Entretiens avec Jean-François Moreau

(J.-F. Picard, texte revu et amendé par le pr. Moreau - oct. 2009)


Le pr. Moreau s'entretenant avec Mireille Faugère directrice de l'AP-HP. DR

Monsieur Moreau, vous êtes professeur émérite à l’Université Paris Descartes, ex-Paris V, radiologiste honoraire de l’hôpital Necker et l'un des fondateurs de l'Association des amis du musée de l'AP-HP (ADAMAP), enfin vous venez de fonder l’Académie des sciences et technologies de l’imagerie médicale (ASTIM). Qu’était le futur radiologue au départ, scientifique,  technicien, artiste ou médecin ?
Un scientifique ? Sûrement pas. J’étais nul en mathématiques et le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Un technicien ? Pas davantage. J’étais inapte au bricolage, hermétique au meccano et brise-fer avec mes doigts. Un artiste ? Non, au sens créatif du terme ; oui, si l’on prend en compte une grande aptitude à la rêverie, aux matières littéraires et à la convivialité, une fois vaincue la timidité que généra une insigne maigreur. Cela me conduira à d’innombrables scenarii de futures carrières dans les domaines de l’hôtellerie, de l’exploration coloniale, de l’aviation, de la course automobile, de la politique, du journalisme… N’oublions pas que Tintin fut une révélation quand on m’offrit "Le Crabe aux pinces d’or" à la Noël de mes sept ans ; je vivrai au moins jusqu’à celle de 2015 pour le relire à soixante-dix-sept ans. J’étais nul en dessin, c’est-à-dire que je ne savais pas reproduire Donald et Mickey au millipoil près, mais ma mère possédait un Kodak à soufflet 6,5x11 et j’ai aimé très tôt la photographie. Un médecin ? Oui assurément. Par héritage familial et une vénération sans limites pour un père héroïque pendant la guerre de 39-45 et réputé pour tout ce qui faisait du médecin de campagne un archétype de professionnel compétent, dévoué, humain, omniscient, omnipotent, taillable et corvéable à merci pour servir une population dont l’ingratitude ne le cédait pas moins à l’admiration. Enfant, je voulais faire le même métier que papa, lui faisant les visites, moi les consultations. Un pied dans le XIXe siècle, j’ai donc, car je suis "d’avant la guerre" et l’électrification des campagnes gallo-bretonnes. Une fois inscrit à la faculté des sciences de Rennes, je ferai les mêmes études que mon père, lequel avait fait les mêmes études que mon grand-père, médecin au Perreux-sur-Marne, et, je le crains, les mêmes que celles de mon arrière-grand-père, chirurgien militaire ancien directeur du Val-de-Grâce dont je ne connaîtrai l’histoire passionnante que très récemment. 

Votre orientation vers la médecine est donc d'origine familiale
Né en 1938, j’ai été un enfant très précoce, excellent écolier, à une époque où les classes creuses se voyaient ouvrir une voie royalement facile dès lors que l’enfant savait ce qu’il voulait… ou, plus exactement, quand les parents acceptaient de valider ses choix ou n’imposaient pas les leurs. Avec mon bac B acquis rasibus à la session de septembre, j’aurais voulu m’inscrire en philo et devenir professeur d’histoire-géographie, ce qui m’aurait permis de devenir journaliste au Monde dans la foulée de Vianson-Ponté, Fauvet et Fontaine et de finir homme politique dans la smala de Mendès-France et de JJSS qui venait de fonder l’Express quotidien. On était en 1954 et j’étais un demi-pensionnaire dilettante au lycée David d’Angers, dans la ville du même nom. Mes parents m’imposèrent Sciences Ex et son horrible programme de math-physique-chimie. A la rentrée 1955, j’avais à peine dix-sept ans et traînais une immaturité que la majorité civile à l’âge de 21 ans n’arrangeait pas. Faute d’avoir été élevé à la dure, j’étais incapable de m’adapter à la vie en chambre meublée et mon père avait trop de revenu pour que j’entrasse en Cité Universitaire. Rétrospectivement, je regrette de ne pas avoir redoublé une année, ma seconde au lycée comme l’aurait souhaité mon prof de français-latin. J’eusse été un étudiant structuré pour bien bosser, comptant, non pas sur une mémoire insondable et exceptionnellement fidèle, mais sur une faculté de raisonnement mûri. Pour des raisons qui m’échappent, je passerai tous mes examens avec une dérisoire facilité… notamment parce que le prof’ de physique médicale était convaincu que les médecins n’avaient nul besoin de connaître les sciences fondamentales. Ce dont je suis encore totalement convaincu aujourd’hui, alors qu’il faut un bac S avec mention pour entrer à Paris Descartes !

Pourquoi avoir choisi une faculté de province alors que votre père était AEHP ?
Il voulait avoir son fils aîné près de lui et il avait quatre enfants à élever. Rennes était à une heure de micheline de Martigné-Ferchaud. J’étais aussi sensé bénéficier de la bienveillance de ses "amis ". Il ne faut pas davantage oublier que les étudiants étaient sursitaires et que tout faux-pas conduisait à partir faire la guerre d’Algérie comme bidasse pendant deux ans et demi. Cette guerre-là, je l’ai vécue sur le terrain pendant l’été 58, quand j’ai voulu être infirmier-stagiaire dans une SAS en pleine Mitidja, entre Blida et Orléansville. En fait, avatar peu banal, je me suis retrouvé remplaçant d’un médecin-aspirant sur un piton du Petit-Atlas, à l’aplomb de Cherchell, jusqu’au référendum instituant la Ve République auquel j’ai assisté dans le bled. De Gaulle avait contraint Mendès-France à un parcours stérile et le naufrage de la politique d’Algérie Française était inscrit dans les astres malgré la propagande officielle. Je rentrerai incapable de m’engager dans un parti politique et plus jamais je ne me résoudrai à franchir le pas, malgré des tentations récurrentes. Notez que je suis un des très rares médecins de la classe 38 à avoir vécu une vraie expérience guerrière. J’ai compris ce que ressentit Fabrice del Dongo à Waterloo en voyant les paras de Bigeard se déployer dans le coin alors que j’étais chez les artilleurs avec leurs inutiles canons de 105mm.

En somme, votre carrière ne semble pas encore se dessiner
Vous avez raison. Je me suis obstiné dans l’impasse rennaise pour une raison très simple. La formation clinique était remarquablement faite par des médecins et des chirurgiens, titrés ou non, qui avaient à cœur de former des omnipraticiens de tradition hippocratique tels que Laennec les voulaient, en leur transmettant ce qu’ils avaient appris avec leurs cinq sens. Mon but alors était de devenir un bon médecin de campagne, même si ma mère me serinait qu’il me faudrait faire une spécialité et éviter le "métier de chien" de mon père. Je suis très redevable à un pneumo-phtisiologue du nom d’Alphonse Pellé qui nous imposa, dès le premier jour du stage hospitalier, de déshabiller les malades dont nous devions faire l’observation selon un rite codifié qui m’a marqué à vie. Il passait dans le couloir virtuel aménagé entre deux rangées d’une quinzaine de lits d’une salle commune de femmes pour la plupart hors d’âge en hurlant " Déshabille ta malade ! Comment, elle est encore habillée ! Déshabille-la tout de suite. COM-PLE-TE-MENT ! T’as compris ?". Le tout devant un parterre de femmes plus ou moins dépoitraillées, hilares et ravies qu’on s’intéressât à elles ; elles n’étaient pas les dernières à attendre la rentrée et se complaisaient dans cette horreur toute fellinienne. Les jeunes étudiants en médecine, tout farauds qu’ils veuillent paraître, sont des timides qui se laissent facilement persuader que la pudeur des malades, surtout les femmes qui n’en demandent d’ailleurs pas autant qu’on le croit, doit être ménagée en les laissant le plus long vêtues possible et en évitant de leur poser des questions intimes. Grave erreur que la rustique province propageait alors moins que les hypocritement pudibonds Parisiens. Je suis très reconnaissant à mes patrons rennais de m’avoir appris la façon d’interroger les malades et de les examiner physiquement : inspection, palpation, percussion, auscultation. Mon père auscultait à la serviette comme mon maître Paul Vivien, un AIHP, qui m’avait séduit pas sa rigueur sobre en nous enseignant la neurologie et qui rappelait que nous n’avions pas appris à parler au téléphone. Jamais, à Paris, je n’aurais pu acquérir une telle formation à l’âge où tout se fixe dans le cerveau. Je m’en rendrai compte plus tard, beaucoup plus voire trop tard, quand je serai externe des hôpitaux de Paris. 

