Entretien avec Stanislas Tomkiewicz

(Montrouge, le 6 mars 2001- Suzy Mouchet, Jean-François Picard)

Stanislas Tomkiewicz
DR

Le ghetto de Varsovie
Je suis né en novembre 1925 dans le ghetto de Varsovie où j'ai vécu. J'ai passé mon baccalauréat en juin 1941. Pendant l'année qui a suivi et avant l'extermination massive, des cours semi-clandestins avaient été organisés dans une école catholique. J'y étais le seul juif et celle-ci étant située dans un quartier chic, je ne pouvais donc pas m'y rendre avec mon étoile jaune. L'un des élèves de ce cours, qui portait un brassard avec la croix gammée, ne m'a cependant jamais dénoncé. Nombre de gentils garçons la portaient parce qu'elle leur apportait des bénéfices secondaires, mais qui restaient Polonais dans leurs cœurs et pas du tout nazis. Pour les Allemands, cette école s'appelait "l'Ecole d'infirmiers pour la lutte contre le typhus exanthématique" où, théoriquement, l'enseignement ne devait porter que sur des éléments tels que les désinfections ou les signes du typhus. Dans les faits, ces cours étaient organisés par de hauts intellectuels médecins et scientifiques polonais majoritairement juifs, même s'il y avait quelques goys parmi eux. Le fait qu'un enseignement soit interdit est toujours très stimulant, le niveau était donc très élevé et nous étudions avec un enthousiasme révolutionnaire. Parmi nos professeurs, il y avait deux juifs convertis de très grande qualité. L'un d'entre eux, le professeur Ludwik Hirszfeld, réputé antisémite jusqu'à la guerre, est pourtant resté dans le ghetto où il a participé à l'enseignement Fondateur et premier directeur du département de médecine à Varsovie (1945-1946), Hirszfeld fut également le fondateur du Département de microbiologie médicale et ensuite de l'Institut d'immunologie et de thérapie expérimentale de l'Académie des sciences de Varsovie. Il fut un immunologiste de très grand talent, notamment dans le champ de l'immunopathologie durant la grossesse.. C'était un excellent enseignant, solidaire de ses élèves et qui n'a jamais montré d'antisémitisme. 

Vous arrivez en France à la fin de la guerre…
Je suis arrivé en France en mai 1945 sur un acte de volonté pure. A cette époque, le monde 
entier m'était ouvert, mais j'aimais la France et je voulais y rester, alors que je n'y connaissais personne. J'avais 19 ans et demi et il était évident pour moi que je deviendrai médecin. Peu de temps après, j'ai contracté la tuberculose et j'ai passé un an dans un sanatorium populaire puis deux ans dans le sanatorium des étudiants. Je n'ai jamais réussi à savoir si l'Etat français payait pour moi ou si quelque bienfaiteur m'entretenait, mais pendant trois ans je n'ai eu aucun souci matériel.
N'ayant en ma possession aucun document pour prouver mon niveau d'études et étant d'un naturel méfiant, j'ai décidé de passer le baccalauréat, alors que d'autres attendaient d'obtenir des équivalences. C'est dans l'Académie de Grenoble que j'ai appris à parler le français en préparant mon baccalauréat. J'ai obtenu la première partie en juin1946, puis la deuxième partie "philo/science" en février 1947, avec la mention bien.

