Entretien avec Pierre Ducimetière

(19 juin 2002, S. Mouchet & J-F. Picard. Ce texte transcrit par Anne Lévy-Viet a été revu et amendé par m. Ducimetière)

Pierre Ducimetière
Histrecmed

Dans quelles circonstances êtes-vous entré à l'Inserm, monsieur Ducimetière ?

Je dois dire d'abord que je suis un polytechnicien sans franche vocation. Au cours de ma deuxième année à l’X, j’ai reçu, comme tous les étudiants de la promo de 1962, une lettre signée par Daniel Schwartz et Philippe Lazar disant : "la médecine a besoin de polytechniciens, vous allez faire votre choix de carrière en sortant de l’X, vous n’avez sûrement pas pensé que le domaine médical pourrait être pour vous une chose possible, pensez-y. Nous sommes à votre disposition, téléphonez-nous". Les perspectives que permettaient mon classement ne m’emballaient pas. J’ai répondu à cet appel. A la suite d’un rendez-vous avec Daniel Schwartz, j’ai trouvé d’une part que ces gens avaient une idée forte de leur mission et cela m'était sympathique, d’autre part il me semblait qu'il y avait là des perspectives de carrière que je n’imaginais pas. En 1965, il y avait très peu de polytechniciens dans ce domaine. Sur un plan personnel, j'ajoute qu'il se produisait une conjonction entre le fait que, dès l’enfance, j’ai toujours aimé mesurer des choses, avec des mètres et des balances, et mon goût pour les aventures puisqu’il s’agissait de défricher un nouveau territoire. Daniel Schwartz ayant obtenu d'Eugène Aujaleu, le directeur, un poste de chargé de recherche à l'Inserm, j'ai pu entrer directement dans son laboratoire. Je n'avais plus l'obligation de rembourser mes études, ni de faire de service militaire, à condition de rester 10 ans au service de l'état et que je prépare une thèse. Je suis donc devenu chercheur à l’âge de 23 ans.

Statistique et informatique médicale 

L'arrivée de l’informatique a été une révolution dans le métier de la statistique. Mais un nouveau problème s’est posé avec l'apparition d’un nouveau domaine, l'informatique médicale. Les médecins n’ont accepté de faire des mathématiques qu’à condition qu’elles soient médicales. Cela leur permettait de se réapproprier le monde extérieur. De même la biophysique s’est appropriée l’informatique dans l'idée que seuls les biophysiciens sauraient faire une informatique appliquée à la médecine. Des grands fantasmes ont alors surgi : le diagnostic automatique, le dossier médical informatisé, etc. Des professeurs ont été nommés, on a procédé à des recrutements. Chez Schwartz, nous n'étions pas emballés par cette informatique médicale. Certes, on voyait comment elle se développait, mais elle ne semblait pas un vrai domaine de recherche. Il se trouve que moi-même, tout en découvrant l'épidémiologie j'ai effectué des travaux que l'on peut appeler d'informatique médicale. J’ai rédigé une thèse de Sciences Naturelles sur la modélisation en électrophysiologie cardiaque. Très rapidement, mon intention était de travailler dans le domaine cardio-vasculaire et j'ai dû passer quatre ou cinq ans, entre 1970 et 1975, à essayer de développer une analyse automatique de l’électrocardiogramme par ordinateur. Je croyais que l’on pouvait améliorer la lecture des ECG grâce à l'informatique en appliquant des algorithmes de reconnaissance de formes et de diagnostic. En réalité, la technologie de l'époque était trop limitée sur le plan de l’acquisition et du traitement des données et le projet n'a pas reçu de développement.

Vous vous êtes consacré à l'épidémiologie des maladies cardiovasculaires

A partir de 1967, j'ai participé au lancement de l'’étude prospective parisienne’ (EPP), l'une des premières grandes études épidémiologiques réalisées en France dans le domaine cardiovasculaire. Son objectif était de suivre l'évolution de la morbidité et de la mortalité sur plus de 7000 fonctionnaires de la ville de Paris. Elle nous a permis de faire avancer la recherche dans plusieurs domaines du risque coronaire, notamment l'importance d'un taux d'insuline élevé et d'une obésité de type androïde. Elle a également contribué à mettre en évidence le fait que les facteurs de risque dits "classiques" (cholestérol, diabète, hypertension, tabac) ne suffisent pas à expliquer les variations géographiques de l'incidence de la maladie.  Aussi peut-on dire aujourd'hui que la connaissance des risques cardio-vasculaires a vraisemblablement représenté le paradigme le plus abouti de la recherche épidémiologique en particulier en France. En déterminant un ensemble de facteurs individuels permettant d'effectuer une prédiction, elle a frayé la voie aux progrès thérapeutiques en matière de prévention. Le fait que les médecins praticiens aient progressivement adapté leur pratique à l'apport des connaissances épidémiologiques est le témoin de ce succès. Il s'explique en grande partie par la fréquence élevée des pathologies cardiovasculaires dans la population, leur gravité puisqu'on sait qu'elles sont souvent mortelles enfin et peut-être surtout parce que leur étiologie étant particulièrement complexe, leur prévention ne pouvait recevoir de solution simple dans le cadre de la médecine curative habituelle. 