Que vous ont apporté les concours rennais pour que vous y restiez jusqu’en 1962 ?
Que des malheurs pour une raison non moins simple. J’ai été collé à trois concours d’externat et on m’a refusé une quatrième chance. Tout n’est pas négatif dans l’échec, s’il n’est pas itératif ni fondé sur l’injustice, comme je l’ai ressenti en bloquant une note éliminatoire alors que j’avais plus de points que le dernier nommé ou quand on est collé à 0,25 point de la barre pour la même raison. J’ai parlé d’immaturité, elle me conduisit à une sorte de moisissement interminablement étouffant. Je passais les concours comme si c’était des examens et vice-versa. Je suis responsable en partie de n’avoir pas compris assez tôt leur règle du jeu qui est de bannir toute référence au quitte-ou-double sur des questions binaires, genre Gram + ou Gram -, avec note éliminatoire alors que seuls comptent les points positifs dans le résultat final pour être reçu : les points négatifs, eux, collent ; le point de nomination équivalait rarement à la moyenne de 10/20. Je me remettrai techniquement de ces échecs en passant les concours parisiens, mais jamais je ne guérirai vraiment psychologiquement, tant l’obligation de perfection finira par m’habiter au détriment d’une adolescence libérée. Par contre, j’y gagnerai une connaissance profonde de l’anatomie, un refus maladif de l’impasse facile, une compétence dans la formation des étudiants de sous-colle : j’en ai racolé beaucoup, je les menais à la victoire et moi à la défaite ! Les carabins parisiens n’allaient pas à la Faculté. Ils se contentaient de sous-coller l’externat puis l’internat, ce qui jouera de mauvais tours à beaucoup. Les Rennais allaient à l’hôpital et à la Faculté. Hélas ! L’enseignement ex-cathedra était de valeur inégale. Je ne verrai le professeur Huard, un médecin colonel ancien doyen de la Faculté de Hanoï, que de dos ; ce distingué spécialiste de la médecine chinoise était un remarquable dessinateur toujours en avance de trois grands schémas aux craies multicolores sur le tableau noir. J’apprendrai l’anatomie dans les polycopiés de Brizon et Castaing dont je ne finirai pas de corriger les innombrables erreurs au bout de sept ans de bachotage ; je me souviens encore de la sémiologie médicale dans les admirables Pérelman et Margairaz. Par contre, je resterai nul en physiologie : notre gentil professeur à la tête de marsouin, héros de la guerre de 14 où il avait perdu un nerf sciatique, en était resté à l’électrologie à la Lapicque ; je ne saurai rien de l’hormonologie moderne non plus que de la génétique. J’étais en sixième année de médecine quand je serai nommé à l’externat, 22 ème s’il vous plaît, ce qui ne me servira à rien dans un monde hospitalier où seules comptaient les lettres de recommandation et le piston. Or, je ne voulais devoir mon succès qu’à moi-même. Pour la petite histoire, j’étais le filleul de la femme du Doyen Gaston Cordier ; je n’aurai aucun contact avec elle, et encore moins avec lui, jusqu’à mon admissibilité à l’oral de l’internat. En fin de compte, c’est grâce aux deux patrons du jury que je m’étais fait pendant mes semestres de chirurgie que je passerai le concours de l’internat de Paris, à ma première tentative, en rattrapant tous mes camarades rennais nommés à l’externat trois ou quatre ans avant moi. Ce succès dont je n’avais en moi-même jamais douté bien que tous les pronostics fussent contre lui, fut obtenu lui aussi rasibus, grâce à un bon écrit et malgré une mauvaise prestation orale, juste avant de partir faire mon service militaire à Vincennes, le 2 mai 1965. Je venais d’avoir 27 ans et je m’étais marié l’année précédente avec une remarquable infirmière pédiatre, Michèle Lucas-Guillaume, qui ne sera pas pour rien dans mes succès présents et ultérieurs.

Cette fois, vous voilà enfin le pied à l'étrier...
Ma nomination à l’internat de Paris fut d’abord un immense cadeau fait à mon père qui avait aussi mal vécu mes échecs rennais que moi. J’en tirerai plusieurs certitudes, dont celle de boxer dans la catégorie des "collègues", c’est-à-dire l’élite de la médecine française à laquelle j’avais longtemps pensé ne jamais appartenir, et, comme me l’assura avec humour mon maître Deparis, celle de ne pas risquer de mourir de faim. Cela dit, IHP est un titre, mais seule la façon dont on assume la fonction lui donne une réelle valeur. Qu’allais-je faire de ma vie professionnelle ? J’apprendrai longtemps que, jusqu’à la quarantaine venue, on s’étend mais pour éliminer davantage qu’on ne choisit. De très nombreux collègues et non des moindres, une fois nommés, ne savaient pas comment gérer le choix d’une spécialité. Eliminées la chirurgie, la biologie et la pédiatrie à laquelle j’avais consacré la moitié de mon externat. Quand je lui évoquai le choix de la gériatrie, Maurice Deparis, éberlué, me demanda si j’étais fou. J’ai toujours aimé et su soigner les vieux. A l’époque, aucun patron ne se réclamait d’une gériatrie que tout le monde redoutait de voir coloniser son service, à l’exception de Vignaloux à Brévannes, dont le principal titre de gloire sera d’avoir soigné la maladie de Waldenström de Georges Pompidou. Eussé-je opté pour cette spécialité à peine embryonnaire, que je serais aujourd’hui un roi ; mais, à l’époque, je n’avais toujours pas l’impression d’être structuré mentalement pour jouer les pionniers. J’avais besoin de "Maîtres ". Je consultai Daniel Alagille qui avait été le patron de ma femme à Saint-Vincent de Paul et voulait me connaître. J’évoquai pour la première fois une option radiologique. J’avais connu deux excellentes écoles de radiologie parisienne, celle des Enfants Malades, avec Jacques Lefebvre, celle d’Henri Fishgold, neuroradiologue de la Pitié. Ils m’avaient fait bonne impression et étaient des partenaires estimés et écoutés des médecins et chirurgiens de leur entourage. Qui plus est, un de leurs élèves, Alain Laugier, jeune agrégé de radiothérapie, avait envoyé une lettre circulaire à tous les nommés de ma promotion, pour leur exposer l’intérêt médical croissant et les besoins de la discipline alors appelée électroradiologie, notamment depuis que venaient d’être appliquée les ordonnances promouvant le plein-temps hospitalo-universitaire de la réforme Debré ; une telle supplique ne pouvait laisser indifférent le côté missionnaire de ma personnalité. Alagille, déçu de mon rejet de la pédiatrie, fit la moue et sa réponse fut classique : voulais-je être riche sans me fatiguer ? Je manquais à l’évidence d’ambition. Je lui fis remarquer que j’avais été nommé 234 ème, donc avant-dernier, alors que le choix des postes était depuis peu régi par l’ancienneté et le classement : on ne pouvait plus réserver de semestres que pour la quatrième et dernière année. Peu lui importait, j’avais été nommé à mon premier concours, on se prosternerait devant moi, ce dont in petto je ne pouvais que douter et l’avenir ne me donnera pas tort. Pourquoi pas la gastro-entérologie ? Voilà une spécialité à la mode ; d’ailleurs mon maître Jean-Jacques Bernier chez qui je venais d’achever mon externat à Saint-Lazare ne m’offrait-il pas de faire ma carrière chez lui ? Pourquoi ne pas faire tout mon internat à Saint-Antoine, réputé pour la qualité de la spécialité et son service de radiologie… qu’Antoine Béclère avait créé en 1898 ? En attendant, trois semestres de service militaire à 30 francs Pinay par mois m’attendaient et ce délai légal de prise de fonction ne pouvait qu’arranger un homme encore peu pressé de s’établir dans une vie d’adulte. Je n’avais pas encore trouvé le Jean Cocteau pressant Jean Marais de sortir de la paresse devant le destin.

Comment avez-vous réussi à maîtriser ce conflit intérieur ?
Très difficilement et même encore aujourd’hui je souffre parfois de ce conflit que trois psychanalystes n’ont fait qu’atténuer. Mon regretté maître et ami Louis Auquier, ancien Secrétaire perpétuel de l’Académie de Médecine, trouvera le mot juste quand, sur le tard, je lui raconterai mes avatars : "Vous avez donc dû être vachement émasculé !". Je suis comme un animal de course que la mère a abandonné à la naissance ; j’ai eu droit à un repêchage, mais on ne s’en remet jamais vraiment. Pratiquement toute ma vie, je me trouverai déphasé par rapport avec mes contemporains, plus souvent d’ailleurs en avance qu’en retard sur le temps présent, une fois l’époque des échecs révolue mais jamais effacée. J’avais trop longtemps lambiné, à partir de maintenant, je voudrai aller trop vite, me reprochera-t-on au pays de Poulidor.

Revenons à votre parcours militaire
L’armée m’expédia d’abord dans un régiment du train à Montlhéry où je faillis mourir d’ennui et que je ne peux habiliter que par ma possibilité de réformer deux instituteurs, plus utiles à l’école qu’à la caserne. J’ai heureusement eu la chance d’être très vite appelé par la Direction des Affaires Militaires du Commissariat à l’Energie Atomique pour m’occuper de la surveillance médicale de son personnel du Centre d’Essai de Limeil-Brévannes où l’on s’occupait du calcul de la bombe H. Curieuse expérience qui me fera découvrir un monde de jeunes ingénieurs talentueux dont la principale caractéristique médicale était un rejet quasi hystérique de la médecine allopathique. Personne de ma promotion d’EOR n’avait voulu assumer ce poste qui n’exposait à aucune irradiation ionisante, mais qui obligeait à aller parfois en mission sur le centre saharien d’InAmguel, dans des conditions de confort exceptionnelles, ce dont j’abuserai à trois reprises avec bonheur. Je commençais à comprendre que j’étais de la graine des aventuriers et la découverte du désert du Hoggar, malgré les nuits glaciales de l’hiver et la chaleur torride de l’été, laisse un souvenir impérissable. 

C’est au CEA que vous avez décidé de devenir radiologue ?
Non, pas vraiment, bien que cela coïncida avec l’entrée de mon ami de Rennes, Yves Péron, dans cette spécialité où il s’épanouissait. C’est en 1966 que j’ai appris, par mon conférencier d’internat, Denis Quévauvilliers, qu’un groupe de médecins des hôpitaux emmenés par Fred Siguier, Maurice Deparis, Henri Péquignot, Claude Laroche, leurs élèves et quelques brillants provinciaux, phosphorait sur l’officialisation de la spécialité de médecine interne. En tant que telle, elle n’existait que dans les pays germaniques qui ne prônaient pas la spécialisation à outrance en dehors de la dichotomie médecine et chirurgie. Fred Siguier était mon dieu et ma seule frustration restera de n’avoir pu effectuer un stage d’externe chez lui avant d’être nommé à l’internat. Il proclamait qu’un interniste devait être, non seulement un excellent clinicien, mais aussi un médecin capable de lire parfaitement les radios voire les faire lui-même comme en Allemagne. Rêver d’être interne chez lui était insensé, il n’accueillait que les majors de concours et quelques anciens externes soigneusement choisis et choyés. Il venait de s’installer à Cochin dans le nouveau bâtiment portant le nom d’Achard. Au printemps 1967, je décidai de prendre le poste d’interne du service de radiologie du professeur Ledoux-Lebard, dans ce même hôpital, ce qui avait deux avantages : il était à quinze minutes de marche de chez moi et je pouvais, tout en apprenant les bases de la radiologie, fréquenter les fabuleux internes de chez Siguier. En 1937, peu de temps avant sa mort, on reprochait encore à Antoine Béclère, dans les couloirs de l’Académie de Médecine, d’avoir déshonoré la médecine en transformant ses praticiens en photographes. Mon très regretté et estimé collègue, Jean-Denis Degos, promis à un grand avenir de neurologue mais trop tôt tragiquement victime d’un accident piétonnier dans Paris, aimait mes "belles radios" qu’il venait admirer en descendant chez le "photographe". C’était dire le risque que l’on prenait quand on décidait d’opter à vie pour le métier de radiologue, jouer plutôt Figaro que le Grand d’Espagne. Sauf quelques très grandes figures, notamment le radiopédiatre Clément Fauré et le radiologue digestif Edouard Chérigié, il est vrai que la plupart des radiologues de l’époque ne brillaient pas par des connaissances médicales profondes ; ils touillaient de la baryte pour les "estomacs" et les "colons" et paraphrasaient des comptes-rendus riches en vocabulaire zoologico-botanique sans grand rapport avec les énigmes médicales qui leur étaient posées. Le but – c’était ce qu’enseignait le titulaire de la Chaire de radiologique de la Pitié - était de faire des bons clichés que le médecin prescripteur interpréterait lui-même dans le sens qui lui conviendrait, ce qui ne signifiait pas nécessairement vers la pertinence du diagnostic réel. Par contre, les radiologues gagnaient bien leur vie et parlaient plus volontiers de leurs voitures de sport que de la dernière publication de la Mayo Clinic ou du Karolinska Institute de Stockholm. La Suède était alors le paradis des radiologues où coexistaient des praticiens exceptionnels inventeurs de techniques de pointe au premier rang desquels figurait la radiologie cardiovasculaire que révolutionna un certain Seldinger en 1953. Au bout de six mois d’un semestre intéressant mais pas décisif, je fis un calcul simple. Pour être qualifié dans une spécialité médicale quand on était IHP, il fallait valider trois semestres sur huit dans des services ad hoc. Mon choix était encore médiocre pour un ou deux ans. Pourquoi ne pas valider d’abord la radiologie, facilement accessible au choix, et ensuite la médecine interne et/ou la gastro-entérologie ?