…et vous optez pour la médecine. Pourquoi ce choix ?
Je suis médecin par la volonté de mon père qui m'avait conditionné pour cela depuis ma naissance. Dès l'âge de six ans, mes parents m'ont donné des livres de médecine. Puis, vers neuf ans, j'ai lu "La vie de Pasteur" et "Les chasseurs de microbes". Or ces deux livres qui étaient "ma bible" ne parlaient pas de médecins mais de chercheurs et, dans mon esprit d'enfant, j'ai fait la confusion. Je rêvais même de me rendre en Afrique pour traquer des épidémies. Plus tard, j'ai eu le projet aussi génial que stupide de rechercher dans le cerveau les mystères de l'âme humaine, ce que Jean-Pierre Changeux croit avoir découvert parce qu'il a moins de sens critique que moi.
Je me suis donc inscrit en propédeutique (PCB) à Paris où j'ai passé l'examen d'entrée en juin 1947, examen que j'avais préparé pendant trois mois en travaillant énormément. N'ayant pas d'argent pour payer mes droits d'inscription, je me suis rendu au service des examens où j'ai obtenu une exonération des frais. Avant cela, je m'étais adressé à un organisme juif qui avait refusé de m'aider au prétexte que j'étais trop faible et trop malade et que ce serait de l'argent perdu ! Je me suis inscrit en première année de médecine dont je connaissais déjà le programme, ce qui m'a grandement facilité les choses.
Lorsque j'étais en première année, il y avait une organisation très puissante , les conférences Laennec, une forteresse d'antisémitisme, qui, à mon avis, n'a commencé à changer qu'en 1968. En 1947-1948, l'accès en était interdit aux juifs non convertis et, pour y entrer, il fallait un certificat de baptême. En 1948, Madeleine Zay, veuve de Jean Zay, qui avait été ministre de l'Education nationale avant la guerre, m'a recommandé auprès du Préfet de Police de Paris pour que je sois autorisé à faire ma demande de naturalisation, sans attendre les cinq années réglementaires, ce qui m'a été accordé. Cependant, pour obtenir ma naturalisation, je devais avoir l'avis favorable du Conseil de l'Ordre des médecins. L'un de mes maîtres d'externat, en 1950, le professeur Camille Lian m'a fait un certificat disant que j'étais "digne d'être français". Je savais par la police que mon dossier était très bon et que j'aurais pu être naturalisé dès 1950-1951, s'il n'y avait eu chaque année le veto du Conseil de l'Ordre. J'ai finalement été naturalisé le 3 mai 1953.
En deuxième année, j'ai préparé l'externat et je me suis inscrit à la faculté des sciences où j'ai passé des certificats de physiologie et de neurophysiologie. Je voulais faire une carrière scientifique mais j'ai très vite compris que je ne serai pas un bon chercheur. D'autre part, dans tous les services où je suis passé en première année de médecine, il y avait une domination totale de la clinique sur la recherche et les chercheurs étaient très mal considérés. Jeune, naïf et prétentieux, je me suis moulé dans cette idéologie dont les représentants étaient les grands patrons, des mandarins tels que mon patron de stage ou encore Camille Lian ou Fred Siguier.
En deuxième année d'externat, j'étais avec mon meilleur ami, Joseph Huppert, dans le service de Gilbert Dreyfus à la Pitié - Salpêtrière, un juif ancien déporté. Huppert, qui n'était pas externe, avait une année de médecine de plus que moi et suivait des cours de minéralogie à la faculté des sciences. Dreyfus a libéré une cuisine du service et en a fait un laboratoire qu'il a confié à une personne, alors méprisée par tout le monde, qui s'appelait Jean Scherrer (futur directeur de l'unité 3 de recherche Inserm de neurophysiologie). Huppert est entré chez Scherrer où il lavait les tables et les éprouvettes. Je le regardais de haut car j'étais un jeune externe puant et prétentieux mais, en fait, sa carrière a été bien plus rapide que la mienne. Avec un doctorat es sciences, il est entré beaucoup plus tôt au CNRS que je ne suis entré à l'Inserm. J'ai obtenu mon doctorat d'Etat de la faculté de médecine de paris en 1960. 

