Les réflexions de Claude Paoletti

(Compilation des éditos de la 'Lettre Bio' du dept. SDV-CNRS, 1988-92)

Claude Paoletti
DR

Le rôle d'un directeur des sciences de la vie au CNRS

Pourquoi accepter une charge où l'on porte la responsabilité, même partagée avec d'autres, d'animer et si possible d'orienter la vie d'un secteur important de la vie scientifique française dans un contexte où les échecs se comptabilisent et les succès s'oublient si facilement ? Ma réponse personnelle est le désir d'apprendre à connaître l'autrui par les voies rationnelles objectives de la connaissance scientifique. Qu'est ce que l'autrui ? C'est d'abord un objet de connaissance (qui) s'offre à la recherche dans les comportements de son corps et dans l'interaction des forces qui le composent et s'autorégulent. Toute éthique de la connaissance est simpliste puisqu'elle donne à l'incertitude métaphysique le caractère d'une certitude immanente et normative, (et cependant) il faut bien croire en l'homme pour pouvoir survivre dans l'univers. L'autrui est aussi un objet de solidarité : c'est la souffrance que le monde moderne occulte souvent dans sa dimension quotidienne et je crois que cette souffrance doit constituer la cible où injecter par le savoir et le pouvoir qu'il confère compassion et soulagement. Ce qui nous donne par exemple un but : éliminer les maladies. Enfin gérer autrui constitue une responsabilité politique. Certes les scientifiques doivent rester indépendants du pouvoir et de l'action politique immédiate - en France la plupart le restent fort heureusement -, mais ils doivent aussi être présents dans la réflexion politique comme l'histoire bien connue de la génétique au vingtième siècle, et celle qui débute aujourd'hui de l'écologie nous en donnent la preuve évidente.


Qu'est ce que la recherche scientifique ?

On définit la science comme l'ensemble des connaissances et moyens qui permettent l'homme d'augmenter sa maîtrise sur la nature et nombre de chercheurs obéissent probablement de façon consciente ou inconsciente à ces appels sociologiques qui tendent à la maîtrise matérielle du monde par le jeu des compétitions économiques contemporaines substituées dans les meilleurs cas aux affrontements militaires du passé. Certains scientifiques ont voulu parler d'une éthique de la connaissance.Dans sa leçon inaugurale au Collège de France (1967), Jacques Monod disait : "Le seul but la valeur suprême,le souverain bien dans l'éthique de la connaissance ce n'est pas, avouons le, le bonheur de l'humanité, moins encore sa puissance temporelle ou son confort, ni même le connais toi même socratique de la connaissance objective elle même. Quel idéal proposer aux hommes d'aujourd'hui qui soit au dessus ou au delà d'eux mêmes sinon la reconquête du néant par la connaissance ?" Reconquête du néant ? Stimulant idéal en effet· Mais ce n'est pas au néant, c'est au soleil que Prométhée a arraché le feu, source des sciences et ni le néant ni le soleil n'objectivent un code de valeur. Il y a là un paradoxe, en choisissant la science pour axe directeur de sa vie professionnelle le chercheur embrasse un domaine dépourvu d'éthique propre. Car en dépit du rêve de Monod, il n'existe pas d'éthique de la connaissance. Les activités professionnelles du chercheur, réduites à elles mêmes, le laisseront nus et ignares face aux interrogations immémoriales que génèrent dans le cerveau d'Homo sapiens le monde la société et ses semblables. Un engagement philosophique, voire politique, devrait peut être lui permettre d'habiller et d'instruire ce roi démuni que chacun est souvent à ses débuts et parfois même à son déclin.


...et un chercheur ?