Peut-on travailler sur la statistique médicale sans être médecin ?

Je répondrais clairement oui. Cela dit, s'il n'était pas nécessaire d'être médecin pour faire de la statistique médicale, en revanche il fallait savoir travailler avec les médecins. Tout ceci plaçait la France des années 1960-1970 dans une situation originale par rapport aux milieux médicaux anglo-saxons qui avaient généré eux-mêmes leurs statisticiens. Ce que l'école de Daniel Schwartz a voulu faire c'est de rapprocher l'épidémiologie, discipline empreinte de scepticisme, de l’enseignement médical français. Ainsi, les polytechniciens qui étaient chez Schwartz n’ont pas fait leurs études de médecine, que se soit Joseph Lellouch, Philippe Lazar, ou Alain-Jacques Valleron entré à l'Inserm presque au même moment que moi. Mais il a eu aussi très vite des élèves médecins, comme R. Flamant élève de Pierre Denoix, qui avait accueilli D. Schwartz à l'Institut Gustave Roussy et Claude Rumeau-Rouquette.

La Seita a beaucoup aidé les premiers travaux de statistique médicale français

A cette époque où le rôle nocif du tabac commençait à être incriminé par des travaux épidémiologiques anglais et américains, la Seita a soutenu les travaux menés en France par Schwartz et Denoix sur l'étiologie des cancers comme beaucoup d'autres recherches dans ce domaine. Le groupe d'étude sur la fumée de tabac qui émanait de la Seita a d'ailleurs beaucoup aidé le lancement de l'étude de cohorte cardiovasculaire dite 'Etude prospective parisienne' qui a joué un grand rôle dans mon orientation professionnelle.

Daniel Schwartz a aussi été enseignant

Alors qu'il était directeur de recherche à l'INH, il a été nommé professeur d'Université. Il y a poursuivi l'enseignement annuel qu'il avait inauguré très tôt, le Centre d’enseignement de la statistique appliquée à la médecine et à la biologie médicale (CESAM) qui a joué un rôle particulièrement important dans la diffusion du mode de pensée de la statistique dans le monde médical. Qui ne se souvient de sa leçon initiale où il utilisait des boules de couleurs différentes pour rendre aussi concrètes que possible les fluctuations d'échantillonnage…? Daniel Schwartz était toujours suspicieux lorsqu'il était question d'introduire des formulations plus mathématiques dans son enseignement car il craignait qu'elles ne cachent l'essentiel de son message : comprendre les réalités biologiques en tenant compte de leur variabilité statistique. Cet enseignement qu'il a mené pendant plus de trente ans était suivi, certaines années, par plus de mille élèves.

En matière de recherche, où le placer ?

Daniel Schwartz a été avant tout un chercheur. Il a introduit la méthode statistique dans la recherche clinique. C'est lui qui a initié en France dès 1960, le développement des essais thérapeutiques, à la suite des méthodologistes anglais. Aujourd’hui, un bon clinicien qui fait de la recherche, sait tirer le meilleur parti possible des échantillons qu'il a réunis. C’est devenu tellement banal qu’on ne voit même plus comment on pouvait faire avant. Daniel Schwartz se voyait avant tout comme un fondamentaliste à la recherche de faits nouveaux en médecine ou en biologie. On peut dire qu'il n'était pas passionné par l'organisation de la santé publique. Il redoutait que l'épidémiologie ne devienne que des accumulations de données, sans hypothèse de travail, alors qu'il construisait ses problèmes. S’il s’est intéressé au rôle du tabac dans le cancer du poumon, ce n’est pas parce qu'on lui avait demandé, mais parce qu’il avait bâti un ensemble d'hypothèses qu'il voulait explorer. On comprend mieux pourquoi il a quitté la responsabilité du service de statistiques de l'Institut Gustave Roussy pour demander la création d'une unité de recherche de l'INH puis de l'Inserm. Il s'intéressait peu aux données statistiques de routine et aimait surtout celles qu'il recueillait lui-même. Cela a pu être vécu par ses élèves parfois comme un écartèlement entre l'ambition de montrer des faits nouveaux qui nous poussait à multiplier les mesures, les examens, les enquêtes… et le regard extérieur, celui de la demande sociale, qui nous ramenait aux réalités de la santé publique. D. Schwartz estimait que ses recherches n'avaient pas besoin d'être poussées plus avant en direction des applications que celles d'un biologiste qui ne se préoccupe que secondairement des retombées qu'elles peuvent avoir. Il nous semblait que la science des populations à laquelle nous nous raccrochions ne pouvait éviter de les prendre en compte.