La médecine interne était-elle votre objectif ?
J’avais vite compris que les temps n’étaient pas mûrs pour que je m’y attache formellement, vu la stérilité des premières réflexions au sommet auxquelles j’avais assisté, mais je cultivais l’esprit de l’interniste. La radiologie avait besoin de grands cliniciens, tels que l’internat pouvait les former alors, beaucoup plus que de pseudo-physiciens médiocres tels que la Faculté les produisait au terme d’un certificat d’études spéciales que je qualifierai de "bidon". Guy Ledoux-Lebard, un des rares patrons AIHP, venait d’être nommé professeur de chaire et je fus sensible aux arguments que lui et son adjoint, le jeune professeur Guy Pallardy, développèrent pour que je persévère dans l’idée de devenir électroradiologiste. Le must de la radiologie française était alors de devenir angiographiste – et jouer au petit chirurgien en cathétérisant des artères et des veines selon la technique suédoise ! Les vedettes étaient, sur la rive droite, l’inaccessible Claude Hernandez à Bichat, sur la rive gauche, Jean Ecoiffier, à Broussais. Amère déception, ce dernier poste n’était plus au choix quand ce fut mon tour. Je n’avais pas prévu cela. A Cochin, j’avais entendu porter aux nues un radiologue du nom de Jean-René Michel, AIHP lui aussi mais inconnu des jeunes internes, qui professait à la Salpêtrière. Je choisis donc ce service et me présentai à lui pour expliquer que je venais me former "au vasculaire". Il me demanda derechef comment je m’y prenais pour radiographier une épaule de face, ce que, bien entendu, je n’avais jamais ni appris ni fait. J’avais trouvé mon maître, l’homme qui allait m’obliger à envisager sérieusement une formation destinée à faire de moi, pâte à modeler jusques-là sybarite, un professionnel de la radiologie. C’était une vraie force de la nature, un "paysan" du Limousin ancien rugbyman, levé aux aurores et tard couché, qui vivait un purgatoire à la Salpê. Son champ d’expertise était la radiologie urinaire qu’il avait découverte à Necker sur l’incitation de Jean Hamburger. Ce dernier avait été séduit par son solide talent quand il avait été de son jury du radiologicat des hôpitaux, du Bureau central, comme on disait alors. Le règlement syndical était alors draconien. Le choix intangible des chefferies de services était à l’ancienneté de nomination à ce concours suprême en fonction des vacances de postes libérés par la retraite ou la mort prématurée; on pouvait y renoncer mais on perdait son tour et l’on se retrouvait en queue de liste pour les choix suivants. Or, le néphrologue Jean Hamburger et l’urologue Roger Couvelaire, les deux très grands patrons du Necker de l’après-guerre, venaient de s’associer pour y construire un déjà mythique "Palais du Rein", énorme usine qui serait dotée d’un service de radiologie dédié à la néphro-urologie. Michel ne pourrait y prétendre que s’il avait gardé son rang d’ancienneté pour ne pas se le faire faucher par un plus ancien que lui, idée qui révulsait Hamburger mais qu’il n’aurait pu empêcher, car les radiologues de l’AP avaient la réputation d’être de la race des syndicalistes "camionneurs". Michel était une personnalité complexe et riche, très savante et excellemment pédagogue, on ne disait pas encore "workaholic", mais dotée d’un caractère exécrablement bouillant et tempêtueux que son exil dans un hôpital "neuro-psychiatrique" héritier de Charcot et de Babinski n’arrangeait pas. J’y passai le plus détestable semestre de tout mon internat question ambiance, mais j’en sortirai convenablement instruit, c’est-à-dire capable de faire moi-même les radiographies courantes, qu’on appelle encore "conventionnelles ", et de les interpréter correctement. Fait important, parce qu’on est vite catalogué dans mon métier, je deviendrai ipso facto un des rares radiologues de l’époque experts dans l’art de l’urographie intraveineuse que mon maître venait de démystifier dans une monographie à succès. Caractéristique de nombreux internes séduits par un personnage alors que les choix définitifs ne sont pas faits, j’ai demandé à Michel de me réserver une place de chef de clinique dans ce nouveau service qui ne lui échapperait donc pas. Ce en quoi, en tant que libéral sceptique et vivant dans un présent concret, sa réponse sera plus qu’évasive.

On imagine que vous allez apprendre aussi la radiothérapie et la médecine nucléaire
Je vais vous décevoir, mais la réponse est négative. En ce printemps 1968, je choisis d’aller apprendre la radiopédiatrie aux Enfants-Malades chez Lefebvre, lui aussi AIHP et professeur de chaire. Pourquoi, alors que rétrospectivement cela ne m’apportera rien ? Parce que c’est une école réputée dans un hôpital auquel je suis attaché depuis ma première année d’externat intégralement passée en chirurgie infantile chez Marcel Fèvre, là où j’ai connu ma femme, laquelle exerce maintenant les fonctions de surveillante chez le pédiatre Philippe Seringe. A l’époque, qualifiés par un CES national obligatoire, les futurs électroradiologistes devaient apprendre, en trois années, non seulement le radiodiagnostic et la radiothérapie, mais aussi l’électrologie – un bazar dans lequel cohabitaient entre autre l’électro-encéphalogramme, le traitement par les ondes courtes et les ultraviolets, l’électrolyse, la toute nouvelle échographie ultrasonore… Par contre, on n’y enseignait pas la médecine nucléaire qui restait sous la férule des biophysiciens du CEA d’Orsay et entretiendra toujours des rapports ambigus sinon hostile avec la radiologie. J’avais choisi de m’inscrire d’abord en radiothérapie. C’était l’époque de la bombe au cobalt et du bêtatron, cela aurait dû me passionner. Je fus vite effaré par le programme imposé de mathématiques et de physique, aussi abscons qu’inutile, durant tout le premier trimestre et j’ai vite séché et les cours et les travaux pratiques. On ne demande pas de décrire le théorème de Carnot ni démonter une boite de vitesse pour conduire une voiture. C’est alors que le miracle survint qui me libéra de toute cette fausse science. Les étudiants se mirent en grève dès avril et le monde de la radiologie bascula dans le celui de la vraie médecine en balançant aux orties tout le froc pseudo-scientifique qui inhibait son insertion dans celui de la clinique.

Ne peut-on dire que mai 1968 fut une bonne révolution pour la radiologie ?
Si, justement. Il faudrait se débarrasser du cohnbenditisme pour faire enfin une analyse moderne des effets positifs et négatifs de mai 68. Dany le Rouge, lui-même reconverti dans la verdure européenne et pour lequel je n’ai jamais eu le moindre atome crochu, d’ailleurs aujourd’hui le souhaite. Avec le recul, je pense sincèrement que le seul effet négatif de mai 68 sur la médecine aura été l’abandon de l’hygiène pastorienne responsable de l’expansion de l’infectiologie nosocomiale que le négligé vestimentaire comme le laxisme des "mandarins" terrorisés par la révolte pourtant salutaire des carabins laisseront proliférer. Jamais les étudiants, en révolte ou non, ne m’ont terrorisé ni imposé leur loi et je hais le chahut et les chahuteurs depuis ma tendre enfance. J’avais sur tous mes collègues, contemporains ou plus anciens, l’avantage d’avoir vécu avec ce que j’ai longtemps appelé la lie de la médecine, ces pauvres stagiaires paumés, rebuts de l’échec à l’externat que, bêtement, les " mandarins" et la caste des internes-courtisans taxaient de "thrombose des couloirs". Les Parisiens, notamment, ne se voyaient plus comme ils ne voyaient pas l’inadaptation des études de médecine héritées du XIXe siècle au monde moderne. La plupart détestaient la réforme Debré, à l’instar des médiocres qui avaient reproché à Jean-René Michel d’avoir été le premier radiologiste des hôpitaux à opter pour le plein-temps hospitalier. J’applaudirai à la disparition du concours sélectif de l’externat comme je refuserai de suivre ceux qui voulurent la mort du concours de l’internat. L’externat pour tous, oui, car la fonction rémunérée et responsabilisée est essentielle à la formation d’un médecin compétent dès le début d’études longues et complexes. L’internat pour tous, non, car il faut à un certain moment une sélection élitiste, et il faut savoir associer et la carotte et le bâton dans un système promoteur d’une qualité hippocratique devenue obsolète dans l’esprit des technocrates. Lequel Hippocrate méprisait les élèves qui ne dépassent pas leurs maîtres, saurai-je faire savoir en temps utiles. Il y avait, jusqu’à cette révolte de la jeunesse démarrée dans le soufre anarcho-maoïste et vite incontrôlable quand elle s’étendit aux couches moyennes "apolitiques", un très grave conflit entre les deux classes d’étudiants du CES d’électroradiologie. Ceux, minoritaires, qui étaient les privilégiés de l’internat bénéficiaient d’un régime spécial qui les dispensait de deux années de faculté sur trois mais pas de passer le " national" Les autres, pas toujours anciens externes, pas nécessairement fumistes, mais peu aptes à être vraiment respectés par les médecins prescripteurs, les enviaient ou les jalousaient. Qui plus est, avec une seule année consacrée à l’enseignement universitaire du radiodiagnostic, le programme négligeait pratiquement toutes les innovations technologiques de plus en plus nombreuses et variées. Sans mai 68, rien n’aurait pu débloquer de si tôt cette situation anachronique et néfaste.