Cependant, assimiler dans une dialectique de la lutte des classes les chercheurs à des travailleurs scientifiques aliénés est une supercherie dont chacun peut ressentir l'inconvenance en affublant du qualificatif de travailleur le nom des plus grands scientifiques modernes, de Darwin à Monod en passant par Bragg ou Barbara McClintock. Que certains puissent espérer se construire un avenir dans la science sur cette base, c'est à dire dans la perspective d'une besogne itérative, médiocrement rémunérée et passivement acceptée, sous prétexte d'une garantie de survie sans perspective pionnière est choquant et méprisable à plusieurs égards. Rien ne se produit en sciences, ni dans aucun domaine de la création, sans l'enthousiasme et la générosité qui ignorent les voies balisées et les horizons murés. Fermer à de jeunes scientifiques enthousiastes et excellemment formés l'accès de postes occupés par des exécutants écornifleurs, ataraxiques, inadaptés dès le départ et atones jusqu'à l'arrivée trente à quarante ans plus tard, ne mérite non plus ni égard, ni patience. Pas plus que n'en mérite le véritable détournement de fonds du secteur scientifique vers le soutien social à handicapés qui pourrait représenter le budget du CNRS mal valorisé visant à assurer à concurrence de plus de 75% des salaires et des pensions civiles, alors que de multiples activités autres que la recherche scientifique appellent un effort de solidarité budgétaire, par exemple pour l'aide au tiers monde.


La recherche est un jeu !

La responsabilité du chercheur est claire et précise et il aura à en rendre compte. S'il arrivait que l'outil scientifique ne soit plus confié aux plus aptes, mais aux plus besogneux, les pouvoirs publics qui ne tirent pas de bénéfices immédiatement exploitables de la recherche fondamentale auraient tôt fait d'appliquer à juste titre des méthodes de contrôle drastique au détriment de l'esprit même de la recherche.  Lors de son jubilée scientifique, François Jacob parlait de la recherche comme d'un jeu, l'enfant et les sortilèges! Et il avait raison, la recherche est une activité ludique heureuse où le bonheur se marie si bien avec l'effort. On dira, n'est il pas imprudent d'afficher ce penchant quelque peu hédoniste ? La société pardonne difficilement la gr'ce ou le mérite du bonheur dans la réussite en oubliant ce qu'il recouvre presque toujours d'angoisses, de frustrations et d'échecs surmontés. Le conseil que l'on peut donner à un jeune chercher est donc d'être heureux, mais de ne l'avouer jamais. S'il appartient aux meilleurs d'entre eux de tracer une frontière entre la soif vaniteuse de l'ego exacerbé et le souci gestionnaire du scientifique responsable, il n'oubliera jamais que la seule évaluation qui vaille est celle de ses pairs.  Mais est clair que toute activité scientifique requiert le respect d'un certain nombre de règles déontologiques. On dira que la réalité scientifique ne se communique pas facilement en langage vernaculaire et que toute forme de communication scientifique peut prêter à interprétation. Une exigence élémentaire me parait devoir s'imposer aux intellectuels et aux chercheurs, à savoir limiter l'exposé public de leurs opinions à leur domaine de compétence. En définitive, communiquer ce n'est ni embellir, ni falsifier la réalité, c'est tout simplement éclairer les autres pour s'éclairer soi-même.