Vous préférez parler de 'population science' plutôt que d'épidémiologie, pourquoi ?

Le terme américain de 'population science' est, à mon avis, plus précis et concret que le terme d’épidémiologie qui évoque toujours l’étude des épidémies, bien qu'il soit admis aujourd'hui que l'épidémiologie concerne l'ensemble des phénomènes de santé. Quand il s’agit de faire avancer un domaine médical, quel qu'il soit, les Américains associent volontiers les 'basic sciences', 'clinical sciences' ou 'population sciences'. Selon eux la santé de l'homme doit pouvoir être étudiée aussi bien dans des éprouvettes, chez des malades et dans la (les) population (s) et qu'on a donc tout intérêt à faire travailler ensemble la recherche fondamentale, la recherche clinique et la recherche 'populationnelle'. Sous ce dernier vocable il est beaucoup plus facile d'intégrer d'autres approches, comme celle des sciences sociales ou de l'épidémiologie descriptive. Cette dernière représentait une grande partie de l'activité de la Direction de la Recherche Médico-Sociale de l'Inserm (DRMS) vis à vis de laquelle D. Schwartz était parfois critique et qu'il m'est arrivé de devoir parfois défendre.

D'où venait cette Direction des recherches médico-sociales (DRMS) ?

C'était un héritage de l'INH, chargée de travaux d'épidémiologie descriptive et particulièrement de travaux portant sur l'organisation des soins. C'est ainsi que le premier travail que j’ai pu faire avec Philippe Lazar nous avait été demandé par la DRMS. Il concernait l'étude du nombre de lits de réadaptation fonctionnelle devant être installés dans les hôpitaux français pour satisfaire les besoins. Pour cela une enquête a été réalisée et on peut dire aujourd'hui qu'il s'agissait d'une bonne étude plutôt que d'une véritable recherche. Cette différence continue à alimenter des polémiques dès qu'il s'agit de santé publique et un certain arbitraire subsiste. Si la santé publique n’est pas une discipline scientifique en tant que telle, on peut dire, en revanche, qu'elle représente un champ d'investigation qui peut être labouré par de nombreuses disciplines comme l’épidémiologie, l’économie, la sociologie, les disciplines biologiques et cliniques etc. On parlera donc plus aisément d'une recherche en épidémiologie ou en économie et d'une étude de santé publique.

La transformation de l'INH en Inserm ne procède t-elle pas d'une évolution de la santé publique vers la biomédecine?

Il est vrai que l'une des vocations de l’INH était la santé publique. Le début des années 1960 a vu un développement massif des connaissances biologiques et une révolution s'en est suivie dans le domaine médical et particulièrement le monde hospitalier. L'accent essentiel a été mis sur la formation de cliniciens-biologistes d'une part et la création d'unités de recherche de médecine expérimentale d'autre part. L'INH ne correspondait plus aux besoins de développement de la biomédecine. Lorsque Eugène Aujaleu, ancien directeur général de la Santé, a créé l’Inserm à partir de l’INH (1964), il a installé la DRMS à côté de la Direction de la Recherche (bio) Médicale . Cet équilibre entre la biomédecine et la santé publique au sein de l'Inserm n'a pu résister au temps alors que les métiers, les conditions d'exercice, l'évaluation des productions…devenaient de plus en plus différents.

Ceci ne s'inscrivait-il pas dans une évolution générale de la recherche médicale ?

