INH qui nous fournissait les renseignements dont nous avions besoin, mais nous ne nous rendions pas bien compte qu'il y avait quelque chose qui ne marchait pas bien dans le secteur de la recherche médicale. En réalité, pour la recherche, on avait le CNRS auprès duquel Bugnard présidait d'ailleurs la commission de médecine...

En 1964, vous succédez à Bugnard
Cela s'est fait de manière imprévue. En 1964, cela faisait vingt ans que j'étais au ministère de la Santé comme directeur, on disait que j'avais battu le record de durée. Un jour, je l'ai su par le mari de Simone Weil avec qui j'avais de bonnes relations, le ministre de la Santé, Raymond Marcellin, déclare qu'"...Il ne pouvait plus y avoir deux ministres dans le même ministère !"(il s'agissait évidemment de lui et de moi). Marcellin m'a poussé à l'extérieur, mais il l'a fait très correctement puisqu'il m'a trouvé un point de chute plus qu'honorable. Marcellin avait décidé de remplacer Bugnard qui était très fatigué et qui voulait s'en aller, l'intéressé ayant pris sa retraite, on m'a nommé directeur de l'INH. Mais le ministre m'avait informé de ses projets :"ce que je vous demande maintenant, c'est de développer un 'vrai' institut de recherche médicale". J'ai donc pris mes nouvelles fonctions avec l'objectif bien précis de créer un organisme de recherche médicale qui se séparerait plus ou moins du CNRS. Ce devait être l'Inserm.

C'est l'époque où la DGRST mettait en place des nouveaux instituts de recherche
Exactement et c'est elle qui a quelque peu dépossédé l'INH de ses prérogatives. Quand celui ci est devenu l'Inserm en 1964, j'allais chercher mes crédits à la DGRST avec je dois le dire une compréhension extraordinaire de la part de ses comités. Vraiment, les gens de la DGRST ont été très gentils avec moi !

Les grands cliniciens et les pasteuriens étaient bien représentés à la DGRST
Robert Debré a joué un rôle important à l'époque. En fait, tous les grands médecins étaient partisans de faire une recherche médicale plus ou moins appliquée. Mais cela provoquait parfois des affrontements avec les biologistes, notamment ceux de l'Institut Pasteur. Il y a quelques années, lors d'une séance à la Sorbonne, François Jacob a fait une critique très désagréable de l'INH. Il avait déclaré :"au début de ma carrière, j'avais demandé de l'argent pour faire des travaux en biologie fondamentale et le directeur de l'époque (il n'a pas cité le nom de Bugnard) avait refusé". Ces paroles m'ont profondément choqué. Il faut se rendre compte de ce qu'à l'époque la biologie moléculaire était tout de même bien éloignée de la recherche médicale ! Certains chercheurs voulaient en finir avec la recherche clinique, mais les médecins ne pouvaient tout de même pas couper les ponts avec une recherche médicale, une recherche que j'appellerais appliquée, même si le terme n'est pas très bon... Depuis des lustres, les pasteuriens voulaient démédicaliser la recherche! Je me souviens d'une anecdote à ce sujet. Lorsque je suis arrivé à Alger en 1943, mon ministre Adrien Tixier me disant :"ah ! Monsieur Aujaleu, vous allez enfin nous débarrasser de `Pasteur' !". En fait, l'Institut Pasteur avait de longue date une vision particulièrement hégémonique de la recherche médicale...

Heureusement vous aviez le soutien des cliniciens...
Robert Debré eut un rôle central dans la réforme hospitalière de 1958 et un rôle symbolique dans la naissance de l'Inserm. Quant à Jean Bernard, c'était un jeune, la génération suivante et c'est lui que j'ai mis à l'Inserm à la présidence de mon Conseil d'administration. J'ai aussi beaucoup travaillé avec Jean Dausset et on lui a installé une unité Inserm, il s'était affirmé en 1958 avec Debré, quand nous avions fait la réforme des Centres hospitalo-universitaires (C.H.U.). Georges Mathé a eu un rôle très important dans les débuts de l'Institut, je pense surtout pour des raisons politiques, il était gaulliste. Il a joué un rôle très important dans son organisation en tant que conseiller de Marcellin. Pour nous, le point intéressant est qu'il avait l'oreille de ses confrères cliniciens.

La mise en place de l'Inserm
Raymond Marcellin a accepté que j'emmène avec moi un certain nombre de collaborateurs du ministère de la Santé. J'avais demandé sept ou huit personnes auxquelles je tenais et il les a détachées. Du côté de l'INH, j'étais secondé par un adjoint de Bugnard, un type efficace, Jean-Pierre Bader. Il a donc fallu élaborer le statut d'un nouvel établissement public ce que l'on a fait en étroite concertation avec le Conseil d'Etat. Une petite anecdote à propos du sigle du nouvel organisme, Inserm. On m'a reproché d'avoir mis la Santé avant la Recherche médicale. Certains disaient"c'est parce qu'Aujaleu vient de la (direction de la) Santé qu'il l'a fichue en premier". Pas du tout, c'était tout simplement pour rendre le sigle prononçable : vous imaginez INRMS ? On a donc bâti le statut de l'Inserm, on l'a doté d'un conseil d'administration, comme tous les établissements publics, mais aussi d'un conseil scientifique. En fait pour établir sa structure administrative, on s'est reposé sur le précédent que constituait l'INH. En revanche pour la structure scientifique, on a innové avec le concept d''unité de recherche' pour désigner chacun de nos laboratoires.