Le rôle du CNRS : soutenir la recherche fondamentale

Qui accepterait que le CNRS puisse ne plus être d'abord et par essence cet espace de liberté créatrice, l'un des rares dans les grands pays industrialisés, ouvert sans préjugé ni pressions s'il se peut, sur un monde d'abord analysé et compris avant d'être mis au moule ou en coupe ? Qui accepterait que l'on travestisse en entreprises les quasi miraculeuses réussites d'une poigné de clercs lucides et courageux qui, depuis le Moyen Age, ont établi en Occident une culture judéo-chrétienne, fondée sur l'indépendance de la pensée et la foi en une rationalité cohérente et organisatrice du monde, contre vents doctrinaux, marées dogmatiques et appétits affairistes.  J'entends souvent dire avec uns sérieux pesamment administratif ou un humour vaguement embarrassé, voire contrit ou la discrète jubilation de qui croit plaire à certains maîtres politiques du moment que le CNRS est devenu une entreprise. Heureusement, dans l'esprit de la grande majorité de ses personnels tout autant que dans la perception collective qu'il suscite, notre Centre doit répondre à une, une seule, de ces définitions : exécuter un dessein scientifique. D'autres structures de recherche publique, Inserm, CEA, Inra, Orstom, Ifremer, etc. et certaines entreprises industrielles doivent finaliser les produits de l'activité scientifique en vue de produire des biens et des services d'intérêt social et économique. Le CNRS (lui) a pour mission première de fournir avec ses autres partenaires l'indispensable plateau conceptuel et technique qui appelle cet effort de transfert. 
On peut parfois se demander si une stratégie à entrées multiples en est vraiment une, car le CNRS est dans l'obligation soit d'attribuer des moyens sans avoir à décider ou même à connaître des programme soit de couvrir des programmes sans pouvoir dégager tous les moyens adéquats. Dans un cas la stratégie n'est pas la nôtre, dans l'autre elle est un leurre. Dans un cas le CNRS ne reçoit aucune reconnaissance des moyens évalués qu'il attribue, dans l'autre, il est accusé de tirer indûment bénéfice de résultats qui ne sont pas les siens. Dans les deux cas il lui devient difficile de remplir sa mission s'offrant aussi aux attaques menées sans vergogne par des adversaires déterminés. Il parait donc essentiel qu'un département scientifique puisse maîtriser les moyens de sa politique, c'est-à-dire être dispensateur de ses budgets sur des programmes dont il devra assumer la responsabilité.
Le Département sciences de la vie doit donc d'abord être ressenti comme un espace de liberté conceptuelle au sein duquel les champs thématiques et les orientations sont définies par la communauté scientifique elle même. C'est un principe de liberté indispensable à la recherche fondamentale. Ce qui signifie qu'il appartient au département des sciences de la vie de convaincre ceux qui le gouvernent et le financent qu'une recherche de base féconde appelle toujours des applications fructueuses et que l'on ne perd jamais à soutenir l'une pour obtenir les autres... Tant que les industriels français seront ceux qui investissent le moins dans la recherche fondamentale, en espérant intégrer pour partie la recherche publique dans leur propre stratégie (en 1990 en France la part du privé dans le budget global de la recherche n'excède pas 40 %, alors qu'il représente 62% en Allemagne et 74% au Japon ) la ligne de partage entre création scientifique en amont et exploitation à l'aval devra être clairement tracée pour que l'on ne prétende pas appliquer avant même de découvrir...


Le problème est d'évaluer l'activité des laboratoires

En matière de soutien de base pour les laboratoires du CNRS, il faut maintenir l'évaluation scientifique comme l'indicateur et le garde fou des actions du département. Le CNRS dispose d'un dispositif d'évaluation intégré où le Comité national comme les comités scientifiques des laboratoires, ou différents comités internationaux ont leur rôle à jouer. L'adéquation (de l'activité des laboratoires) au schéma stratégique (du département) est la seule garante de la crédibilité de l'expertise scientifique. Je remarque, pour le déplorer, que des contrats Etat-Régions ont pu déroger à la règle, c'est à dire être passés sans évaluation préalable ! Or, il importe de conserver la continuité du champ d'intervention du département sciences de la vie. Sa vocation est de soutenir un tissu scientifique unique et interactif étalé selon un gradient que nul ne peut prétendre sérieusement découper discipline par discipline... 
Cette régulation peut s'opérer de manière budgétaire. L'attribution annuelle des budgets des formations doit se faire selon des critères objectifs et réfléchis mais qui ne tiennent pas un compte assez rigoureux des exigences vécues de problématiques scientifiques et d'efficacité opérationnelle qui doivent accompagner toute demande budgétaire. Pour pallier cet inconvénient des entretiens budgétaires annuels doivent être organisés... Indépendamment de ces dialogues professionnels et experts, la direction scientifique fixera seule le budget annuel du laboratoire, le cas échéant la somme qui devra revenir à chaque équipe de ce laboratoire étant modulée au sein de ce budget par son directeur...  Rappelons qu'assurer la continuité du soutien de base des 284 formations de recherche et des 33 SDI dépendant du département des sciences de la vie ne lui laisse qu'environ 30 MF pour des opérations nouvelles. Chacun peut apprécier ce chiffre à l'aune des engagements et des v?ux figurant dans son schéma directeur. Le sciences de la vie agit il en tant que pourvoyeur de moyens ou animateur de programmes? L'un ou l'autre mais de moins en moins fréquemment l'un et l'autre comme il se devrait. 


Les sciences de la vie étant par essence pluridisciplinaires...