Concrètement, que s’est-il passé ?
Les radiologistes universitaires, diagnosticiens et thérapeutes, ont été d’accord pour supprimer l’enseignement de l’électrologie. Ils ont proposé un tronc commun obligatoire pour tous, internes ou non, beaucoup plus ouvert sur l’anatomie et la clinique mais évidemment encore musclé en physico-mathématiques pour faire plaisir aux biophysiciens et aux technologistes. Une fois le succès acquis à l’examen probatoire qui comportait fort à propos une épreuve pratique de manipulation en salle, les étudiants optaient pour un cycle de deux ans les spécialisant soit en radiodiagnostic soit en radiothérapie. En diagnostic, les matières étaient divisées en six sous-certificats introduisant la future notion de "sous-spécialités d’organes" : neuroradiologie, génito-uroradiologie, ostéo-articulaire, cardiovasculaire, digestif, radiopédiatrie…, s’inspirant ainsi de l’exercice professionnel aux USA. Le "national", dans chacune des deux sections, comportait toujours une épreuve écrite, un oral et un mémoire. Il faudra une dizaine d’années pour que la spécialisation en radiodiagnostic devienne irréprochable, une fois éliminés la fraude aux examens… et les moins pédagogues des enseignants ! Dieu sait s’il y en avait encore en 1968, mais la nouvelle radiologie montra dès lors un autre aspect positif de sa personnalité en s’investissant massivement dans un programme national d’enseignement universitaire et post-universitaire piloté par le Cercle des enseignants en radiologie de France (CERF), organisation créée par les jeunes agrégés plein temps de la cuvée 1966. Nombre d’autres spécialités médicales, plus "aristocratiques" ou impliquées dans l’essor de la biologie dont l’exercice n’encourageait ni le charisme ni la générosité, ne feront pas cet effort pédagogique et s’en mordront parfois les doigts par la suite.

Vous n'êtes pas indulgent vis-à-vis de certains de vos confrères
Vous avez raison, je n’ai rien du Cid, avec moi la valeur attend longtemps le nombre des années. Un bémol toutefois. Sauf dans le cercle des "13 agrégés" auquel je n’avais pas eu accès, l’esprit de recherche n’était pas promu dans le corps de l’internat. Par contre, dès ma nomination à l’internat, j’ai enseigné l’hygiène puis la médecine à l’école des infirmières de Lariboisière avec qui d’ailleurs je ferai la révolution ; ce pourrait être le thème d’un roman tant l’aventure fut douce-amère. Je n’ai jamais vu d’autre meilleur moyen pour apprendre ce que l’on ne sait pas que d’enseigner. Avec les "petites bleues", j’ai appris toutes les ficelles qui font de l’enseignant un très bon acteur, condition essentielle pour être aimé des étudiants, leur estime venant avec la qualité élaborée du contenu des cours. Rien n’indispose plus les étudiants que de voir un personnage n’ayant manifestement ni préparé ses cours, ni appris à dominer sa timidité ou son dégoût de partager ses connaissances. De même ai-je fait des conférences de préparation à l’externat dès octobre 1965. Je vous étonnerai peut-être en vous apprenant que j’ai donné ma dernière conférence dans la soirée du 13 mai 1968, avec la moitié de mes étudiants, ceux qui n’étaient pas parti occuper les facs. Trois conséquences personnelles de mai 68. D’abord, tous les étudiants de ma promotion furent reçus à l’examen de radiothérapie, à supposer d’ailleurs qu’il ait eu lieu car je n’en ai gardé aucun souvenir ; plus jamais je n’aurai à me frotter au cauchemar physico-mathématique. Je fus nommé attaché-assistant de radiologie au CHU Necker et je m’impliquerai à fond dans la fabrication d’un programme d’enseignement des jeunes étudiants en médecine, une première universitaire ! Enfin, sous la pression de mon épouse qui voyait avec regret que je ne sois plus aussi présent auprès des malades que lorsque j’étais externe, je me décidai à effectuer un semestre de pneumo-phtisiologie dans l’excellent service d’André Meyer à Boucicaut. J’assisterai au miraculeux effet de la rifampicine sur la tuberculose et aux balbutiements de la chimiothérapie anticancéreuse. Grâce à l’affectueuse complicité d’un assistant, Maurice Brunnel, qui venait de perdre son fils unique et qui avait compris mon désarroi devant l’étendue de mon ignorance de la médecine de soins après trois années d’éloignement des salles de malades, j’apprendrai à lire intelligemment les radiographies du thorax.

Soit, mais la recherche, vous allez quand même y arriver un jour ?
Rappelez vous le gâchis qui a mis mes potentiels en jachère durant tout mon parcours rennais. J’ai fait un premier travail scientifique alors que j’étais externe avec les orthopédistes des Enfants Malades, Pierre Rigault et Jean Judet. C’était alors la plus grosse série de la littérature mondiale sur les fractures du col du fémur chez l’enfant. Elle fut publiée dans le Journal Français d’Orthopédie et ce ne fut pas rien que de voir mon nom imprimé sur le tiré-à-part, même si je peste encore sur les erreurs d’initiales de mon prénom qui figurent dans le titre. Moreau, un nom banal qui appelle un prénom exact pour éviter les homonymies, parlez-en avec Jean-François Moreau, l’immunologiste bordelais ! Au CEA, je m’étais lié d’une forte amitié avec un jeune génie de la physique des fluides et des plasmas ionisés qui piaffait à l’idée de "faire des choses" ensemble ; Daniel Rossignol-Guzzi, adepte fanatique de la plongée sous-marine, s’est noyé au large du Gabon en 1970, avant que je n’aie pu lui faire connaître les potentiels de la recherche en radiologie ; je ne m’en consolerai jamais. Une fois installé dans l’internat, je m’attacherai à publier au moins un article par semestre. Ce sera le plus souvent des articles didactiques dans le Concours médical, la revue préférée de mon père dans laquelle travaillait mon collègue et ami François-Charles Mignon que j’avais connu à l’armée. Je me roderai également aux faits cliniques, les "case reports" des Anglo-Saxons, publications d’un genre mineur et pourtant très appréciées des praticiens. Mon pinacle se situait au niveau de la Presse Médicale à laquelle je ne parviendrai qu’avec le clinicat. Interne, je réussirai à publier une vingtaine de papiers en cinq ans. Ma préoccupation principale était de me faire reconnaître comme un bon médecin par mes collègues qui exprimaient souvent leur satisfaction de communiquer avec un bon radiologue. C’est la raison pour laquelle je consacrerai trois autres semestres à la clinique : d’abord à Cochin en rhumatologie, la discipline pour laquelle j’étais fait – pathologie riche à la fois médicale et chirurgicale, très peu d’urgences stressantes, parts égales entre radiologie et biologie pour la recherche étiopathogénique –, puis en médecine interne à Ambroise Paré, chez Claude Bétourné et Pierre Dupuy, avec qui je me livrerai à des confrontations entre l’endoscopie et la radiologie dans les hémorragies digestives. Je ferai même un neuvième semestre en cardiologie chez Claude Macrez à Beaujon ; j’y apprendrai les rudiments de la réanimation cardiovasculaire. A la fin de ce parcours, j’aurais pu être qualifié en médecine interne et en gastro-entérologie. Le 1er octobre 1971, je pris mes fonctions de chef de clinique plein-temps à Necker, chez Michel dans ce fameux Palais du rein. La vie privée a son importance dans le parcours d’un coureur de fond se lançant dans les concours hospitaliers. La mienne allait basculer d’autant plus vite que j’allais enfin être père de famille d’un garçon qui naîtra le samedi 24 décembre suivant ; jusqu’à présent, sur Google, il est le seul Moreau à s’appeler Pierre-Arthur alors qu’il y en a bien une trentaine prénommés Jean-François de par le monde. J’arrivais au clinicat avec une certitude : je m’étais fait moi-même. Quel que soit mon futur, je ne serais jamais un médecin raté, radiologue opportuniste par raccroc dragué par une discipline en quête de cadres au rabais. Si ma thèse de doctorat en médecine - soutenue à Rennes, où j’avais passé mes cliniques dix ans auparavant ! - avait été un travail minable et bâclé, j’avais présenté au national de radiologie un beau travail original sur les effets néphrotoxiques des artériographies rénales chez les insuffisants rénaux chroniques. C’était un problème crucial à une époque où l’artériographie rénale prenait une place très importante dans le management des reins transplantés. Je l’avais soumis pour obtenir une médaille d’or de l’internat mais, défaut de jeunesse insupportable aux yeux d’un connard réputé comme tel dans son milieu mais imperator dans son jury, il était mal imprimé et truffé de fautes de frappe. Il n’y aura pas de médaille d’or en médecine cette année-là, fait unique dans l’histoire de l’internat des hôpitaux de Paris. L’eussé-je eue que j’aurais passé une année chez Hamburger pour me former à la recherche sur la paillasse. Cet échec me mortifiera au point que je me jurai de devenir un chercheur consacré par Jean Hamburger qui menait libéralement une écurie de purs-sangs qui ne publiaient qu’en anglais.

A 33 ans, n’est -ce pas un peu tard pour se lancer dans une carrière hospitalo-universitaire ?
Si, mais la plupart de mes collègues étaient dans la même tranche d’âge et la radiologie avait de terribles besoins en matière d’encadrement au sommet de la pyramide. C’est l’avantage des disciplines jeunes, alors délaissées par les top-niveaux de l’internat. On vivait par exemple le même problème avec l’anesthésie-réanimation. En fait, à la fin de 1970, j’avais dû renoncer à la proposition de Pierre Massias de le suivre à Clamart où il allait ouvrir le service de rhumatologie de l’hôpital Antoine Béclère, avec une "quasi-certitude" de nomination à l’agrég à la clef. Pourquoi cette dérobade ? Parce que Michel traversait une passe difficile à Necker. Il était resté un an sans chef de clinique ni adjoint et il était au bord du gouffre, tant étaient pressante la demande radiologique de la part de cliniciens très exigeants et faiblarde son équipe. Personne n’avait envie de venir travailler dans une sorte de bagne géré par un émule de Ford. Je me crus lié par ma demande exprimée en 1967 et jamais vraiment remise en cause depuis. J’y mis deux conditions préliminaires qu’il respectera intégralement bien que les obstacles ne manquèrent pas : 1) me nommer à l’agrégation dans les trois ans à venir ; 2) ne jamais m’engueuler en public, comme il avait regrettablement l’habitude de le faire avec tous ceux et celles qui travaillaient chez lui. Je voulais jouer la sécurité et ne pas me trouver dans la situation de ces chefs de clinique embarqués dans des parcours aléatoires au bout desquels ils étaient nommés, essorés quand ils ne se faisaient pas jeter comme des malpropres, la quarantaine sonnée. J’avais au moins la certitude de pouvoir me reconvertir dans le privé si j’échouais : à Paris ou en province, les besoins étaient partout énormes et ma réputation d’aiglon était faite.

