Entretien avec Suzy Mouchet

(J.F. Picard, 25 avril 2002)

Suzy Mouchet
DR

D'après les sociologues, il semblerait que l’orientation des femmes vers les sciences de la vie se fasse au cours des études supérieures, qu’en pensez vous ?
C’est probable. Personnellement, je voulais faire de la philo, mais il n’y en avait pas à la fac. d’Aix-en-Provence et les circonstances familiales (ma grand mère qui m’avait élevée ne voulait pas que je prenne trop de liberté comme de circuler tous les jours entre Aix et Marseille !) ont fait que j’ai un peu tâtonné au moment de commencer mes études supérieures. Finalement, je me suis inscrite en SPCM pour préparer pharmacie.

Pourquoi avez-vous choisi de faire pharmacie ?
Par curiosité intellectuelle. J’avais plus envie de faire de la chimie que de la physique. Pour moi la physique, c’était quelque chose de lourd, de mécanique qui ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. Un peu comme l’informatique aujourd’hui, si vous voulez, une boîte noire. À l’inverse la biochimie me fascinait. Comprendre l’agencement des molécules dans l’espace pour en former d’autres plus complexes. Peut-être que cette idée d’assemblages, de cuisine en quelque sorte, est quelque chose de féminin, proche des phénomènes de la vie. La chimie organique c’est l’approche du vivant, même si on commence par le benzène. En ce sens, peut-être que les sciences de la vie sont plus particulièrement liées au ‘féminin’, la naissance, l’évolution, les mystères de la vie. C’est probablement ce qui explique qu’on rencontre autant de femmes en pharmacie.

Pourquoi pas la médecine ?
J’avais l’impression que la médecine consistait à s’engager vers une pratique, soigner les malades. Il me semble qu’il y avait là bien moins de spéculation intellectuelle En revanche, je croyais que la pharmacie pouvait m’apporter une culture plus généraliste, c’est-à-dire me permettre d’acquérir une culture scientifique qui ne m’empéchait pas d’en développer d’autres, littéraire, artistique… À l’époque j’étais passionnée de cinéma ! Donc la pharmacie m’est apparue (à tort d’ailleurs) comme plus généraliste que la médecine. J’ai eu quelques copines qui ont choisi de faire médecine. Au début des années 1960, le milieu médical était encore très fermé aux femmes. C’est très curieux, les étudiantes en médecine se spécialisaient dans certains domaines, la dermatologie ou la pédiatrie. En tout cas je n’ai connu aucune femme de ma génération qui ait fait médecine avec l’idée de faire de la recherche ensuite.

A votre avis pourquoi les femmes font-elles de la recherche ?
Etrange question. De mon point de vue, cela va de soi. Y a t il des mobiles spécifiquement féminins pour faire de la recherche ? Je ne le crois pas.

En terme de comportement, certaines chercheuses évoquent des différences de mobiles entre les sexes, par exemple un esprit de compétition moindre chez les femmes que chez les hommes
Je suis dubitative. Les relations entre individus - que l’on parle de recherche scientifique ou d’autres activités -, sont par essence des rapports de force. La société est un ensemble de rapports de force. C’est un jeu de rivalités, de compétition. Le rapport de force finalement c’est la vie.

Elles veulent dire qu’elles sont plus motivées par le plaisir de la recherche que par l’esprit de compétition
Mais le plaisir de la recherche existe aussi chez les hommes.

Certaines chercheuses (Sylvie Gisselbrecht par ex.) évoquent leur répugnance pour les rivalités de pouvoir au sein de la communauté scientifique, ce qui les pousse parfois à refuser des responsabilités managériales…
Ça, je le comprends parfaitement. Prendre la direction d’un labo est très prenant. Le rôle d’un directeur est en fait celui d’un manager, ce qui lui laisse évidemment moins de temps pour sa recherche… 

Les chercheuses semblent davantage que les chercheurs portées vers une reconnaissance intellectuelle plutôt qu’institutionnelle…
Peut-être, mais la question est de savoir si les deux sont dissociables.