Le grand problème est celui des frontières entre disciplines. Pour le Département des sciences de la vie, par exemple, l'interdisciplinarité est la loi souhaitée, mais ce souci d'interdisciplinarité se heurte trop souvent aux barrières artificielles d'une réalité concrête, alvéolaire, et réticente à toute pénétration. D'où l'importance par exemple des 'Jeudis scientifiques' (qui) m'ont permis d'entendre d'excellents séminaires de jeunes chercheurs du CNRS. Mais il y a aussi les réunions des directeurs de formations à la Maison de la Chimie où l'on débat de problèmes qui intéressent la communauté scientifique : l'écologie scientifique se ramène t elle à la physiologie en milieu naturel et à la génétique des populations? Existe t il une approche scientifique non phénoménologique des problèmes liés au vieillissement? A quelle échelle doit-on approcher les processus cognitifs : moléculaire, cellulaire, organique ou social? Le soutien du CNRS à la recherche médicale doit il être fondé sur une simple politique de moyens ou se développer selon des problématiques choisies et sur des sites sélectionnés? Comment justifier l'expérimentation animale? Etc.  Tout scientifique a ainsi une double responsabilité en matière de communication : une responsabilité interne et une responsabilité externe. La communication interne a pour fonction de fluidifier la circulation d'informations qui tend spontanément à la viscosité compartimentée, comme c'est trop souvent le cas, hélas, dans nos grands organismes scientifiques. Quant à la communication externe, elle a pour but de justifier une classe intellectuelle moins acceptée qu'elle ne le croit ordinairement et à rassurer un corps social qui craint sourdement et espère tacitement en face des avancées de la recherche.  Le département des sciences de la vie doit donc aussi assurer ses relations avec les autres grands établissements publics à caractère scientifique et technique : l'INSERM, l'INRA, etc., voire avec d'autres établissements à caractère semi public ou privé, l'Institut Pasteur, la Fondation Rothschild, l'Institut Gustave Roussy, la Fondation Curie, etc. Il est clair que ces relations ne peuvent se limiter à un cadre hexagonal et concernent aussi ses partenaires européens, par exemple : l'European Molecular Biology Organization, comme le reste du monde. C'est ainsi que nous nouons des relations avec les laboratoires étrangers au Royaume-Uni, en Israël ou au Japon (mais pas US?). (Je citerai enfin) les indispensables relations avec les media, avec des publications aussi diverses que Nature ou le Quotidien du Médecin, et bien entendu avec les partenaires sociaux (syndicats) et politiques (collectivité publiques, commissions parlementaires, etc).