Quelle était l'ambiance à la faculté de médecine à cette époque…
Ma vision en est très partielle et manque d'objectivité. Sans m'en rendre compte, j'avais un tempérament un peu paranoïaque, à la fois orgueilleux et timide. Avec six années de plus que la moyenne des étudiants, je considérais ceux-ci comme des gamins. Ils n'avaient pas vécu autant de choses que moi et je les regardais avec un certain mépris, mêlé à une effroyable jalousie car ils avaient des parents et un domicile, alors que vivais dans un foyer d'étudiants et je n'avais que quelques vêtements. C'est d'ailleurs ainsi que j'ai vécu pendant mes quatre premières années en France où tout ce que je possédais tenait dans un petit sac à dos. En tant qu'ancien déporté, j'ai eu droit pendant cinq ans à une bourse de 9 000 francs (90 francs nouveaux), ce qui était beaucoup pour moi et dérisoire en fait. Mais, je ne ressemblais vraiment pas aux autres et j'avais l'impression d'être rejeté par tout le monde. Il n'était pas question pour moi de parler du ghetto ou des camps car j'en avais honte. Je cherchais à passer inaperçu.
Pour ce qui concerne les professeurs, ceux-ci ne parlaient pas aux étudiants et il n'y avait aucune raison pour qu'ils s'adressent à un métèque comme moi. Pendant mes premières années de médecine, je n'ai jamais eu la moindre conversation personnalisée avec un seul d'entre eux.

…et comment se comportaient les grands patrons ? 
Robert Debré Jean Bernard, par exemple, étaient antisémites, alors que Gabriel Richet, goy et homme de droite, l'était dix fois moins qu'eux. Chez Jean Bernard, mais surtout chez Robert Debré, il y avait une discrimination raciale dans le choix des étudiants, et ce à quelques exceptions près. Ils ne m'ont pas donné de place lorsque j'ai été nommé à l'externat et j'ai vécu douloureusement ce refus car je ne savais pas s'il était motivé par ma condition de juif ou de métèque, ou peut-être les deux. Je me suis senti méprisé.
En réalité, je ne peux pas vraiment avoir un jugement parfaitement objectif, car j'étais trop "parano", et me sentais toujours à part. Je pense que j'exagère ces sentiments car, de longues années plus tard, j'ai revu des personnes qui m'avaient connu au tout début de mes études et qui ne m'avaient pas oublié. En fait, je n'étais pas perçu de la manière dont je l'imaginais. Je me sentais timide et renfermé, alors qu'on me trouvait un côté "grande gueule".

Vous optez ensuite pour la psychiatrie ?
Adolescent, je lisais Freud et il y avait déjà chez moi une obsession, celle d'entrer à l'hôpital de la Salpêtrière. Je voulais donc être psychiatre, et pédiatre car j'adorais les enfants. Ma femme me poussait vers la pédiatrie et, par ailleurs, j'avais été dégoutté, dans un premier temps, par les psychiatres que j'avais vus. Je me suis donc tourné vers la pédiatrie puis, finalement, j'ai pu faire les deux. Maintenant, j'ai la double qualification puisque je suis devenu pédiatre en 1960 et neuropsychiatre en 1961. Debré m'ayant refusé la place que je lui demandais dans son service, je suis allé chez le professeur Lelong et je ne le regrette pas.