Où installer le siège du nouvel organisme ?
Pour m'installer, j'avais reçu en héritage de Bugnard un petit hôtel particulier sis rue Léon Bonnat dans le XVI arrondissement parisien, un endroit délicieux. Mais s'il était très bien pour ce que faisait l'INH, la place était insuffisante pour y installer la direction de l'Inserm. J'ai alors négocié avec le ministère des anciens combattants pour obtenir un terrain dont ils disposaient à Boulogne et j'y ai mis une grande partie de l'administration. Cela n'a pas suffi. J'ai aussi profité du fait que le ministère de la Santé possédait un domaine au Vésinet et j'y ai mis quelques-uns de nos services, comme les statistiques sur les causes de décès ( Roussel ). Mais les déplacements entre l'avenue Mozart, Boulogne et au Vésinet, que de temps perdu et c'est au moment où j'ai quitté la maison, en 1969, qu'on a commencé d'envisager le site de Tolbiac où l'Inserm est désormais installé.

Les unités de recherche de l'Inserm étaient destinées à s' implanter dans les hôpitaux
À l'INH, il existait déjà des groupes de recherche dans certains hôpitaux, comme à Saint Antoine ou à Broussais... Mais ils étaient parasites considérés comme des parasites par l'administration de l'Assistance publique. En tout cas, ils étaient soumis à la bonne volonté des hôpitaux et éventuellement à celle de l'Enseignement supérieur. Mais comme la création de l'Inserm s'est accompagnée de bons budgets d'équipement, cela nous a permis de passer des conventions avec l'Assistance publique de Paris pour bâtir des locaux sur ses sites. Le Commissariat au Plan nous donnait l'opportunité d'implanter cinquante nouvelles unité de recherche. À Bicêtre, j'ai créé ex-nihilo le laboratoire de Marcel Bessis, comme celui de E. E. Baulieu qui fonctionne toujours aujourd'hui. De même, l'Inserm a installé l'UR de Jean Dausset à Saint Louis. J'avais un avantage sur l'INH de Bugnard. Pendant vingt ans, j'avais construit des hôpitaux et je savais combien cela coûtait. Je savais comment m'y prendre pour obtenir de l'argent, c'est-à-dire présenter des budgets d'équipement. Je crois que la présentation de mes projets hospitaliers à l'époque où j'étais directeur de la Santé m'a beaucoup servi pour présenter des projets d'UR, je dirais `prêts à l'emploi'. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles Raymond Marcellin m'avait confié la direction de l'Inserm. Il aurait pu prendre quelqu'un d'autre, mais les gens capables de bâtir des projets sur le plan administratif et technique n'abondaient pas sur le marché...

Il y avait aussi l'idée de décentraliser les laboratoires
De son temps, l'INH avait effectivement été très `parisien'. Certes, il y avait quelques équipes à Lyon, mais pas grand-chose ailleurs. On a donc construit non seulement à Paris, mais aussi en province ou le Commissariat au Plan voulait nous voir implanter 40% de nos nouvelles unités. Mais cette décentralisation ne s'est pas faite sans mal, car je n'avais pas toujours l'accord des provinciaux. A Lyon, il n'y a pas eu d'histoire, pas plus qu' à Toulouse. À Lille, l'Inserm a installé une UR sur la bilharziose. Mais dans l'Ouest, ça a été plus difficile. J'ai réussi à créer une unité de recherche sur les problèmes de l'hépatite à Rennes. Mais quand j'ai voulu faire quelque chose sur l'alimentation à Nantes, je n'ai trouvé personne.

Les relations avec les autres organismes de recherche
Avec Pasteur, elles étaient très délicates car l'Institut payait mieux ses chercheurs que je ne pouvais le faire. J'avais été nommé membre du conseil d'administration de l'Institut Pasteur, mais cela n'empêchait pas les difficultés... On n'a jamais pu réduire la différence de traitements entre les chercheurs de pasteur et ceux de l'Inserm. Pourtant, j'estimais que nous avions vocation à chapeauter l'ensemble de ce qui se faisait en France. Mais je n'étais pas suffisamment fort pour imposer mes volontés à Pasteur. Avec le CNRS, en revanche, cela n'a pas fait d'histoires, les frontières entre les deux organismes n'ont pas été difficiles à tracer. Il y a eu des échanges de personnel. Par exemple, quand j'allais à la DGRST pour discuter mon budget, j'étais souvent aidé par mes collègues du CNRS. Dans le même ordre d'idée, j'ai un souvenir très précis de nos relations avec le CEA (l'énergie atomique). Un jour, on me chipote pour une petite somme de rien du tout. Francis Perrin, qui était alors le patron du CEA prend la parole, spontanément, et il dit à mes chipoteurs,"écoutez, laissez cet argent à monsieur Aujaleu, vous n'avez qu'à le soustraire de mon budget, ça ne nous retirera pas grand-chose...". Quant au Service central de protection contre les rayonnements ionisants, le SCPRI, il avait été créé sous la tutelle de l'INH sous la direction du pr. Pellerin. Mais Pellerin qui était comme Bugnard un physicien ne s'entendait pas très bien avec lui. Quand on a installé l'Inserm qui reprenait la tutelle du SCPRI, je ne comprenais pas très bien les raisons de leur différend. Bref, j'ai laissé Péllerin tranquille et il a travaillé (pas toujours avec l'adresse souhaitée), mais son bazar marchait quand même, bien qu'il ait gardé une grande autonomie dans son fonctionnement. De même, le partage de compétence s'est opéré sans difficulté avec l'Insee, ce dernier ayant décrété que les statistiques des causes de décès devaient être de notre ressort.