C'est clair, mais j'insisterais sur la responsabilité posthume de Claude Bernard. L’idée demeure dans ce pays qu’en dehors de l’expérimentation, on ne peut pas parler de connaissance scientifique. L’épidémiologie expérimente bien sûr, du moins quand elle le peut mais la connaissance épidémiologique échappe en grande partie au paradigme 'Bernardien' qui privilégie l'expérimentation au détriment de l'observation.  Souvenons-nous qu'il y a près de deux siècles certains médecins (dont en France C. A. Louis) avaient tenté de donner un statut scientifique à l'observation en particulier dans le cas de certaines maladies infectieuses fréquentes à l'époque. Claude Bernard n'a eu de cesse que de délégitimer cette approche populationnelle qui nous paraît aujourd'hui si nécessaire en parallèle à la biomédecine.

L'épidémiologie serait donc victime de la clinique ?

Nous pensions alors que l’épidémiologie est à la biomédecine ce que l’astrophysique est à la physique. En astrophysique, on peut observer, si possible modéliser mais pas expérimenter. En épidémiologie, c’est un peu la même chose, on peut souvent mesurer, parfois modéliser et rarement expérimenter, mais il convient toujours de tenir compte des données biologiques pour interpréter ce que l'on voit comme le font les astrophysiciens à partir des données de la physique. La clinique en décrivant la symptomatologie d'un malade particulier fait de même mais considère généralement le malade comme un "système isolé" et non pas inséré au sein d'une population. Dans le passé, seule la pédiatrie a quelque peu essayé de faire la synthèse des deux approches. On y trouve à la fois une tradition de médecine sociale, en même temps que la tradition d’expérimentation qui qualifie la médecine moderne. Ce sont les pédiatres qui ont eu l'idée que pour soigner un enfant, il fallait aussi s'occuper de la famille…

Mais elle s'est rapprochée de la biologie

Oui et en grande partie parce que les progrès de la biologie ont permis d'élargir notre vision de l'épidémiologie. La recherche de facteurs individuels aujourd'hui permise par les technologies biomoléculaires explique le grand boom de l'épidémiologie génétique, c'est-à-dire, dans notre cas, la recherche de facteurs de prédisposition aux pathologies cardiovasculaires dans le patrimoine génétique des individus. Rude tâche, car il faudra ensuite s'attendre à devoir préciser les relations entre le très grand nombre de gènes ainsi mis en cause en terme de prédisposition et les facteurs environnementaux très divers qui sont également impliqués. Je prendrais l'exemple de la disparité de répartition du risque cardiovasculaire entre l'Europe du Nord et celle du Sud qui ne saurait s'expliquer uniquement en termes de polymorphismes génétiques. Notre labo (U-258 épidémiologie cardio-vasculaire) a été le centre coordinateur pour la France de l'enquête MONICA (Monitoring of trends in Cardiovascular disease), une étude coordonnée par l'OMS pour analyser les variations importantes, parfois divergentes, de la mortalité coronaire dans 27 pays du monde. Les données d'incidence des cardiopathies ischémiques dans cette étude ont confirmé la fréquence relativement basse de ces maladies en France. Bien que la situation soit en fait moins exceptionnelle que ne le laissait supposer l'observation des seules données de mortalité, le niveau des facteurs de risque classiques et notamment les caractéristiques de l'apport alimentaire de nos compatriotes en lipides (et leur niveau de leur cholestérolémie) semblent insuffisants pour rendre compte de cette différence. On peut donc supputer que d'autres habitudes de consommation alimentaire ou non (alcool,…), ainsi que des caractéristiques d'ordre psychosocial, sont également en cause.

À l'Inserm, quel était la place de la santé publique ?

La DRMS avait un double rôle : assurer ainsi que nous l'avons déjà dit le recueil, la réunion, l'analyse des données d'épidémiologie descriptive mais également effectuer l'interface avec les décideurs du monde de la santé. Divisée en sections et animée par des médecins connaissant les problèmes concrets des décideurs, la DRMS était en situation de fournir les données ou les résultats d'études adaptés à la demande. Il semble a posteriori que les missions de la DRMS n'étaient pas très éloignées de celles de l'InVS lors de sa création. En plus de la réalisation d'enquêtes ad hoc, la DRMS avait la responsabilité de l'établissement de plusieurs statistiques de routine dont la statistique nationale des causes de décès qui est demeurée jusqu'à ce jour une activité propre de l'Inserm. Cependant les liens de la DRMS avec le reste de l'Inserm et particulièrement de sa direction générale se sont distendus parallèlement à la priorité donne au développement de la recherche biomédicale

Quelle était la position de Philippe Lazar dans cette affaire ?