Vous n’avez jamais crains le mal des rayons ?
Les radiologues de l’après-guerre savaient ce qui les attendait s’ils s’exposaient imprudemment aux rayonnements ionisants. Il fallait limiter les temps de scopie, ce qui deviendra plus facile lorsque se développeront l’amplificateur de luminance, la radioscopie télévisée et les tables télécommandées. Avant, j’ai connu l’époque où il fallait mettre de lunettes rouges et travailler dans le noir, très près du malade et du tube à rayons X. Nous portions, comme aujourd’hui, des dosimètres mais la radioprotection était très laxiste et nous n’y portions guère attention. Toutefois, régnait encore dans le monde médical la réputation sanitaire négative de la radiologie à la Béclère. Je m’en était aperçu lorsque, interne à la Salpê, on me découvrit fortuitement une anémie à 3 000 000/mm3. Je travaillais alors sur des appareils qui dataient des années 30 ! On était vraiment très "arrosés". François-Charles Mignon me fit consulter l’hématologue de Beaujon, Jacques Mallarmé (le fils du poête). Il désapprouva mon investissement dans une spécialité "méprisable", mais me fit refaire une numération qui s’avéra normale. J’en appris la cause plus tard : mon anémie était la même que celle qui affectait toutes les personnes examinées par une laborantine bien identifiée qui taxait toutes les numérations à trois millions. Cela m’amènera d’autant plus réfléchir sur mon engagement en radiologie que se prolongeait une stérilité de couple dont ma femme ne semblait pas être la seule responsable. Durant les quinze premières années de mon exercice fortement exposées aux radiations ionisantes, j’ai mis au point ma propre protection pour limiter les temps de scopie au strict minimum et je portais de lourds tabliers plombés.

Donc, le premier octobre 1971, vous devenez radiologue professionnel à l'hôpital Necker
Ma dernière nuit d'interne s'est passée au cirque  Jean Richard à la Mer de Sable ! L'économe de la salle de garde de Beaujon - Bernard Debré - avait voulu couronner le semestre d'été par un dîner luxueux où tous les patrons avaient été déguisés en clowns et véhiculés sur des éléphants, entourés de leurs staffs habillés en garçon de cirque ; les internes étaient en smoking. Achard, Vedel et moi avions fait un numéro chanté en alexandrins sur Claude Macrez, un charmant et cultivé cardiologue que nous avions (dans notre esprit) gentiment brocardé - "un vrai numéro de dîner de patrons !" nous avait complimenté Debré -, donc sans doute avec talent. Mais il avait été très mal pris, à la fois par l'intéressé et par le public, sans doute encore traumatisé par mai 68, car les autres numéros n'avaient pas été à la hauteur de l'évènement ! J'avais très peu dormi durant les heures qui avaient suivi et j'avais la gueule de bois, moins à cause de l'alcool que du fait de la peine involontairement faite à Macrez, paraît-il en larmes dans les coulisses. "S'il t'en tient rigueur, alors c'est un con !", me réconforta Michel, aux anges d'avoir enfin un chef de clinique avec qui dialoguer. Macrez, qui avait fini par comprendre notre démarche satirique, en fin de compte à son honneur, nous invitera à dîner peu de temps après. 

Vous quittez l'internat pour le clinicat
Sur le champ, à Necker, devenu radiologue plein-temps avec deux internes et quelques attachés sans aucune autre hiérarchie entre Michel et moi, je fus immédiatement plongé dans un enfer de travail roboratif et merveilleux. J'arrivais à 8 heures du matin et quittais rarement le service avant 20 heures ! On faisait une cinquantaine d'urographies intraveineuses par jour, une vingtaine d'explorations cysto-urétrographiques de la miction et une demi-douzaine d'angiographies. Seuls le patron et moi interprétions ces examens en dernière lecture, ce qui sécurisait les médecins et chirurgiens à un tel point qu'ils n'admettaient aucun autre interlocuteur quand ils (rares étaient encore les femmes) " descendaient" en radio pour discuter les dossiers ou prendre connaissance d'un examen du jour, tout chaud pondu. Ce Palais du Rein était le temple du nouveau plein-temps et c'était la consécration de l'essor des "chefs" (CCA) et des jeunes agrégés. Je n'ai rencontré Roger Couvelaire que quatre fois en trois ans, discuté avec Jean Hamburger qu'à peine davantage, les autres c'était tous les jours que nous approfondissions nos connaissances sur le terrain de la clinique. "Ici, ou tu assumes les malades et tu les intéresses, ou tu t'en fous et tu n'existes pas pour eux !", m'avait expliqué Claude Barbanel, qui débutait son clinicat chez Jean Crosnier, chef de la transplantation rénale, la réanimation et la dialyse ; nous avions été internes ensemble à Cochin et avions nombre d'atomes crochus. Cela me convenait parfaitement, j'assumerai de jour comme de nuit, sept jours sur sept, pour le seul amour de l'art poussé jusqu'à l'extrême. Pour résumer, en trois ans, j'ai acquis, à ce rythme et sur un nombre impressionnant de malades, une connaissance de la radiologie urinaire à un niveau inaccessible aux autres Européens et, aux USA, réservé à ceux qui travaillaient à la Mayo Clinic et encore ! Fort heureusement je n'en prendrai conscience que dix ans plus tard. C'était l'époque où il n'y avait aucun contrôle des dépenses de santé et tout était permis dans les seules limites de l'auto-appréciation de la morale hippocratique.

Et vous vous investissez à fond dans ces nouvelles fonctions
Certes, mais je me suis aussi préoccupé d'un risque d'épuisement rapide. Vous savez que je n'avais rien d'un athlète complet et je n'avais pas la constitution herculéenne de mon patron. Je lui avais alors fait comprendre que j'aurai besoin de prendre trois mois de congés étalés par an, soit un mois de congé légal et des semaines "à la demande". Il avait tiqué car c'était un homme respectueux de la légalité mais quand, sensibilisé aussi bien par sa femme que la mienne qui étaient devenues amies très proches, il se rendit à l'évidence que je prenais à cœur les responsabilités de ma fonction au delà de ce qu'il pouvait espérer, il l'accepta sans réserve voire l'envisagea pour lui-même. Et il espérait beaucoup car, pendant une année, il avait accumulé ses droits de congés et il fut invité par les Sud-Américains et les Iraniens pour une longue série de conférences. Qui plus est l'UER Necker-Enfants Malades, consciente des efforts monstrueux qu'il avait déployés depuis l'ouverture du Palais du Rein trois ans auparavant, décida de l'honorer par un titre de Professeur à titre personnel, il passa le mois d'octobre à se plonger dans la recherche de la liste de ses travaux et la rédaction de l'opuscule idoine résumant sa vie et son œuvre. Je me retrouvai donc, non seulement à lire tous les examens quotidiens mais aussi faire son enseignement universitaire pendant tout un trimestre ! Il y eut cette année-là une épidémie d'hépatite virale dans le bâtiment, largement entretenue par les transplantés et les dialysés. Je la contractai à la fin de l'hiver 72 et, vous connaissez le traitement de l'époque, le lit absolu pendant un mois suivi d'une convalescence de deux mois. Ce furent donc trois mois quasiment sabbatiques durant lesquels je pus mieux connaître mon fils, né le 24 décembre, et contaminer ma femme qui fit une forme beaucoup plus grave que la mienne mais en réchappa.

Curieusement, en tant que chef de clinique, vous disposez d'une fonction d'abord universitaire, mais vous ne parlez que de travail hospitalier
Vous avez parfaitement raison d'évoquer cette triple fonction - soins-enseignement-recherche - née dans l'esprit de ceux qui, notamment Jean Dausset et les XIII Agrégés, poussèrent Robert Debré à faire promulguer l'Ordonnance de 1959 qui institua le plein-temps à l'américaine. Comme aujourd'hui, le CCA (chef de clinique assistant?) était le salarié de l'Université, en l'occurrence Paris V René Descartes quand on travaillait à Necker, et recevait des émoluments complémentaires de l'Assistance publique à Paris comptabilisés sur le budget hospitalier local. A l'époque, nombre de CCA ne s'occupaient que des tâches hospitalières et ce fut parfois un conflit de répartition des responsabilités entre les internes et eux. L'esprit était différent dans le Palais du Rein. La clinique était exigeante et stressante, les programmes opératoires étaient énormes, mais tous les protagonistes étaient impliqués dans des programmes de recherche ambitieux largement subventionnés par l'INSERM et le CNRS dont il existait plusieurs unités dans le lieu même. Songez que des individualités aussi brillantes que Jean-François Bach - auréolé de la découverte des thymocytes alors qu'il était encore CCA et un an plus jeune que moi ! - et Jacques Benveniste - lui découvreur du PAF à peine sorti de l'internat - débutaient là leur carrière. Ils planaient dans un univers qui me sera étranger pour longtemps. Je rêvais encore de publier dans La Presse médicale, mon patron avait accès au Journal d'Urologie et de Néphrologie, eux visaient Nature, le New England Journal of Medicine ou The Lancet. Je n'avais pas encore digéré mon échec à la médaille d'or de l'Internat. Malgré le changement des mœurs lié à mai 68, les internes et les CCA hésitaient à affronter les patrons en bélier. Un tout nouveau chef de clinique en radiologie ne pouvait devenir que le bouc-émissaire de leurs soucis quotidien, l'exutoire de leurs angoisses dès lors qu'un malade "n'allait pas bien" au retour de la radio. Et cela arrivait souvent, beaucoup trop souvent et vous vous souvenez que mon mémoire de radiologie portait sur les effets rénaux des artériographies rénales chez les insuffisants rénaux.

