Entretien avec Roger Guillemin

(Interviewé par Jean-François Moreau pour l''Internat de Paris' et reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'éditeur - 2 septembre 2006 )

Roger Guillemin
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Voir aussi : La recherche sans confort (Le Monde 08 mai 2005)

JFM : Roger Guillemin, vous avez partagé le Prix Nobel de médecine 1977 avec Rosalyn Yalow et Andrew Schally qui couronna des physiologistes endocrinologues. Ce fut l'occasion d'honorer vos travaux de physiologie hormonale hypothalamique menés au Baylord College of Medicine de Houston, Texas d'abord, au Salk Institute de la Jolla, San Diego, Californie, ensuite. Qu'a représenté pour vous la mise à la disposition des laboratoires de physiologie de la technique du dosage radioimmunologique à partir de travaux menés au Veterans Administration Hospital, Bronx, NY, donc à l'autre extrémité des USA ? 

RG : Permettez- moi d'abord de rappeler que le premier des facteurs hypothalamiques isolé par l'équipe que je dirigeais l'a été en utilisant uniquement un bioétalonnage simple que j'avais mis au point pendant la brève expérience que j'ai menée au Collège de France, de 1960 à 1963, avec Edouard Sakiz et Eichi Yamazaki, chez Robert Courrier, restée sans suite faute d'opportunités locales. Je suis docteur en médecine de la Faculté de médecine de Lyon et c'est là que je m'étais pris de passion pour l'endocrinologie chez Etienne-Martin et Charpy. Toutefois, c'est à Montréal, chez Hans Selye, que j'ai appris mon métier de neurophysiologiste avec un travail original l'étude de l'hypertension élicitée par l'acétate de désoxycorticostérone (DCA). Quatre ans plus tard je me suis fixé pour vingt ans au Baylord Medical College de Houston. J'y ai recruté Andrew Schally, un biochimiste formé chez Murray Saffran à McGill, pour résoudre le problème de la structure du corticotropin-releasing factor (CRF). J'ai continué mes travaux à San Diego, au Salk Institute à partir de 1970 en y créant les Laboratories for Neuroendocrinology. C'est là que j'ai décrit le luteinizing hormone releasing factor (LHRF), la somatostatine et les endorphines, sans oublier l'hypothalamic releasing factor (TRF) découvert au Baylord, qui m'ont valu le Prix Nobel en 1977.

JFM : Un autre quart de ce Nobel est allé à Andrew Schally qui s'était dirigé, lui, vers le Veterans Administration Hospital de New Orleans, en Lousiane. Comment expliquez-vous que Rosalyn Yalow ait reçu l'autre moitié du quatre-quarts à elle seule ?

RG : Rien d'anormal à tout cela, bien au contraire. L'idée de la radio-immunologie vient en réalité de Solomon Berson, un remarquable interniste avec qui la physicienne Rosalyn Yalow travailla pendant une vingtaine d'années. Elle lui apporta la liaison technique avec la médecine nucléaire pour marquer les peptides avec des isotopes radioactifs. Le principe des radio-immuno-étalonnages (RIAs, radioimmunoassays) publié par Sol Berson et Rose Yalow était tellement séduisant que j'y ai vu de suite un outil magnifique pour les manipulations à faire dans mes protocoles de recherche. Je me suis inscrit au premier cours public pratique organisé par Sol Berson à la fin de l'année 1964 dans son laboratoire au VA Hospital du Bronx. Sol Berson, un homme remarquable, médecin et musicien que j'ai bien connu après ce cours initiateur, décéda d'accidents vasculaires cérébraux à répétition en 1972, malheureusement trop tôt pour être nobélisé en même temps que nous trois. Rose Yalow reçut donc seule le Prix Nobel en 1977, au nom du laboratoire bien entendu, soit deux quarts. Mais revenons à votre question : TOUS les autres Releasing Factors plus la somatostatine ont été découverts et isolés en utilisant les RIAs. Rappelez vous l'épisode de Schally et al. croyant découvrir le GRF en utilisant un bioétalonnage classique, lequel GRF s'est révélé être en fait un fragment d'hémoglobine ! Mon laboratoire a finalement isolé le vrai GRF en 1981 d'une tumeur du pancréas développée chez un acromégale que m'avait procurée Geneviève Sassolas à Lyon. Nous avons montré plus tard l'identité avec la molécule de l'hypothalamus grâce à quatre cerveaux humains procurés par Rolf Gaillard de Lausanne, le tout évidemment suivi par RIA de la découverte de l'hormone de croissance engendrée dans mes laboratoires du Salk Institute. J'ai rendu hommage au RIA dans le discours que j'ai prononcé il y a quelques semaines à l'occasion du départ en retraite de Wylie Vale… que j'avais recruté alors qu'il était un résident plein d'avenir !