...il nous faut considérer la place de la biologie dans l'ensemble des sciences

Certaines propriétés particulières de la matière sont liées aux processus vitaux. Cinq d'entre elles sont remarquables : son architecture moléculaire originale, sa capacité à la programmation, sa complexité extrême, son historicité et son imprévisibilité. Aucune de ces propriétés prise séparément ne suffi à définir le phénomène vital, (mais) leur conjugaison permet de l'identifier sans ambiguïté majeure et de le situer au sein de l'ensemble des sciences. La composition chimique de la matière vivante est ordinaire et pourtant elle est spécifique par ses structures macromoléculaires constituées de milliers, de dizaines de centaines de milliers ou de millions d'atomes liés entre eux selon quelques motifs topologiques relativement simples, répétés et organisés le long de squelettes macromoléculaires. ...A ces structures sont liés le fonctionnement et le contrôle de processus vitaux essentiels : transfert d'énergie avec des rendements très supérieurs à ceux des machines physiques, existence de centres catalytiques, transduction d'information, duplication stabilité génétique, équilibre homéostatique, assemblage topologique des cellules et des organismes etc. 
Les programmes biologiques sont propres à chaque individu bien qu'ils fonctionnent selon des codes universels analogues dans toutes les espèces vivantes, ils s'expriment à deux niveaux : celui des caractéristiques héréditaires des individus (génotype) et celui qui règle les fonctions et les activités intégrées de chaque organisme (phénotype). Chaque tout biologique est 'plus' que la somme des parties qui le constituent au delà d'un certain degré convenable d'organisation. 'Plus' signifie qu'il apparaît de nouvelles caractéristiques dans le tout non présentes et non prévisibles dans les parties. Les biologistes n'éprouvent aucun sentiment d'infériorité à déclarer leur incapacité à prédire et à définir a priori l'émergence. Les physiciens peuvent ils d'ailleurs expliquer pourquoi le métal mercure est liquide et les chimistes prévoir l'huilicité des carbures d'hydrogène de poids moléculaire relativement élevé ? Il est simplement impossible en l'état actuel de nos connaissances de prévoir a priori les priorités d'un ensemble biologique à partir des seules propriétés intrinsèques de ses constituants et des lois qui régissent leurs interactions. Nul réductionnisme n'est capable aujourd'hui et pour fort longtemps de rendre compte des propriétés intégrées de la matière vivante. Pourtant cette approche rudimentaire est couramment appliquée aux systèmes biologiques par certains physiciens ou malheureusement par certains biologistes moléculaires auxquels on pardonne moins volontiers. Au cours de l'évolution s'est manifesté une tendance constante vers plus de complexité parmi les dizaines de millions d'espèces vivantes qui ont émergé puis disparu. Il a été proposé par Charles Darwin que tous les êtres vivants aient en principe une origine phylogénique unique. Aujourd'hui on sait que cette mémoire moléculaire résulte de trois propriétés : l'extrême stabilité des structures macromoléculaires (ADN) dépositaires de ces programmes, la remarquable fidélité de leur processus de réplication, la disproportion entre la ténuité des modifications du programme et l'ampleur de leur conséquences phénotypiques. Mais la complexité et la flexibilité des programmes génétiques et la multiplicité des paramètres et des acteurs qui interviennent dans l'évolution confèrent aux entités biologiques une pluralité potentielle remarquable, donc une grande imprévisibilité.En fait, la biologie englobe tous les aspects conceptuels et méthodologiques de la connaissance de la nature. Elle ouvre de nouvelles voies épistémologiques aux progrès du savoir, de fait elle est devenue le paradigme de l'activité scientifique, tandis que la pyramides hiérarchique des sciences disqualifiée n'est plus que symbole d'un positivisme dogmatique périmé.


Les sciences de la vie sont le fondement d'un quadruple espoir

Offrir une nourriture suffisante à tous, supprimer ou atténuer les principales misères physiologiques, assurer la survie des espèces vivantes dans la biosphère, parvenir à la compréhension du monde. Aujourd'hui la menace la plus préoccupante concerne la viabilité de la biosphère. Contrairement à ce que sous entend le bon sens populaire et ce qu'expriment implicitement les hommes politiques qui le relaient, tout indique que le maintien d'une activité biologique sur cette planète ne sera pas naturellement autorégulé. Comme l'évolution cette autorégulation a été assurée au long d'immenses périodes géologiques selon des contraintes de temps grandes. Les activités humaines ont modifié ces constantes et les déséquilibres ainsi induits vont très probablement exiger que soient mises en place des actions déterminées, fondées sur une connaissance rationnelle des mécanismes par lesquels la vie est transmise et protégée dans la biosphère. Or, paradoxe, ces espoirs ne sont pas nourris dans les faits politiques et économiques. Les sciences de la vie n'ont jamais été et ne sont toujours pas une priorité dans les faits politiques et économiques. Les sciences de la vie n'ont jamais été n'ont jamais été et ne sont toujours pas une priorité de la politique scientifique de la France. Les priorités ont été dans la dernière décennie et restent la recherche aéronautique et l'informatique et à un moindre degré aujourd'hui le nucléaire· ( !). Elles aboutissent à la mise en oeuvre de très gros équipements dont le coût est supérieur de plusieurs ordres de grandeur à celui des moyens attribués aux sciences de la vie. Cette primauté des sciences dites dures n'est pas l'apanage de la France et les E.-U. souffrent de cette même distorsion. Aujourd'hui, on voit qu'à l'exception de projets lourds tel que le projet Génome Humain, la part des sciences de la vie reste minime, ne représentant que 4% environ des perspectives budgétaires américaines.


Peut-on parler d'un déficit de réflexion philosophique dans les sciences de la vie ?