Comme monsieur Jourdain de la prose, doit-on comprendre que vous auriez fait de la recherche clinique sans le savoir ?
On peut dire cela ainsi dans la mesure où toutes mes recherches ont eu pour origine le besoin urgent d'élucider des problèmes préoccupants altérant le cours évolutif de néphropathies affectant les malades hospitalisés dans le Palais du Rein, presque uniquement dans l'aile de Jean Hamburger. Dieter Kleinknecht, chef de clinique de réanimation, venait de publier sa découverte de lésions microscopiques de néphrose osmotique sur les biopsies rénales de malades venant de "bénéficier" d'examens radiologiques, UIV (urographie intraveineuse) principalement. Elles avaient été constatées par un pédiatre new-yorkais chez des nourrissons et reproduites chez le cochonnet ; elles étaient facilement créées par des perfusions de solutés hyperosmolaires de mannitol ou de macromolécules. Les radiologues étaient des casseurs de rein et j'étais la cible d'attaques que ma constitution de médecin de campagne ne pouvait supporter. Il n'était de jour où l'on venait m'accuser d'avoir mis en oligo-anurie des malades dont je connaissais pas l'histoire. Mon patron ne faisait qu'appliquer des protocoles institués depuis que des chercheurs anglo-saxons avaient promu l'UIV au rang d'examen majeur pour détecter les insuffisances rénales aiguës (IRA) ou chroniques (IRC) d'origine obstructive et éviter ainsi les très agressives cystoscopies suivies d'urétéro-pyélographies rétrogrades (UPR), à l'aveugle si je puis dire, qui pouvaient tuer par septicémie des malades qui n'en avaient pas besoin. Michel avait seulement "musclé" les injections par des doses de produit de contraste de l'ordre d'1g d'iode organique/kg de poids corporel, redoutablement efficaces pour l'obtention de diagnostics précis mais toxiques pour certains reins pathologiques. Je vis partir Dieter Kleinknecht avec regret à l'hôpital de Montreuil de même que je n'aurai pas l'honneur de connaître l'histologiste Hyacinthe de Montera qui disparut prématurément. Il me fallait prendre en main le dossier avec des collègues contemporains, néphrologues et histologistes, qui m'accompagneront sur ce sujet pendant quasiment trois décennies.

On a beaucoup parlé des effets néfastes des produits de contraste iodés
Les jeunes générations de radiologues, pourtant encore frileuses mais obligées de les utiliser pour le scanner et les angiographies, n'imaginent pas à quel point l'emploi des produits de contraste iodés était l'objet de terreurs et de critiques, tant du côté des médecins que des malades. Le premier produit de contraste hydrosoluble mono-iodé, "organique" car de structure benzénique, a été synthétisé en 1928 et les premières UIV ont été faites en 1929 à Berlin. Très vite, les molécules, allemandes puis françaises, devinrent di-iodées et elles révolutionnèrent la pratique de l'urologie. Comme toute substance chimique introduite dans le corps humain, leur pharmacologie exhibait des effets toxiques parfois mortels. C'est ainsi que l'on prohiba leur injection lorsqu'il y avait des signes d'insuffisance rénale (azotémie ³ 0,80g/l). Naquit aussi le spectre de l'allergie à l'iode, terme aussi impropre qu'inapproprié car l'iode n'y est pour rien et les réactions urticariennes comme la mort subite que les PCI (pertes de conscience initiales) peuvent induire, sont des réactions anaphylactoïdes, qui terrorisait tout le monde. On était collé à l'internat si on faisait une UIV sans test à l'iode préalable. Je me souviens d'un de mes patrons qui refusa de prescrire une UIV à une malade pourtant théoriquement bénéficiaire au prétexte que l'UIV était un examen épouvantablement dangereux. Je ne pus arriver au bout de la première UIV que je fis au début de mon internat : la jeune fille était arrivée alerte, je la piquai sans trop de difficulté dans une veine du pli du coude et je me mis à injecter une goutte puis deux, puis je passais mon temps à lui demander si elle allait bien tout en aspirant et refoulant du sang dans la seringue, tant et si bien qu'elle devint blanche et au bord de la syncope, je mis un terme à l'examen alors que la veine dilacérée par mon aiguille éclatait, aucun cliché ne fut pris. Le monde radiologique peut-être reconnaissant à Jean-René Michel d'avoir eu le courage et l'audace d'avoir domestiqué cette "fausse science" en bannissant le test à l'iode de sa pratique et en lui faisant enlever son caractère "médico-légal". Je vivrai avec lui une aventure urographique heureuse grâce à la sécurité qu'il avait assurée en mettant au point une prémédication qui sera très efficace à Necker mais controversée ailleurs, nous y reviendrons peut-être plus tard. 

Comment expliquer qu'un radiologue ait pu prendre la direction d'un projet de recherche clinique aussi éloigné de la production d'images radiodiagnostiques ?
D'abord et avant tout par le fait que j'étais en fait un canon bourré jusqu'à la gueule depuis quinze ans. Ce moteur ne pouvait s'épuiser avant plusieurs années d'investissements intensifs dans la recherche. Non seulement j'étais motivé par le désir d'être utile à la communauté qui me faisait vivre une médecine de haute valeur mais en plus je trouvais le sujet facile et à ma portée. N'étais-je pas d'abord un interniste ? Il fallait seulement étudier les grandes pancartes où étaient retranscrits la courbe d'urines et les résultats de tous les examens biologiques, d'abord et avant tout la créatininémie et l'hématocrite. Les exploiter me semblait du niveau du cerveau d'un bon externe. Mais il fallait aussi que j'inspirasse une confiance bienveillante de la part de pairs capables de se mettre à ma portée et de consacrer une partie de leur temps précieux à un travail qui ne leur apporterait pas le prix Nobel. Il y en eut beaucoup. J'en mettrai deux en exergue. D'abord un homme dont la carrière française a été sacrifiée à des raisons politiques injustes sinon avouables : Michel Leski était un néphrologue de haute volée, dévoué à la transplantation rénale à l'époque où je lui montrai mon fameux mémoire de CES (certif. d'études sup.). C'est lui qui m'en fit une critique sans concession qui se conclut par un " C'est à publier dans le Lancet !". Il partit, regrettablement trop tôt pour moi sinon pour Necker, à l'Université de Genève où il fit carrière. On médit souvent de l'inhumanité des médecins de la race des "mandarins" faisant passer la recherche avant les malades. C'est sans doute vrai pour ceux qui n'ont pas de contact de soins et ne font que des actes techniques ; il y en avait à Necker comme partout ; mais je tiens à rendre hommage à tous les soigneurs de chez Hamburger, qu'ils fussent des seigneurs ou des troisièmes couteaux : ils et elles assumaient leurs malades au mieux de leurs possibilités pour qu'ils guérissent, définitivement ou temporairement. Combien de fois n'en ai-je pas vu, la mine ravagée par la fatigue de leur dernière garde et l'anxiété de voir aller mal leur patient(e), venir en radio quêter le mirage d'un dernier signe d'espoir. Ces hommes et ces femmes-là étaient des êtres humains, vulnérables dès lors qu'ils n'avaient pas le fond mauvais, auquel cas ils m'auraient évité une fois démasqués. Si je n'avais pas vécu avec de tels médecins, j'aurais vite quitté Necker avec le regret de ne pas avoir suivi Massias à Antoine Béclère.

Vos rapports avec J.-P. Grünfeld, le successeur de J. Hamburger ?
Jean-Pierre Grünfeld, aujourd'hui connu pour conduire le plan Cancer du gouvernement Fillon. C'était alors un CCA de mon âge aux multiples auréoles. Il avait été major de sa promotion du concours de l'Internat et avait fait un parcours royal chez seulement quatre patrons Klotz, Fauvert, Bricaire et Siguier. Au plan de la pratique médicale comme de sa connaissance de la médecine, c'était mon père au carré. Homme d'une grande sensibilité, violoniste de talent, il avait passé deux années à Harvard, au Peter Bent Brigham Hospital à Boston où il avait appris les bases de l'hémodynamique rénale. Il en était revenu avec des protocoles originaux qui impliquaient des cathétérismes sélectifs des veines et des artères rénales pour assurer des prélèvements sanguins pour doser les variations de rénine plasmatique ; on injectait également du xénon radioactif pour quantifier le flux sanguin rénal chez ces malades, usuellement des transplantés rénaux et des anuriques, hypersélectionnés pour leur pathologie hypertensive ; il n'était pas question de créer la moindre pathologie iatrogénique ; la confiance qu'il avait en mes capacités de manipulation angiographique m'honorait comme me gratifiait la hauteur des discussions scientifiques que ces travaux justifiaient. Ils aboutiront à plusieurs publications anglophone, dont les moindres ne furent pas dans Clinical Sciences & Molecular Medicine et Kidney International. A cette époque j'eus l'un des plus brillants internes de ma carrière, François Reboul, à qui je confiai un sujet de thèse de doctorat en médecine qui fera date : l'artériographie rénale dans les insuffisances rénales aiguës. Il en sortit un article sur l'artériographie des nécroses corticales rénales, en version bilingue français-anglais dans le Journal de Radiologie. Il sera lu outre-Atlantique et cela jouera son rôle de starter dans l'évolution de ma future carrière internationale. Mais n'anticipons pas. J'avais un jour déjeuné avec un chercheur du CNRS qui avait crû qu'un avenir définitif lui était ouvert à UCLA (U. of California at L.A.) à l'époque du brain-drain ; il avait été renvoyé au bout de deux ans dans son douar d'origine qui, bien entendu, ne l'attendait pas avec aménité pour le titulariser. Envisager de devenir américain n'était pas d'actualité, j'étais toujours CCA en piste pour un poste de MCA (maître de conférences agrégé - radiologiste des hôpitaux) !