JFM : Rosalyn Yalow, une physicienne new-yorkaise qui, après avoir étudié dans l'Illinois, s'installe dans le Bronx pour n'en plus bouger. Andrew Schally , un biochimiste polonais d'origine austro-hongroise et française, sauvé de la shoah en Roumanie, formé en Suède et amené par vous de Montréal à Houston et s'autonomise en Louisiane. Vous-même, Roger Guillemin, un médecin dijonnais passé par Lyon, Montréal, Houston, pour devenir un Américain de San Diego et qui recrutez une équipe internationale pluridisciplinaire élargie brillante tel le Suisse Jean Rivier . Outre la consécration de l'union de l'intelligence intellectuelle et de la technique appliquée à la recherche médicale, ce prix Nobel 1977 exprime les fructueux bénéfices, d'une part, de la mondialisation, appliquée aux Etats-Unis à sens unique en apparence, d'autre part, de la mobilité comme de la stabilité appliquées aux chercheurs scientifiques. Pourquoi l'expérience que vous avez tentée au Collège de France a-t-elle été déçue ? Une rencontre avec une femme de tête comme Thérèse Planiol, experte en médecine nucléaire et en neurologie mais également malheureuse à Paris, aurait-elle pu changer le cours de vos destinées respectives en faisant de vous des nobélisés français ? Aujourd'hui, alors que le parcours des étudiants en médecine français permet le passage facile d'une université à l'autre, auriez-vous eu plus de chances de réussite dans votre pays natal que jadis ? 

RG : Lisez avec attention le chapitre autobiographique dans lequel je relate en 1976 comment je me suis lancé dans l'aventure pionnière de la neuroendocrinologie juste après la deuxième guerre mondiale. Lisez également les notes biographiques sur le site NobelPrize. Vous y comprendrez à quel point l'état de la médecine française était désespérant pour un jeune étudiant en médecine bourguignon à peine sorti de l'occupation nazie et seulement capable de pressentir que, sauf à devenir un médecin de campagne au milieu des vignobles, il devait sortir de la médecine clinique primitive que l'on y enseignait encore pour s'accomplir pleinement. J'ai appris par hasard qu'un cardiologue de la Pitié-Salpêtrière, (Paul ? ou Camille ?) Lian, avait l'habitude d'inviter des conférenciers étrangers de passage à Paris pour faire des conférences "d'avant-garde" dans son service. C'est ainsi que j'ai pris le train pour aller écouter Hans Selye parler dans un parfait français du stress et du syndrome d'adaptation. J'ai ressenti comme une illumination et je suis allé converser avec lui à la fin de sa conférence. Il m'a offert une bourse de 120 dollars par mois pour aller travailler à Montréal dans son laboratoire à condition d'y rester au moins un an. J'y ai découvert des potentiels à la fois matériels et intellectuels d'une envergure insoupçonnable et mon séjour s'est prolongé quatre ans. Ceci étant dit, Selye n'était pas un pédagogue et son libéralisme laissait beaucoup de champs au jeune boursier qui trouva en Claude Fortier un meilleur guide scientifique pour un débutant. Il y avait des Claude Bernard Lectures pour les "étrangers" de passage à Montréal. L'Anglais Geoffrey Harris me fit comprendre qu'il y avait un avenir dans l'étude du contrôle hypothalamique de l'antéhypophyse. Je réfléchis alors à l'idée d'adapter au stress non spécifique des protocoles d'étude des effets de drogues excitatrices d'autres effets pharmacologiques très spécifiques, comme les antihistaminiques. Pourquoi ? Parce que deux autres Claude Bernard Lecturers, Bernard Halpern et Jean Hamburger, vinrent exposer les bienfaits de la prométhazine. Ce n'est après cela qu'une série de phénomènes en cascade tantôt logiques tantôt aléatoires me conduisit à devenir l'un des pionniers de la neuroendocrinologie, de Montréal à San Diego, par Houston et, ne l'oublions pas, Paris, comme l'attestent mes nombreuses communications à l'Académie des Sciences, au début de mes découvertes.