À côté des laboratoires, il y avait le problème des chercheurs
Pour le recrutement des chercheurs, nous avons mis en place dès 1964 les Commissions scientifiques spécialisées (CSS) avec un conseil scientifique (CS) qui chapeautait l'ensemble. J'avais treize commissions qui ont très bien fonctionnées. Mais en 1968, j'ai été, comme tout le monde, embêté par mes gars, j'ai dû mettre un peu d'eau dans mon vin. C'est-à-dire que j'ai dû accepter de mettre davantage de représentants du personnel dans les commissions.

1968 à l'Inserm
Au mois de mai 1968, j'étais à Genève où je présidais la délégation française à l'Assemblée mondiale de l'O.M.S. Arrivent les événements à Paris. Cela ne se passait pas bien à l'Inserm, manifestations, occupation des locaux, etc. J'ai demandé aux Affaires étrangères si je devais rentrer, réponse :"vous présidez la session de l'O.M.S., vous devez rester". Je suis donc resté à Genève jusqu'à la fin du mois et quand je suis rentré, les événements les plus graves s'étaient déjà passés. Mais j'ai quand même eu quelques ennuis. On voulait m'empêcher de réunir le conseil scientifique. Mes `révolutionnaires' occupaient mon bureau, ils étaient en grève, mais ils téléphonaient partout... Bref, il s'agissait de savoir si on allait les payer. Le personnel administratif avait travaillé, lui. Seuls les chercheurs et les techniciens avaient fait la grève. Je vais voir mon ministre, Maurice Schuman :
"Ça fait un mois qu'ils sont en grève, je ne les paie pas. Vous êtes d'accord ?
- Ah non! Surtout ne faites pas ça ! Vous allez écrire à chacun pour savoir s'ils ont fait grève ou non et s'ils répondent qu'ils n'ont pas fait grève, vous les paierez."
Résultat, vous me croirez ou non, sur environ huit cents chercheurs, il n'y en a que dix qui m'ont dit qu'ils avaient fait grève. Tous les autres ont répondu :"On travaillait ! On s'est occupé des cultures, on nourrissait les animaux...". Ils se sont pratiquement tous débinés, mais il y a eu quelques courageux (ce que j'ai tenu à reconnaître publiquement), François Kourilsky ou Daniel Schwartz par exemple.

Les statistiques épidémiologiques
Daniel Schwartz dirigeait l'unité de statistiques à l'Inserm. C'est moi qui l'avais mise en place, mais si ça avait été à refaire, j'aurais procédé autrement. Théoriquement cette UR était destinée à fournir des statistiques pour l'ensemble des unités de l'Inserm. Mais Schwartz qui est un homme de grande qualité n'a fait que ses propres statistiques, il ne s'est jamais occupé de celles des autres. Cela dit, c'est vrai qu'il avait réussi à constituer une petite école autour de lui, qu'elle marchait très bien et qui s'est développée.

On a l'impression que l'Inserm privilégiait la recherche médicale au détriment de la santé publique
C'est vrai. Pourtant j'avais fait venir Lucie Laporte dans mon Conseil scientifique, l'une de mes collaboratrices au ministère de la Santé. C'est avec elle que j'ai créé une section de recherche en santé publique. Mais c'est vrai que cette section a été complètement étouffée par mon successeur, Constant Burg (encore un radiologiste, celui-là !). Avec Mlle Laporte, j'avais essayé de réunir des cliniciens et des chercheurs en santé publique. Ça ne marchait pas mal, mais ça n'intéressait plus l'Inserm et Burg a laissé tomber (dans les années 1980, il semble que sous Philippe Lazar, on soit revenu à une vision plus raisonnable des choses). J'ai donc quitté l'organisme en 1969, j'étais arrivé à l'âge de la retraite, mais le ministre, Robert Boulin, m'ayant demandé de rester un an de plus, j'ai accepté. Par la suite, on a continué à me désigner comme représentant de la France à l'Assemblée mondiale de la Santé jusqu'en mai 1981, époque où j'ai dit au ministre Jacques Ralite que j'en avais assez fait. Je voulais me retirer.