L'Allemagne nazie et les communistes ont utilisé d'une manière bien particulière les sciences psychiatriques à l'usage de leur totalitarisme
Tous les médecins SS qui participaient à l'extermination des malades mentaux étaient les élèves spirituels d'Emil Kraepelin (1855-1925) Psychiatre allemand qui étudia la description et la classification des désordres mentaux. Il est connu pour avoir identifié et nommé la démence précoce, appelée aujourd'hui la schizophrénie.. C'était une des conséquences de la science psychiatrique allemande où tout était biologique, où la schizophrénie s'appelait "démence précoce", où quand on entrait à l'hôpital psychiatrique, on perdait tout espoir. On considérait ces malades comme des déchets. Cela dit, il ne faut pas oublier les quarante mille patients morts de faim dans les asiles français pendant la guerre.
Je pense que la psychiatrie soviétique a été influencée par la psychiatrie allemande dans les années 1970. La psychanalyse était considérée comme une œuvre du diable capitaliste. On niait complètement l'influence de la société sur les maladies parce qu'on considérait que celle-ci était parfaite. Freud était un dangereux capitaliste et la sociogenèse ne pouvait pas exister. Ne restait que la génétique. Pour la psychiatrie soviétique, 100% des maladies de ce champ étaient génétiques et irréversibles. Aujourd'hui, en Russie, on n'enferme plus les gens pour schizophrénie politique, mais je pense que le sort des malades psychiques y est pire qu'en Afrique.
La psychiatrie au service de l'Etat policier ne concernait cependant pas tous les pays communistes. Cela ne se faisait ni en Pologne, ni en RDA, ni en Tchécoslovaquie, ni dans aucun autre pays du glacis. Les psychiatres polonais faisaient ce qu'ils pouvaient, car il y avait dans ce pays une tradition humaniste de la psychiatrie. Ceux que j'ai connus et qui se disaient communistes étaient écœurés par cela, même s'ils disaient avec humour que les Russes avaient raison d'interner parce qu'il fallait vraiment être fou pour tenter d'instaurer une démocratie dans un pays aussi pourri que l'Union soviétique ! En fait, de tous les pays socialistes, Cuba est le seul à avoir essayé de soigner honnêtement les malades psychiatriques.
Je ne suis pas fier de l'attitude que j'ai eue à cette époque à propos des psychiatrisés soviétiques. Lorsque je participais à des meetings et à des réunions où cette psychiatrie était dénoncée, je n'ai jamais dit un seul mot. Je me défilais, je me faufilais, je ne signais rien, alors que je condamnais. Mon attitude envers la pourriture soviétique par rapport aux psychiatrisés reste un point noir chez moi.

Comment s'est faite la prise de pouvoir de la recherche fondamentale sur la clinique ?
Je pense que cela a commencé dans les années 1960, après la réforme de Debré, que je n'aimais pas, mais que j'admirais. Il n'était pas scientifique, mais il était un vrai visionnaire. Un jour il a dit "Moi qui ai profité de ce système plus que n'importe qui, je dis qu'il est pourri et qu'il faut le changer". Il a été le premier à comprendre que la prééminence de la clinique mènerait la France au rang d'un pays sous développé. Ensuite, des hommes comme Jean Hamburger, Gabriel Richet et Jean Bernard y ont travaillé. Ils n'étaient pas nombreux au début. Mes patrons, dans les années 1960, ont fait semblant d'intégrer la réforme Debré, alors qu'ils voulaient surtout conserver leurs privilèges. Quand ils étaient mauvais cliniciens ils prétendaient être des scientifiques, quand ils étaient de mauvais scientifiques, ils rappelaient qu'ils étaient cliniciens.
Pour ma part, je ne voulais pas entrer dans la recherche parce que le but de ma vie était de devenir professeur à la faculté de médecine. En 1965 cependant, on m'a proposé un poste d'attaché de recherche dans un laboratoire de l'Inserm, à Montrouge. J'ai demandé conseil à Joseph Huppert qui m'a intimé de refuser, compte tenu de tous mes titres et travaux, me menaçant même de me priver de son amitié si j'acceptais. A cette époque, j'avais compris que ma carrière universitaire était bouchée et j'étais démoralisé. Devant donner ma réponse à l'Inserm, j'ai expliqué que je ne pouvais pas régresser dans ma carrière et que je n'accepterais qu'un poste de chargé de recherche. Ayant absolument besoin de moi pour travailler sur les handicapés, ils m'ont immédiatement recruté au 6ème échelon. Je suis donc venu à Montrouge. J'ai été malheureux d'entrer à l'Inserm car j'avais l'impression d'être expulsé de la capitale d'une part, alors que je suis très parisien, et de l'hôpital d'autre part.
Il faut savoir qu'à cette époque, on disait que si un père avait trois fils, le plus intelligent devait être hospitalo-universitaire, le moyennement doué devait faire du privé et l'idiot n'avait qu'à entrer à l'Inserm ou au CNRS. On considérait les chercheurs de ces instituts comme des ratés, sans se soucier de la valeur réelle des gens. Il y avait pourtant des personnes d'exception à l'Inserm comme Axel Kahn, Catherine Dresch et François Kourilsky, qui auraient pu être hospitalo-universitaires mais qui ont opté pour la recherche. A cette époque, en 1968, je pensais que François Kourilsky, par exemple, devait être fou et idéaliste pour faire un tel choix.