…une différence qui expliquerait la disparité entre les sexes au fur et à mesure qu’on monte dans la hiérarchie
Je crois que c’est l’effet de la société dans laquelle nous vivons. Il n’est pas impossible que la mésestime dans laquelle les femmes ont pu être tenues amène certaines d’entre elles à considérer que dans certains métiers ‘nobles’, des taches leur sont dévolues naturellement alors qu’il en était d’autres auxquelles il leur était semblait, non moins naturellement, difficile d’avoir accès. Peut-être faut-il voir là l’origine d’une baisse de la parité aux niveaux élevés de la hiérarchie dans le secteur des sciences de la vie. Il faut reconnaître que l’esprit de compétition s’est particulièrement développé ces dernières années, notamment dans le domaine de la biologie ou de la génétique moléculaire.

Comment expliquer la curieuse misogynie de certaines chercheuses vis-à-vis de leurs consœurs ?
Si vous prenez les femmes qui arrivent vers les sommets du système, il faut considérer le fait qu’elles ont acquis une place sociale dans laquelle elles estiment toujours devoir faire leurs preuves. D’ailleurs cette place fut souvent chèrement acquise, plus difficilement en tout cas que pour les hommes. C’est peut-être l’origine de cette condescendance de certaines femmes qui ont réussi vis-à-vis de celles qui sont montées moins haut. Au fond, les femmes arrivées expriment peut-être une incertitude sur elles-mêmes, une forme d’incrédulité devant leur propre ascension…

Y-a-t-il un comportement féminin spécifique dans la recherche ? Certaines chercheuses parlent d’instinct maternel, …de protection ?
Je ne sais pas si l’instinct maternel a grand chose à voir dans l’affaire, ce qui ne veut pas dire que les responsabilités familliales ne sont pas un handicap pour mener une carrière de chercheur. Je pense que les femmes ont certains atouts que n’ont pas leurs collègues masculins. Elles sont plus ‘sociales’ que les hommes, leur capacité d’écoute est plus développée, elles sont probablement plus attentives aux autres...

Certaines femmes responsables d’équipes privilégient le recrutement féminin, le syndrome du gynécée en quelque sorte. Qu’en pensez-vous ?
Personnellement, j’ai toujours fait très attention à ne pas tomber dedans. Je pense que dans toute équipe, il faut trouver l’équilibre. La mixité est un facteur d’enrichissement.

Existe-t-il des tâches particulièrement féminisées dans la recherche ?
C’est évident. Voyez les métiers spécifiquement féminins comme l’édition ou la communication. Cependant, lorsque j’étais responsable du Département information scientifique et communication de l’Inserm, comme un milieu trop féminin me mettait mal à l’aise, j’ai systématiquement cherché à garder un bon équilibre, ce qui m’a conduit à recruter des hommes.

Voilà une position peu féministe…
Je n’ai jamais été très branchée sur les luttes de femmes. Et pourtant, nous revenons de loin. Songez que jusqu’en 1945 elles n’avaient pas le droit de vote en France. C’est vrai que nous sommes dans un vieux pays corporatiste et machiste.

Indiscutablement, mais on note que c’était moins évident dans le secteur de la recherche qu’ailleurs. Par exemple, un tiers du personnel CNRS était féminin alors qu’il n’y avait guère plus de 6 ou 7% de femmes à l’université
Il y avait d’ailleurs là une grosse différence entre l’Inserm et le CNRS, au moins jusqu’à la révolution de 1970 où on a vu la prise de pouvoir par les chercheurs au détriment des mandarins. A l’époque, il y a eu un changement de mentalité à l’Inserm. On a commencé à recruter les gens davantage en fonction de leurs compétences que de leurs diplômes. J’ai une anecdote à propos de ce machisme mandarinal. Avant de venir à l’Inserm je travaillais chez Flammarion aux éditions médicales. Le comité de direction était présidé par Jean Hamburger, il était assisté d’un certain nombre de ses confrères de Necker, Jean-Pierre Grunfeld, Pierre Kamoun… Lorsque Hamburger faisait la synthèse de nos réunions, je l’entends encore dire : "le professeur Grunfeld pense que, le professeur Kamoun dit que…", Mais pour résumer nos interventions, i.e. celles de Josette Novarina la directrice ou les miennes, il appuyait " ‘Elles’ ont dit que…". Ce ‘Elle’ m’a toujours stupéfié, d’autant plus qu’Hamburger était un homme parfaitement courtois. Bref, il a bien fallu que nous nous imposions en tant que femmes et c’est en tant que telles que ces messieurs ont bien voulu reconnaître nos compétences…