Au milieu des années 1970, Philippe Lazar a proposé au DG de l'Inserm, Constant Burg, de prendre la direction de la DRMS pour en faire un instrument moderne. C’était la dernière chance de l’Inserm de garder un secteur authentique de recherche médico-sociale mais le DG pensait sans doute que l'Institut devait se désengager de ce secteur, puisque le projet n'eut pas de suite. Il fallait que l’Inserm s'affirme de plus en plus comme un organisme de recherche biomédicale puissant, et la résurgence d’une DRMS même moderne n’allait pas dans ce sens. Nommé DG de l'Inserm en 1982, Lazar avait désormais d'autre pain sur la planche. Les évènements avaient tranché : il était difficile de faire cohabiter dans un même organisme la recherche bio médicale et l'épidémiologie descriptive au service de la décision de santé. Le principe de création d'agences comme l'InVS était sans doute en filigrane dans la décision qui avait était prise.

Le point curieux est qu'il connaissait les questions de santé publique

En réalité, lorsqu'il est devenu DG de l'Inserm, Philippe Lazar s’est beaucoup occupé des problèmes d’organisation de la recherche dans tous les domaines, que ce soit en matière de statut, de structures, d'évaluation, de communication scientifique, d'ouverture vers la société… L'expression 'recherche médicale et en santé' qu'il utilisait systématiquement indique bien le souci qu'avait alors l'Inserm de maintenir et de développer les dimensions de santé publique et les approches populationnelles de ses recherches. Les contraintes cependant étaient nombreuses et le directeur de l'Inserm était sans doute loin d'avoir les coudées franches pour imposer tel développement sectoriel. On pourrait par exemple citer les nombreux avatars des projets de développement dans le domaine des relations nutrition-santé.

Comment envisageait-il les relations de l'Inserm avec la Sécu ?

Philippe Lazar soutenait devant le directeur de la Caisse nationale d'assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts) que lorsqu'on était responsable d'un budget aussi important que celui de l'Assurance-Maladie, on devait en réserver un pourcentage pour préparer l'avenir, c'est à dire soutenir la recherche…d'autant plus que cela ne pourrait représenter qu'un pourcentage infime du déficit annoncé chaque année. C'était un dialogue de sourds car la 'Cnamts' imaginait que l'Inserm ne cherchait qu'à soutirer de l'argent…Aujourd'hui il semble que les relations entre les deux organismes n'ont guère évolué et il est bien clair que l'argent de la Sécu fait toujours rêver beaucoup de chercheurs.

Il revient à Philippe Lazar d'avoir introduit les sciences humaines et sociales à l'Inserm

Dans ce domaine l'action de Philippe Lazar a été décisive et la participation de Claudine Herzlich aux travaux du Codis de l'Inserm a sans doute joué un rôle important. Bien entendu, les nombreuses spécificités des recherches en sciences humaines et sociales ont dû être gérées par les commissions scientifiques en charge des disciplines de la santé publique qui se sont succédées. La présence en leur sein de spécialistes a été d'un grand secours afin d'éclairer les autres membres sur les critères à adopter en ce qui concerne l'évaluation des recherches et de la production scientifique. C'est ainsi que j'ai eu la chance de participer en tant qu'épidémiologiste au Conseil Scientifique de l'Institut à côté de C. Herzlich, sociologue et de Gérard de Pouvourville, économiste et nous n'étions alors pas de trop pour tenter de faire une place à nos disciplines. Quant au Centre de recherche, médecine, sciences, santé et société (Cermes) fondé par Claudine Herzlich puis dirigé par Martine Bungener, il réunit des chercheurs de plusieurs disciplines allant de l'histoire de la médecine à l'épidémiologie en passant par la sociologie et l'économie. Laboratoire du CNRS et de l'EHESS, il est devenu unité de l'Inserm et cette mixité est la seule réponse institutionnelle permettant d'assurer la pluridisciplinarité des approches dans le domaine de la santé. La participation du Cermes à l'Institut Fédératif de Recherche 'Epidémiologie, sciences sociales, santé publique' de Villejuif est dans le droit fil de cette évolution.

Mais n'y a t il pas désormais des problèmes de répartition des compétences entre l'Inserm et de nouvelles structures extérieures à l'établissement ?