Qu'avez-vous fait en 1968 ?
En mai 1968, je faisais de la recherche à l'Inserm. Le 13 mai, nous avons eu une assemblée générale au siège de la Fédération de l'éducation nationale (FEN), rue de Solferino, à laquelle participaient des chercheurs de l'Inserm, du CNRS et de l'INRA. J'y assistais avec une amie de la CGT, secrétaire du SNTRS qui m'a incité à prendre la parole. Je ne connaissais personne. Je n'ai pas grand souvenir de ce que j'ai dit, mais cela allait certainement dans le sens de ce que les gens pensaient et ressentaient, car la salle était silencieuse, puis, à la fin de mon intervention, il y a eu un tonnerre d'applaudissements. J'ai été élu membre du comité national des grèves de la recherche ½ heure après mon intervention et avec un très grand nombre de voix. En septembre, j'ai fait partie de la commission qui a signé, au ministère, la fin de la grève, avec Maurice Schumann. Nommé au bureau central du SNCS, j'y suis resté trois ans. J'avais toujours cotisé par sympathie pour les communistes, mais je ne militais pas, car j'ai horreur des syndicats.
Les "révolutionnaires" que nous étions voulaient se débarrasser de deux dictatures. La première était celle d'Eugène Aujaleu, qui avait des méthodes gaulliennes (je n'ai compris qu'après la mort de celui-ci qu'il était estimable et j'ai commencé à le respecter). La seconde était la dictature des hospitalo-universitaires. Je me suis engouffré dans la bataille, car j'étais à 100% une victime des hospitalo-universitaires et je voulais que nous soyons considérés comme les égaux des agrégés et des maîtres de conférences. Nous réclamions à être respectés, à pouvoir diriger des thèses et appartenir aux conseils des hôpitaux. 
Nous étions tous d'accord sur ces points, mais deux tendances se dégageaient. Celle de François Kourilsky, la tendance majoritaire, qui voulait libérer la recherche médicale de la domination des patrons et de la dictature de la clinique. Les laboratoires de l'Inserm ne devaient plus être de petits laboratoires pilotés par la clinique, il fallait donner à l'Institut le statut du CNRS et y introduire la recherche fondamentale, la recherche de la vérité. Je partageais ces idées mais je représentais également une seconde tendance, très minoritaire, car je n'étais pas d'accord sur un point très important et sur lequel, malheureusement, il n'y a pas de trace écrite. Je ne donc peux pas le prouver, mais je peux témoigner. Kourilsky proposait que l'Inserm s'appelle désormais l'Institut national de la recherche médicale (INRM). Le mot "santé" disparaissait. Ceux qui approuvaient ce changement trouvaient que le terme de santé recouvrait des domaines méprisables, comme ceux de la santé publique ou de l'épidémiologie, considérés comme des sciences de bas niveau. Ils ne voulaient conserver que la recherche de pointe, espérant qu'après mai 1968 il y aurait ainsi des prix Nobel à l'Inserm ! Je voulais que l'on conserve ce terme de "santé" et je luttais également pour qu'on introduise plus de sciences humaines à l'Inserm. J'étais vraiment très minoritaire. En fait, j'étais, sans m'en rendre compte, sur les mêmes positions qu'Eugène Aujaleu, le directeur général. Je pensais la même chose que lui tout en croyant être révolutionnaire ! J'étais en plein paradoxe, comme je l'ai toujours été dans ma vie.