Avec qui travailliez-vous à Necker ?
En fait, j'ai travaillé avec toutes les équipes du Palais du Rein qui avaient besoin de la radiologie pour leur exercice quotidien, c'est-à-dire pratiquement toutes. Architecturalement parlant, le service de Michel avait été massacré par un oubli de prévoir une issue de secours pour évacuer le grand amphithéâtre ; on dut lui enlever un bon tiers de sa surface et il n'y avait pour assurer la vie médicale que deux ou trois pièces exiguës dans lesquelles on s'entassait pratiquement sans intimité. Cette disposition à l'opposé de toute notion d'hygiène physique et sociale fut un énorme atout pour établir des relations très fortes entre des médecins et des chirurgiens qui étaient souvent peu enclins à s'entendre entre eux mais qui trouvaient dans la "radio Michel» un terrain neutre que mon patron et moi voulions cultiver. Ni Michel ni moi ne voulions pour quelques raisons que ce soit prendre les malades en otages en privilégiant l'un et en épousant les querelles d'un autre, un enjeu regrettablement trop souvent utilisé dans les magouilles courantes de la stratégie et de la tactique au sommet des impérialismes hospitalo-universitaires. Il est vrai que j'ai progressé dans la rigueur par la complicité scientifique qui m'unit avec Grünfeld, son assistant australien, Joseph Sabto, et un chercheur atypique d'origine allemande, Tilman Druëke, qui naviguait entre l'unité d'Inserm de Fünck-Brentano et les dialysés de l'AURA. Mais quantitativement, la majorité de mes travaux initiaux a été menée avec les transplanteurs, Jean Crosnier et Henri Kreis, qui descendaient à la radio au moins trois fois par jour ; non seulement je débrouillais leurs problèmes de rein, mais j'ai aussi étudié les complications osseuses et les tuberculoses pulmonaires des immunodéprimés. Pour l'étude pharmacologique des produits de contraste, un noyau s'est constitué avec le néphrologue Paul Jungers et son assistante, Dominique Ganeval, et l'histologiste Dominique Droz avec qui j'ai travaillé alors qu'elle était encore interne et sans laquelle je n'aurais jamais pu valablement réaliser mes travaux sur les néphroses osmotiques. Côté urologie, j'avais une amitié ancienne avec Jacques Cukier, qui était un redoutable bosseur, et ses deux CCA, Daniel Beurton et Jean Vacant ; ils assuraient non seulement une urologie conventionnelle à haut débit, mais en plus, ils étaient les correspondants urologiques des pédiatres Pierre Royer et Michel Broyer, créateurs de la néphrologie aux Enfants-Malades. Roger Couvelaire avait un autre fils spirituel, Bertrand Dufour, avec j'ai d'emblée travaillé sur le rapport qu'il devait faire à l'Association Française d'Urologie sur les obstructions de l'uretère. Dernier écueil que nous devions éviter, moi en particulier si je voulais concourir dans un CHU qu'il dirigeait depuis mai 68 : fuir comme la peste toute compromission avec le Syndicat autonome pour lequel je n'avais pas de sympathie particulière et auquel appartenait mon patron, sans pour autant professer des convictions gauchistes que je ne partageais pas. Michel me laissa toujours une totale liberté de pensée et, je le répète, le radiologue est un prestataire de service que seul élève son sens clinique au service d'une communauté de médecins eux-mêmes au seul service des malades. 

Comment avez-vous concilié l'activité de routine et la recherche clinique ?
L'équipe n'était pas nombreuse mais tout médecin acceptant de travailler au bagne de chez Michel savait ce qui l'attendait ; se lever de bonne heure pour démarrer à 8 heures et réaliser des examens de très grande qualité technique jusqu'à épuisement du programme quotidien, ce qui leur assurait une formation de qualité. Les étudiants d'alors étaient généralement quémandeurs de sujets de thèses et de mémoires. Michel les faisait présenter à la Société française de radiologie. J'ai apporté plusieurs améliorations dans le système médical local. D'abord, j'ai vite fait comprendre aux internes qu'ils devaient évoluer vers une fonction à plein-temps ; nous en formions quatre par an, bientôt six ; tous devaient réaliser un travail scientifique pendant leur semestre ; certains firent des thèses mémorables, telles celles de François Reboul et Jean-Michel Tubiana, qui impressionnèrent Pierre Royer, président de leur Jury qui parla de "la valeureuse école de radiologie du Professeur Michel". Il fallait aussi impliquer les "non-AIHP" et tout l'art fut de leur donner des sujets "taylorisés" à leur échelle : rien ne sert de donner 1000 cas à étudier à quelqu'un qui n'a pas le coffre suffisant pour dépasser le niveau d'un bon fait clinique ; à l'inverse, on peut découvrir chez de "banals stagiaires" des intelligences insoupçonnées qui ne demandent qu'à être éveillées et investies. C'est ainsi que je citerai les thèses de Daniel Pommarède sur les ostéonécroses des transplantés et de Jean Blasco sur les tuberculoses pulmonaires aigües et subaiguës, deux obscurs mais excellents radiologues dont je suis très fier. Je pense pouvoir affirmer, sans sombrer dans l'immodestie outrageante, que j'ai toujours su faire travailler tous les gens qui ont accepté de faire équipe avec moi ; le contrat moral était que, en contrepartie de voir leur nom associé à un plus ou moins grand-petit pavé de la route scientifique générale, je leur assurais une assistance constante et ils étaient propriétaires de leurs travaux. La carotte qui fait avancer les hommes n'est pas faite que de vénalité cupide, voir son nom dans un journal et/ou parler devant une audience savante fortifient ceux et celles qui doutent de leur valeur, ce qui est le cas habituel avant la quarantaine.

Pourquoi avez-vous décidé de concourir pour un poste d'agrégé ?
J'ai choisi le service Michel pour être son agrégé au bout de trois ans d'un engagement total dans le clinicat plein-temps. Pourquoi ? Parce que je suis un enseignant-né. Jamais je n'aurais pu devenir Prof' de Fac' si je n'avais été d'abord amoureusement passionné de pédagogie, aussi bien pour transmettre ce que l'on sait que pour élever le niveau de connaissance de ses élèves. Michel était un vrai passionné de l'enseignement et ce fut l'un des pré-requis pour que je le suive à Necker. Très généreusement, il dispensait son savoir à quiconque lui demandait un avis ou lui proposait une conférence, dans le moindre trou perdu aussi bien qu'à Téhéran ou Rome. Il y avait deux staffs hebdomadaires d'une durée théorique de trois heures, le mercredi après-midi et le samedi matin ; on y venait de la province pour " écouter la bonne parole" et voir des dossiers sur lesquels Michel ou moi faisions plancher un jeune labadens chargé de le décortiquer. Je crois vous avoir dit que mai 68 avait révolutionné, plutôt en bien, l'enseignement de la radiologie spécialisée. L'autonomisation des UER, donc le CHU Necker, entraina aussi celui des étudiants en médecine. Toutes les six semaines, nous avions une dizaine d'étudiants qui venaient apprendre la sémiologie radiologique dans le service. Ils me servirent à faire une véritable recherche pédagogique pour que la lecture des images radiologiques repose sur des bases logiques, " scientifiquement" fondées sur la physique de la photographie aux rayons X.

Curieux paradoxe, vous avez assez insisté sur l'inutilité de la connaissance de la physique pour devenir un bon radiologue 
Le paradoxe n'est qu'apparent. Deux heures de cours, au grand maximum, suffisaient à enseigner attractivement les notions physico-mathématiques utiles et nécessaires à l'époque de la radiologie "analogique". Il fallait seulement substituer à la lumière solaire une source de rayons X invisibles à l'oeil nu pour faire comprendre la formation d'une image radiophotographique. Les premiers radiologues s'appelèrent officiellement "radiographes" à la suite du 1er Congrès Mondial de Radiologie réuni à Paris par Antoine Béclère en 1900; ce néologisme a été vite abandonné en français, mais "radiographer" dénomme toujours les techniciens-manipulateurs anglo-saxons. Un évènement paraissant insignifiant fut un phare pour les jeunes générations de radiologues auxquelles j'appartenais. Dans les années 60, l'Américain de Cincinnati, Benjamin Felson, popularisa un signe radiologique qu'il décrivit sous le terme de "signe de la silhouette" pour faire comprendre comment il pouvait localiser un foyer pulmonaire antérieur ou postérieur sur une radiographie plane du thorax de face et en l'absence de tout cliché de profil. Grossièrement, une pneumonie du lobe moyen efface le bord droit du cœur qu'il jouxte directement, celle du lobe inférieur, postérieure au cœur, en respecte le contour. Pour la première fois, les radiologues pouvaient s'identifier à une démarche intellectuelle cartésienne et oublier les comparaisons avec des formes dérivées des sciences naturelles pour décrire un ulcère gastrique ou un cancer du poumon. Nous n'étions plus des émules de Linné mais des enfants de Sherlock Holmes. Les radiologues se mirent à radiographier des œufs, des grappes de raisins, des "capotes" pleines d'huile, d'air ou d'eau plongés dans des verres d'eau ou de paraffine pour faire comprendre aux étudiants comment une calcification qui ressemblait à une coquille d'œuf vue de profil ne s'exprimait plus de face que par une tache faiblement opaque et comment une pleurésie pouvait noyer le cœur sans qu'on puisse voir le cancer qui la créait. Je rencontre encore aujourd'hui des étudiants, éblouis par cette approche, que j'avais fait plancher au tableau noir et à la craie blanche sur la reconstruction graphique d'un cancer ou un ulcère de l'antre gastrique opacifiés par du gaz ou par de la baryte ! Je fis durant mon clinicat au moins douze heures d'enseignement hebdomadaires sur le terrain, aidé seulement par un attaché qui me restera fidèle jusqu'au bout de ma carrière, Gaspard "Rino" Ramella.