JFM : Pourquoi Houston plutôt que Yale, une université beaucoup plus fameuse, au moins pour un Français moyen, qui vous offrait un poste que vous avez failli accepter ?

RG : Je suis frappé de devoir constater, dans vos carrières françaises comme celle de Thérèse Planiol dont je ne connaissais pas les détails romanesques, le rôle joué par les arrangements et les agréments de patrons locaux et puissants plutôt que refuser de donner immédiatement les responsabilités correspondant aux idées, résultats, etc. C'est une façon de faire et de vivre que je n'ai jamais eu à affronter dans ce pays d'Amérique. Après un seul entretien, Hebbel Hoff et Michael de Bakey m'ont donné à Houston une fonction et des moyens nettement supérieurs à ceux que m'offrait Yale pour réaliser mon projet qui était initialement la recherche sur le CRF dont je pressentais l'existence. J'y aurais débuté au bas de l'échelle, comme lecturer ou assistant professor. Sans doute aurais-je eu plus de mal à y recruter aussi vite la même équipe de gens exceptionnels qui m'ont rejoint au Baylord, tels Andrew Schally, Murray Saffran, Roger Burgus, Wylie Vale, Samuel McCann, Edouard Sakiz… Yamazaki serait venu également s'il n'avait brusquement décidé de retourner au Japon pour étudier le bouddhisme. Ce sera aussi la découverte à Galveston, un port texan proche sur la côte du Golfe du Mexique, du laboratoire de Charles Pomerat où il dominait la culture tissulaire. Et l'énorme travail ingrat passé à récolter des hypothalamus de bovins dans les abattoirs du Middle West. Mais il y avait enfin au Texas cette indispensable ouverture sur l'art et la culture indiens et latino-américains jointe à un cadre de vie plus attractif que celui du Connecticut. J'en collectionne de nombreuses œuvres qui mériteraient sans doute un opuscule consacrant leur juste valeur. C'était plus important pour ma femme qui est musicienne comme pour moi et nos six enfants que les exploits sportifs de la Ivy League. Vous savez que je consacre une partie importante de mon activité de senior à des créations artistiques utilisant les logiciels de création graphique, tel que PhotoshopÍ. Quoi dire d'autre ? L'axe hypothalamo-hypophysaire n'est que l'appendice du cerveau supérieur qui nourrit l'intelligence de l'être humain à partir d'un environnement gratifiant que j'ai trouvé au mieux dans le Sud-Ouest américain, sans renier pour autant ce que je dois à la Bourgogne comme aux arpents de neige du Québec pour stimuler mes inspirations !

JFM : Très tôt, vous avez acquis une résidence secondaire dans le Nouveau-Mexique, à Truchas , un village situé près de Los Alamos où vous passez vos étés. Vous établir près du lieu des premiers essais nucléaires du projet Manhattan fut-il une décision facile à prendre ? Comment les indigènes y vivent-ils le risque nucléaire ?

RG : Los Alamos ? Je ne peux pas écrire ou prononcer le nom de Los Alamos sans éprouver un "sens de participation" à ce qui s'y est passé, comme nos Anciens devaient évoquer les grands mythes, avec en plus la connaissance que ce qui s'y passa était dans le réel. Le 16 juillet 1945, la première bombe atomique a explosé à Alamagordo, à 300km de Los Alamos, où il n'y avait qu'une dizaine de locaux dans les 25-50km alentour. Il y a une dizaine d'années, le gouvernement américain a mis en branle une campagne pour que tous les anciens employés des laboratoires de Los Alamos ainsi que les mineurs des mines d'uranium avoisinantes ( Grants et alentour ) bénéficient d'une visite médicale complète. Un traitement leur était garanti si des problèmes étaient découverts et, dans ce cas, des pensions adéquates leur seraient allouées. Pratiquement tous les hommes de notre village de Truchas y ont participé et les cancers attendus ont été trouvés chez certains. Aujourd'hui encore beaucoup travaillent toujours "at the Lab", mais sont maintenant suivis correctement. Il y a chaque année toutes sortes de démonstrations antinucléaires à Los Alamos. Vous en trouverez certainement trace par Google, pour en contacter l'un ou l'autre - . Je suis, personnellement, en faveur bien évidemment de l'énergie source nucléaire… Je termine là pour ne pas vous faire concurrence !