En vérité la biologie ne s'est jamais relevée des coups philosophiques que lui a porté Descartes en lui donnant une base purement et simplement mécaniste (les animaux machine). Ce mythe fut maintenu avec plus ou moins de bonheur par la pensée athée du XIX siècle. Au XX, ni Alain ni Sartre n'ont reconnu au phénomène vital une spécificité ontologique digne de leur scrutation métaphysique ou existentielle. Cette indignité fut même affichée par certains biologistes. En 1962, Ernest Kahane, porte parole du milieu matérialiste et réductionniste écrivait un ouvrage dont le titre provocateur était ÎLa vie n'existe pas'. Si la vie n'existe pas pourquoi solliciter le financement d'une recherche biologique qui a justement pour objectif de l'analyser et de la comprendre ? 
Sur un autre registre tout aussi détestable, chacun connaît les avatars lyssenkoistes de la génétique. Ces errements ne furent pas réservés la URSS totalitaire. Nombre de biologistes français influents à l'époque égarés par leurs passions politiques aprioristes les partagèrent sans aucune base expérimentale sérieuse. Tandis que dans l'espace de liberté intellectuelle qui caractérise la science anglo-saxonne, des biologistes préservés de tout préjugé politique fondaient la génétique moderne, notre pays en fut provisoirement écarté. Cet échec engendra autour de la biologie un climat malsain perçu comme tel par le pouvoir politique et le bon sens populaire. Mais tous les périls liés à l'obscurantisme et au dogmatisme ne sont pas écartés en cette fin de XX siècle. Ainsi, sait-on que plus de la moitié des enseignants collèges des USA restent partisans d'enseigner le créationnisme à leurs élèves, contre toute vraisemblance scientifique acceptable et est on sur que le vitalisme, fallacieusement rassurant quant à la destinée humaine est éliminé de toute la pensée biologique actuelle ?  En termes plus concrets, et loin du sec débat philosophique, chacun sent aussi à l'orée du XXIème siècle que la biologie touche au fondement même des sociétés et à la conception ultime que l'homme peut avoir de sa propre destinée· Mais comment les décideurs politiques pourraient ils ne pas marquer du recul vis à vis d'une communauté qui vacille sur ses fondements idéologiques ? Certains biologistes sur la lancée de Spencer en Angleterre au XIX siècle défendent encore aujourd'hui un néodarwinisme social rebaptisé sociobiologie qui pourrait justifier les pires excès racistes.


Les relations de la biologie et de la médecine

Si l'on excepte les premières vaccinations réalisées dans le XVIII siècle par Jenner contre la variole et étendues par Pasteur et ses élèves à la fin du XIX, on constate qu'il a fallu attendre la fin des années 1930 pour que se manifestent de façon tangible les premiers progrès thérapeutiques (syphilis, diphtérie, tétanos, pneumonie) et le début des années 1950 pour que les antibiotiques, les sulfamides et certaines hormones renforcent et étendent à d'autres pathologies infectieuses ces succès initiaux. 
Ainsi, la biologie a souffert et souffre d'être comparée à la médecine et à son histoire, dans ses aspects les plus rétrogrades. Siècle après siècle, le XXème inclus, la médecine a procédé par conjecture hasardeuse et grossièrement empirique. Qu'il suffise de rappeler comment étaient encore traitées la tuberculose et la syphilis dans les années 1930 ! Les scientifiques durs continuent à dauber cet art irrationnel en l'amalgamant souvent à la biologie dans son ensemble, tandis que le peuple persiste à croire aux pouvoirs magiques de la médecine, qui parfois se pare de surcroît d'un habillage pseudo scientifique propre à renforcer encore son impact médiatique sans modifier vraiment sa méthodologie. L'échec actuel de la pratique médicale en cancérologie (exemple parmi d'autres) illustre tout à fait cette situation que connaissent sans l'avouer les pouvoirs publics. Ayant reçu depuis plus de trente ans des crédits pratiquement illimités, la cancérologie n'est pas capable aujourd'hui d'améliorer réellement l'espérance de vie des malades atteints des cancers les plus graves et les plus fréquents. Les cancérologues continuent à proposer aujourd'hui radiothérapie et chimiothérapie dans la meilleure tradition historique de la médecine. Pourtant il est patent que la radiothérapie même enjolivée des gadgets modernes de l'imagerie médicale et de l'informatique est dépourvue de bases radiobiologiques crédibles, i. e. de modèles rationnels et prévisionnels tandis que la chimiothérapie n'explique jamais pourquoi un médicament pourrait faire la différence entre cellules malignes et cellules saines. Le passé étant souvent le reflet du futur, quelle crédibilité pourraient avoir demain des biologistes qui, se différenciant des cancérologues médicaux, solliciteraient les décideurs politiques pour obtenir un soutien sur des programmes cohérents à long terme visant à obtenir la compréhension des processus de transformations malignes et leurs conséquences physiopathologiques ?