Comment le concours d'agrégation se passait-il à l'époque ?
Hier comme aujourd'hui et sans doute demain, vous êtes "nommé " lorsqu'on n'a pas réussi à vous descendre et, dans ce domaine, tous les coups sont permis, y compris les plus bas. Songez que ma femme dut jurer sur l'honneur à la femme de mon patron, lequel était argumenté par ses "adversaires conjoncturels", que je n'appartenais pas à un parti politique, de gauche évidemment ! On - pas parmi les plus courageux au travail - ne manqua pas évidemment d'évoquer la faiblesse constitutionnelle de ma personnalité, à la suite de mésaventures de mai 68 ! A l'époque, nul ne contestait l'urgence de créer un poste d'adjoint HU chez Michel. Elle était inscrite au plan d'effectifs de la Fac'. Le problème était qu'il y avait trois candidats pour deux postes vacants dans l'Université René Descartes. Michel fut exemplaire de loyauté lorsque je lui exprimai fermement et définitivement que je lui donnerais ma démission dans les trente secondes qui suivraient un choix éventuel d'un autre sur la place qu'il avait créé "pour moi". Au milieu de 1974, j'étais au bord de l'épuisement, on dirait, je pense aujourd'hui, du "burn out". J'exigeai que l'on me nommât sur délégation au poste de MCA dès octobre 1974. Je rédigeai mon "épreuve de titres et travaux" selon le modèle des candidats au professorat à titre personnel. Ma soeur la tapa sur une IBM à boule et, lorsque je la relis, je ne lui vois aucun défaut ni dans le fond ni dans la forme. Le concours en lui-même fut une immense déception : le jury présidé par Jacques Lefebvre fit passer les candidats - tous devaient être reçus car on avait créé les postes pour tous les impétrants et pourtant nous étions tous stressés - les uns à la suite des autres pour un exposé de dix minutes sur leur cursus et leurs projets. Il n'y eut aucun classement. J'aurais rêvé d'une leçon inaugurale. Les modalités des concours avaient été réduites au strict minimum à la suite de mai 68 qui ne voulait plus sacrer de mandarins par du pompeux. Je saurai ce qu'était une vraie épreuve à l'ancienne lorsque je serai du jury de la nomination exemplaire du Professeur Farida Imani en 1976 ; première agrégée de la Faculté de Médecine de Rabat, elle aurait pu arguer de sa seule position sociale quasiment aristocratique pour arriver à ses fins ; elle n'en fit rien et excella dans les trois épreuves imposées, dont la fameuse "leçon de 24 heures", sans aucune tricherie.

Historiquement, la radiologie est la plus ancienne technique d'imagerie médicale. Dans les années 1970, ne commençait elle pas à être rattrapée par de nouvelles technologies ?
Figurez-vous que, au début d'octobre 1973, j'ai emmené mon interne, Guy Frija, au XIIe congrès international de radiologie à Madrid. Le "must" de l'exposition technique se situait sur le stand de la CGR (Cie. Générale de Radiologie) qui montrait dans une ambiance de théâtre le stupéfiant prototype "ultrasecret" d'une table télécommandée radiotomographique "révolutionnaire", la Futura 2000, qui ne verra (malheureusement) jamais le jour. Durant cette semaine cruciale pour l'avenir du monde marquée par la simultanéité de la Guerre du Kippour et du premier choc pétrolier, il y eut trois scoops qui passèrent totalement inaperçus. J'y présentai en français mon travail sur les néphroses osmotiques durant la maigrelette session consacrée le dernier jour aux produits de contraste ; il n'y avait plus de traduction simultanée et à peine une cinquantaine de personnes dans la salle qui n'y comprirent rien malgré une double projection en anglais. Ce travail fera autorité pendant près de trente ans après qu'il eût été publié dans Radiology avec la caution de Jean Hamburger à qui je l'avais présenté devant son grand staff. Il coexista avec la communication du Suédois Torsten Almén sur son nouveau produit de contraste iodé de faible osmolalité monomère nonionique, le metrizamide. Il ne souleva guère plus l'attention que la communication de Godfrey Hounsfield sur la "computed tomography", que très vite on allait appeler "scanner", et qui fera la gloire éphémère de la firme EMI plantureusement enrichie avec l'argent des Beatles investi dans l'aventure. L'un et l'autre allaient pourtant révolutionner d'abord la neuroradiologie. En France, ce fut le neuroradiologue de la Pitié, Henri Fishgold, qui comprit le premier l'importance de ce "gap" technologique que la firme française CGR ne sut pas négocier avec profit. Elle ne saura produire qu'un scanner "crâne", le ND8000, qui sera implanté dans les hôpitaux impliqués dans les grandes gardes de neuroradiologie de l'AP. Nous y reviendrons plus tard, car cela causera sa perte. Quant à l'IRM (imagerie par résonance magnétique nucléaire), je n'ai aucun souvenir qu'on m'en ait parlé avant 1977 !

Etonnant ! Nul n'évoqua l'intérêt de l'échographie ultrasonore durant ce congrès ?
Si oui, alors je suis totalement passé à côté. A dire vrai, en cette même année 1973, je reçus l'écho, si je puis dire, d'une communication de Francis Weill, un jeune professeur de radiologie de Besançon, sur l'intérêt des ultrasons pour dépister les collections hydriques de l'appareil urinaire : kystes et hydronéphrose principalement. Contrairement à Michel, j'y réagis très négativement, au nom de la médiocrité des images et du risque qu'il y avait à propager une nouvelle technique totalement opérateur-dépendante, alors que nous n'avions pas encore assuré définitivement la primauté de l'urographie intraveineuse (UIV) modernisée à Necker dans les milieux uro-néphrologiques francophones. Pendant toute la décennie 70, Michel et ses élèves de plus en plus nombreux nous attacherons à développer l'enseignement de la technique et des bases de son interprétation "à la Felson"…/ Depuis la création de l'urologie par Guyon en ce lieu, Necker a toujours eu tendance à écraser le monde ; celle de la néphrologie par Hamburger n'a rien fait pour pondérer ce phénomène que la Province subissait souvent douloureusement. Seul Lyon avait la force de s'y opposer et vous savez que le second Palais du Rein y fut édifié. Michel et moi étions provinciaux d'origine et pouvions le comprendre. Toutefois, en uroradiologie, aucun radiologue ne pouvait s'opposer frontalement à Necker car l'énorme "case material" et le soutien que nous avions de la part de Jean Hamburger et de Roger Couvelaire nous donnaient une primauté irrésistible. Il est également évident, mais je ne le comprendrai que beaucoup plus tard, que Michel - et moi par décalcomanie - était l'héritier du système paternaliste français promoteur des "statements" proclamés urbi et orbi, parfois, je m'en rendais compte de plus en plus souvent, sans preuve ni cohérence. Le monolithisme michelien avait du bon mais il ne résista pas à l'éclosion tumultueuse de "l'imagerie médicale" qui finira par avoir la peau de l'UIV. J'aurai le temps de publier mon "petit livre rouge" en 1979 chez Flammarion ; ce sera un grand succès dans la francophonie pendant quinze ans, un succès honorable en Italie, mais un flop aux Etats-Unis où il sortit trop tard. L'UIV ne faisait plus le poids à partir du moment où l'image ultrasonore devenait compréhensible avec l'échelle à 16 niveaux de gris et la haute définition des sondes, et où l'industrie - à l'exception de CGR - se mit à produire des "total-body CT scanners". Ce fut en même temps que naquit à Boston le concept de maîtrise des dépenses de santé ; le nom de l'actuelle présidente de Harvard University, Barbara McNeil, y est attachée car c'est en étudiant les moyens de diagnostiquer efficacement l'hypertension artérielle rénovasculaire au meilleur prix qu'elle lança le débat en 1975 avec Morton Maxwell. C'est peu de temps après, à la Thomas Jefferson University, que l'uroradiologue Howard Pollack et l'échographiste Barry Goldberg proposèrent les premiers algorithmes de prescription à l'origine des stratégies et des bonnes pratiques. Alors que, en 1979, survenait le second choc pétrolier et que Necker organisait le cinquantenaire de l'UIV, l'imagerie médicale venait bouleverser toutes les certitudes technologiques acquises après la Libération.

Comment Necker s'adapta-t-il à ce choc de ce qu'aujourd'hui on nomme à Harvard 'disruptive technology' ?
Aux premiers jours de l'automne 1974, la radiologie française vécut un drame quand Jacques Lefebvre décéda brutalement d'une rupture d'anévrysme au cours d'une promenade matinale dans la forêt de Fontainebleau. Un bon équilibre s'était établi entre Lefebvre et Michel qui se complétaient très bien sur la base de deux plateaux techniques et de deux équipes médicales séparés de forces identiques. Nous avions monté ensemble un certificat optionnel de radiologie pour les étudiants de DCEM (deuxième cycle d'études médicales) qui avait acquis de suite une grande popularité. Nous attendions avec sérénité l'arrivée de celui qui devrait succéder à Lefebvre à son départ à la retraite prévu à la fin de la décennie, soit Clément Fauré qui avait nos suffrages et avec qui j'avais des atomes crochus. Ce décès amena Jacques Sauvegrain, doublé de son brillant adjoint Denis Lallemand, à la tête de la radiologie pédiatrique des Enfants-Malades. C'en sera fini des plateaux techniques séparés et d'une certaine forme d'entente cordiale tant les équipes étaient animées de cultures et d'ambitions différentes. Michel et lui établirent un accord qui donnait aux pédiatres le brain-scanner dont l'intérêt nous était étranger alors qu'il était essentiel à la neurochirurgie pédiatrique, et, à Necker, l'échographie qui serait partagée…/ Autrement dit, l'opération "ultrasonographie" a été un phénoménal succès, bénéfique aussi bien pour Necker que pour les Enfants-Malades. Aux Journées Françaises de Radiologie de 1976, j'avais découvert le nouvel échographe de Kreitz, une firme alsacienne aujourd'hui disparue, manipulé par un technicien de grande classe. Il balayait le ventre d'une jeune femme à l'allure de sylphide et je comprenais tout ce que je voyais : le foie, la rate, les reins, l'utérus, la vessie, tous évidemment normaux… J'avais devant mes yeux le produit dont j'avais besoin : finie la dépendance vis-à-vis de la technologie, elle était mûre pour que l'on sorte du brouillard à quelques niveaux de gris dont avaient souffert les pionniers. J'ai une immense admiration pour ces derniers, Francis Weill et Marie-Christine Plainfossé en France, George Leopold et Barry Goldberg aux USA, pour ne citer que les radiologues échographistes qui s'attaquèrent au rein avec des appareillages de prelière génération ; pendant une dizaine d'années, ils essuyèrent les quolibets voire les injures des " roentgenologistes", sceptiques sinon hostiles ; il faut dire qu'ils eurent à assumer une foultitude d'erreurs de diagnostic, les leurs plus ceux, beaucoup plus nombreux et graves de conséquences, de leurs élèves et prosélytes. Parmi mes innombrables défauts, il en est un qui ne me quittera jamais : je ne suis pas capable de m'intéresser à une technique innovante qui n'est pas encore cliniquement opérationnelle avec profit pour le malade. En 1977, j'étais mûr, mais il fallut attendre l'année suivante pour que l'AP accepte le projet proposé. Puis-je dire sans émotion que cela tombait bien ? Je venais de dépister et dus prendre en charge le cancer généralisé de mon père suivi, quelques semaines plus tard, de celui, suraigu, de ma mère ! Tous deux décéderont au début de l'été 1978.
A suivre...