Il est clair que les attributions qui relevaient du territoire de l'Inserm à l'époque de la DRMS se sont retrouvées réparties dans plusieurs institutions, soit directement au ministère de la Santé avec l'installation d'une Direction des Recherches et des Etudes Economiques et Sociales (Drees), soit dans différentes agences dont l'Institut de Veille Sanitaire (InVS). Il paraîtrait absurde que ces organismes chargés d'informer sur tous les aspects de la santé publique et dans le cas de l'InVS de surveiller l'état de santé et d'alerter les décideurs, deviennent, a contrario, des institutions de recherche. Il pourrait néanmoins être tentant pour certains d'effectuer trop rapidement des amalgames qui conduiraient à rejeter hors de l'Inserm toute dimension populationnelle de la recherche. Il faut répéter que la recherche de l'Institut pour être solide doit à côté des sciences de base et des sciences cliniques laisser une place aux sciences des populations. S'il existe un domaine où le mot de concurrence me paraît adéquat, du moins actuellement, c'est celui du recrutement de personnel qualifié. Alors que la recherche fait face à des difficultés nombreuses et tout particulièrement par la quasi impossibilité pour un jeune d'entrer à l'Inserm, les postes offerts dans les agences sont évidemment bien tentants. Si cette situation devait se perpétuer il y aurait sans doute peu d'espoir de voir la recherche en santé se maintenir à un niveau acceptable dans notre pays.Ces organismes nouvellement créés vont bien entendu se développer car nos sociétés modernes ont des besoins évidents en matière de sécurité sanitaire. Cependant on est bien obligé de se poser la question de la régulation dans ce domaine. La conjonction d'une diffusion de plus en plus large du concept de risque zéro dans la population et du poids de plus en plus grand des médias dans la prise de décision politique semble particulièrement inquiétante car source de surenchères et finalement de gaspillages. Il n'est pas facile d'imaginer le point d'équilibre qui pourrait être atteint. Il semble clair néanmoins que pour faire face à de nouveaux problèmes de sécurité sanitaire, de nouvelles recherches seront nécessaires et qu'en définitive les solutions viendront d'elles.

Quel pourrait être le rôle de l'Inserm en matière de recherche en santé publique ?

L'Inserm ne peut en aucune façon oublier le 'S' de son sigle car la santé de la population est l'un des éléments essentiels qui permettent de justifier les demandes budgétaires de l'organisme. Il ne faudrait pas cependant que la recherche dans ce domaine n'ait que cette justification-alibi, car ce ne serait sûrement pas le meilleur moyen de la pérenniser. Il paraît pour le moins nécessaire que l'Inserm dans sa totalité, à commencer par sa direction, se l'approprie au même titre que la recherche cellulaire ou moléculaire. On confond trop souvent recherche dans le champ de la santé publique et partenariat social, même si cet aspect est parfois essentiel à la réussite. Cela implique que l'Inserm reconnaisse qu'il existe dans ce domaine, comme dans les autres, des faits nouveaux à publier, une conjoncture scientifique nationale et internationale dans laquelle s'inscrit une compétition…

Mais ne faut-il pas également incriminer le changement de tutelle - i.e. de la Santé à la Recherche - pour expliquer les problèmes de la santé publique à l'Inserm ?

Effectivement, le fait que l'Inserm ait une double tutelle, sans parler de celle de Bercy, n'a jamais été correctement métabolisé. Lorsque le ministère de la Recherche a pris la tutelle budgétaire de l'Inserm, il n'a laissé à la Santé qu'un rôle en grande partie virtuel, lui ôtant ainsi toute possibilité concrète d'intervenir sur les choix de l'organisme. Une simple anecdote permet d'illustrer ce fait : l'image désemparée d'un DGS devant en fin d'après-midi rédiger le texte des missions que le ministère de la Santé voulait confier à l'Inserm à l'occasion d'un changement de son directeur. Il était dans un formalisme total, c'est absurde ! Il n'y avait aucun enjeu puisque l'Institut va chercher ailleurs l'essentiel de ses ressources. Tant que le ministère de la Recherche n’intégrera pas les disciplines qui participent à la recherche en santé dans la liste des disciplines respectables de la recherche biomédicale, nous n'avancerons pas. Environ cent cinquante conférences ont été effectuées ces dernières années dans le cadre de l'Université de tous les savoirs. Elles ont porté sur toutes les disciplines scientifiques imaginables, mais aucune sur l’épidémiologie. Le milieu académique des sciences de la vie est rebelle à ce qu’il peut y avoir de pragmatique et d'observationnel dans l’épidémiologie. Il suffirait de regarder comment l'épidémiologie, certes avec beaucoup d'autres disciplines, a contribué aux progrès de la santé de la population dans les vingt dernières années pour se convaincre qu'il y a là sans doute quelque injustice…