Considérations sur l'éthique scientifique appliquée à la biologie

Nul ne sait si l'impératif de moralité progresse réellement dans l'espèce humaine depuis le fond des âges. .. En revanche la cruauté aveugle de l'homme pour son prochain et le pouvoir incontrôlable de la science sur la biosphère ont été dévoilés brutalement en quelques années. Cette prise de conscience a déclenché une interrogation éthique qui s'amplifie et ne peut plus être ignorée, ni assimilée à un effet de mode. Qui pourrait prétendre en 1991 que la science est innocente, neutre ou bénéfique spontanément ? Ceux qui la programment et la conduisent doivent de fait des comptes de moralité à la société. Encore faut il se mettre d'accord sur le code qui fonde cette moralité, sur son essence et sur les champs où elle s'applique.  Le respect de la personne humaine et le devoir de la traiter comme une fin et jamais comme un moyen sont les fondements de la bioéthique. Cette conception semble recueillir l'agrément d'une majorité de gens. Mais comme tant de consensus, celui ci est suspect en dépit de son universalisme d'apparence. Une autre base pour la bioéthique a émergé depuis peu, elle se surajoute à la précédente et relève des sciences de l'évolution. Elle consiste à affirmer que l'équilibre génétique atteint dans le biosphère est inviolable et qu'il contribue à la moins mauvaise des combinaisons parmi toutes celles qui pourraient déterminer l'homme et son histoire. Son respect serait donc le code auquel les biologistes et la société toute entière pourraient se conformer. Cette définition est à certains égards rassurante, elle offre des points de repère d'une solidité quasi confucéenne puisqu'elle prose que l'environnement actuel soit, sur un fond génétique déterminé, accepté ou subi, la source principale de tous les paradigmes de la morale sociale, qu'il les explique et les justifie.
L'environnement est lui même variable. Ce fut même la dignité de l'homme de l'avoir modifié à son bénéfice dans sa quête inachevée pour établir plus de bien être et d'équité. Si cette quête soit obéir aussi à des principes de moralité, la bio-étique ne serait elle pas mieux fondée encore si des règles présidant au contrôle de la variabilité naturelle et induite de l'environnement et à celui des fluctuations des patrimoines génétiques pouvaient être dégagées et faire l'objet d'une réflexion consensuelle ? Par exemple faut il envisager une éthique transitoire et relative ou au contraire se référer à une éthique permanente et essentielle ? On voit que cette question offre d'infinies résonances métaphysiques. Posée sous cette forme, elle sort du strict domaine de la biologie et il paraît sage que des institutions scientifiques comme le CNRS n'attendent pas qu'il lui soit apporté de réponses avant de l'engager dans l'action éthique concertée.  Max Weber a établi une distinction entre l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité. La première n'obéirait qu'aux principes qui la fonderaient, la seconde fournirait pratique de comportement face aux contraintes réelles de la vie et de l'environnement social. Il paraît souhaitable que ces deux approches soient dissociées. L'histoire des sciences prouve que la confusion des genres éthiques a conduit à la stagnation des idéologies et à la perversion des pratiques scientifiques. Il serait cruel de rappeler ici comment la génétique évolua aux E U d'une part et en URSS et en France de l'autre pendant la première moitié du XX s. Il est possible que le moraliste et l'homme d'action puissent se fondre en un même personnage sans que ne souffre la morale ni la science ni le personnage, je ne suis pas pourtant tout à fait convaincu de cette aptitude au syncrétisme harmonieux.