Quelles ont été vos relations avec Philippe Lazar, qui était épidémiologiste ?
Je ne l'ai pas connu en 1968, mais je pense qu'il a beaucoup "dérivé" quand il était directeur général de l'Inserm. En 1982, il était très proche de mes positions. Il m'appréciait parce que je représentais les sciences humaines et la santé publique. Je suis le co-auteur de "L'enfant et sa santé", seul ouvrage en France issu d'une collaboration entre des psychiatres et des médecins de santé publique et je fais partie du Club international de pédiatrie sociale. Tout cela a intéressé Philippe Lazar pendant une certaine période. Puis, dans les années 1990, pour des raisons que j'ignore, il s'est complètement "vendu" au fondamentalisme. Il ne s'est pas vendu aux universitaires, mais il a rejoint les positions de François Kourilsky.

Comment a évolué la recherche dans les années 1980 ?
Les choses ont basculé durant les années 1980, aidées par les Assises de la recherche, avec Jean-Pierre Chevènement. Depuis 1982, c'est la recherche fondamentale qui dirige l'Inserm et non plus la clinique.
Dans les années 1970, être chef de clinique - assistant des hôpitaux comptait plus qu'avoir une maîtrise de sciences pour être recruté au CNRS ou à l'Inserm. Dans les années 1980, les choses avaient changé, les candidats qui étaient chefs de clinique ne passaient plus et il m'a même semblé qu'on ne pouvait plus entrer à l'Inserm sans posséder au moins un doctorat es sciences.
Le rêve de Debré dans les années 1960 est devenu pure réalité en 2000. L'AP-HP et l'université sont passées, comme l'Inserm, sous la dictature des fondamentalistes. La clinique est méprisée et les malades considérés comme des cobayes. Je pense qu'il faut redonner une valeur à la clinique, mais la France étant ce qu'elle est, le système étant ce qu'il est, on risque à nouveau une dictature des mandarins sur les chercheurs. Claude Griscelli, l'actuel directeur général de l'Inserm, veut le retour à la clinique mais également le retour au mandarinat. La contradiction fondamentale du système français, c'est qu'on ne peut pas donner une place à la clinique sans mandarinat.

Que pensez-vous de l'évaluation de la recherche ?
L'évaluation de la recherche n'a pas grande valeur à l'Inserm, mais elle est infiniment meilleure qu'à l'université. J'ai été membre de la commission scientifique spécialisée intitulée "système musculaire et squelettique - système nerveux central et organes des sens - psychiatrie et santé mentale". Il y avait un peu de népotisme et de piston, mais c'était tout de même sérieux. A l'université, il y a 50% de piston. L'idéal serait de pouvoir faire de la clinique sans népotisme. Ce qui est vicieux en France, c'est cette espèce de linkage entre le népotisme et la clinique, entre l'absence d'évaluation et la clinique, entre le pouvoir du patron et la clinique.
Actuellement, un médecin, même très doué, qui aime les malades, ne peut pas envisager de devenir patron s'il ne fait pas de recherche, à moins de rentrer dans un hôpital non universitaire où il bénéficiera de moins de panache et d'un salaire moins élevé. 
Je pense que nous avons besoin de la clinique et de la recherche mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi l'une doit dominer l'autre. Il faut une collaboration égalitaire entre le clinicien et le chercheur, ce qu'on n'arrive pas à concevoir en France. Un clinicien doit travailler avec des chercheurs pour que ses malades profitent des avancées de la recherche. Je pense que cela est le fondement d'une recherche vivante et Robert Debré avait raison de le dire. En revanche, il avait tort de penser qu'on pouvait être à la fois bon clinicien, bon enseignant et bon chercheur.