Le rôle des scientifiques en matière de bioéthique

Au niveau des recherches in vitro, sur des systèmes biologiques humains réduits, le doute s'est installé. Des recherches sur la biologie de la reproduction dont certaines sont conduites par le département sciences de la vie ont aujourd'hui des répercussions éthiques qui sont tombées dans le domaine public et les recherches sur la biologie du développement, florissantes au CNRS, ouvrent sur la création de chimères par fusion cellulaire ou embryonnaire qui ont une portée éthique considérables. De même la neurobiologie et la neurophsychologie que le département soutient activement permettent des recherches à visée cognitive sur le f?tus , le nouveau né, l'enfant voire même sur les adolescents et les adultes humains qui fourniront sans nul doute les moyens de modifier certains comportements innés et d'orienter des évolutions mentales et psychiques selon des voies présélectionnées. Enfin la biologie moléculaire et le génie génétique qui en sont issu permettent d'analyser de modifier et de transférer certains déterminants des génomes.  Il me semble qu'il n'appartient à la communauté scientifique ni d'orienter sa démarche lucide vers la vérité, ni de filtrer ou de retenir sa production au nom de tels ou tels principes. On connaît l'idée de moratoire développé il y a quelques années en matière de recherche biologique. Une telle forme d'autocensure reviendrait à préjuger des résultats à venir en leur attribuant a priori une teinte de moralité ou d'immoralité incompatible avec la stricte neutralité factuelle. "Ce qui n'est pas scientifique n'est pas éthique" a t on pu dire à propos des essais thérapeutiques, mais ce qui est scientifique n'est pas non plus nécessairement éthique. Les produits de la connaissance ne relèvent pas du règne de la moralité.Sur cette base dépourvue d'ambition philosophique, délibérément pragmatique, professionnelle et responsable, s'ouvre aujourd'hui un champ illimité de recherches aux résonances éthiques fortes qui ont trait à l'homme sain ou pathologique. Confère le Rapport du Comité national l'éthique de 1990 qui distingue deux niveaux de recherche en biologie humaine ouvrant l'un et l'autre sur des interrogations éthiques : recherches in situ sur des humains et recherches in vitro sur des systèmes biologiques réduits. Les chercheurs du CNRS conduisent des travaux dans ces deux domaines.


Derrière l'éthique, l'économique

L'Etat tend aujourd'hui à ne soutenir la recherche qu'à proportion des plus values financières escomptées de ses découvertes. On peut comprendre ce souci de saine gestion, mais il n'est pas certain qu'il faille l'approuver sans réserve. Certes, tout laisse prévoir que les applications du génie génétique vont bouleverser à brève échéance le monde du médicament et celui des industries agro alimentaires. Des perspectives qui ont été suffisamment documentées pour qu'on n'y revienne pas. Celles qui sont offertes par la bactériologie sont peut être moins connues et serviront à illustrer ce que peut et va pouvoir la biologie·. Certaines bactéries permettent par exemple de réduire la toxicité de nombreux produits chimiques contaminants en les bio dégradant. Ainsi le premier brevet qui ait décrit une bactérie remodelée dans son patrimoine génétique par l'homme fut déposé et accepté aux Etats-Unis il y a seize ans. Il portait sur une souche dans laquelle avaient été introduits des gènes plasmidiques dont les produits manifestaient la capacité d'oxyder rapidement certains hydrocarbures aliphatiques et aromatiques de bas poids moléculaire présents dans le pétrole. 
Dans le département sciences de la vie moins de cent chercheurs et de cent techniciens tentent de répondre à l'ensemble des questions que soulèvent aujourd'hui la biologie, la physiologie et la biologie moléculaire des bactéries, orientées directement ou indirectement vers leurs applications technologiques. Un personnel regroupé dans moins d'une demi douzaine de laboratoires réellement performants. Il dispose d'un budget de soutien annuel d'environ dix millions de francs (1990), au total le dispositif CNRS/Inra (20 millions de F.) équivaut à celui d'une modeste PME.· Et je note pour la regretter la passivité ? pour ne pas dire la résignation ? de la communauté des biologistes français. Des querelles sans objet réel - réductionnisme versus holisme, psychologie ou sciences cognitives versus neurobiologie, coordination de la recherche biomédicale pour n'en citer que quelques uns ? ou des revendications étroitement corporatives - défense byzantine de statuts ? sont des exercices stérilisants qui dissimulent les deux vrais enjeux : la reconnaissance à son rang de la biologie appelée à irriguer l'ensemble des disciplines scientifiques et à être irriguée par lui.