Yves Lévy, PDG de l'Inserm depuis 2014

Levy-Y

 cliché Le Monde.fr

Notice Wiki

Né à Casablanca, au Maroc, Yves Lévy arrive en France en 1973. Interne des hôpitaux de Paris, il obtient son doctorat en médecine en 1986 et son habilitation à diriger des recherches en 1994. Il devient chef de clinique assistant en 1989 puis maître de conférences des universités praticien hospitalier en 1992. Professeur d’université - praticien hospitalier à partir de 1996, il est chef du service d’immunologie clinique à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Spécialiste en immunologie, il travaille au sein de différentes unités de recherche de l’Inserm dès 1986. Il dirige depuis 1989 l’équipe n°16 "Développement lymphoïde normal et dans l'infection par le VIH". Yves Lévy a été vice-doyen de la faculté de médecine de Créteil (UPEC) de 2010 à 2012. Il est directeur scientifique du programme vaccinal de l’ANRS depuis 2006. Il a développé et coordonné plus de vingt essais cliniques nationaux et internationaux d’immunothérapie et de vaccinationthérapeutique et prophylactique dans les domaines de l’infection par le VIH, déficits immunitaires et maladies infectieuses. En mai 2012 il devient conseiller spécial pour la santé au cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso. Yves Lévy est nommé directeur général de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) le 11 juin 2014

Voir aussi : http://www.inserm.fr/layout/set/print/espace-journalistes/yves-levy-nouveau-president-directeur-general-de-l-inserm


'Yves Lévy, patron de l'Inserm', P. Benkimoun, Le Monde.fr, 26 juin 2014

Il en parle comme de sa "maison depuis trente ans". A bientôt 57 ans, le professeur Yves Lévy a été nommé en conseil des ministres, mercredi 11 juin, président-directeur général de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Professeur des universités, praticien hospitalier, il dirige depuis 1996 le service d’immunologie clinique et de maladies infectieuses à l’hôpital Henri-Mondor (Créteil) et, depuis 1999, l’équipe "développement lymphoïde normal et dans l’infection par le VIH" au sein de l’unité Inserm 955.

Silhouette svelte, mise soignée, élocution claire, Yves Lévy est une figure familière de la lutte contre le sida. Natif de Casablanca, au Maroc, il est arrivé en France avec ses parents en 1973 et a été naturalisé un an et demi plus tard. Après avoir renoncé à se tourner vers sa "passion", la littérature, il s’est orienté vers la médecine et a soutenu parallèlement une thèse de sciences en immunologie. Il s’est engagé tôt dans le combat contre le sida, après la fin de son internat, en 1986, à l’époque où l’infection par le VIH se répandait. Au sein de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites (ANRS), il a été chargé, en 1993, des programmes de thérapeutiques innovantes, avant de coordonner la recherche vaccinale contre la maladie à partir de 2000.

La désignation du professeur s’est faite selon une procédure jusque-là inédite, prévue dans la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche, dite loi Fioraso. Après appel à candidatures, six chercheurs ont été auditionnés par un comité d’évaluation composé des directeurs de l’administration centrale de chacun des deux ministères de tutelle de l’Inserm – santé et enseignement supérieur – et de deux personnalités, Edouard Couty, conseiller maître à la Cour des comptes, et Alim-Louis Benabid, prix d’honneur de l’Inserm en 2008. Les deux ministres de tutelle, Marisol Touraine et Geneviève Fioraso, ont ensuite choisi le futur PDG de l’Inserm sur la base de leur rapport. Enfin, la décision a été entérinée après audition du Sénat et de l’Assemblée nationale par les commissions compétentes au sein des deux institutions.

RÉTICENCES

Or, la désignation d’Yves Lévy a soulevé des questions et des réticences exprimées au sein des deux commissions parlementaires, qui ont cependant approuvé ce choix, mais aussi de la part de certains chercheurs. Le fait que la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche ait choisi celui qui fut son conseiller a fait s’interroger la députée écologiste Isabelle Attard sur un potentiel conflit d’intérêts. L’élue reconnaissait toutefois que la règle qui interdit aux membres des cabinets ministériels de travailler pour les entreprises relevant du domaine de compétence de leur ministère ne s’applique pas à la fonction publique. Yves Lévy a quant à lui fait valoir qu’il est le premier président d’un organisme de recherche à ne pas avoir été directement nommé par le ministère de tutelle.

La sénatrice du Val-d'Oise Dominique Gillot évoquait un possible problème d’une autre nature : "L’Inserm est membre du groupement d’intérêt public que constitue l’Institut national du cancer (Inca), présidé par la professeure Agnès Buzyn, votre épouse à la ville. Que vous siégiez tous les deux au conseil d’administration de l’INCA ne vous expose-t-il pas au soupçon de conflit d’intérêts, notamment dans l’allocation des financements issus des investissements d’avenir entre l’Inserm et l’Inca, qui collaborent au sein de l’Institut thématique multi-organismes (ITMO), consacré au cancer ?".

Sur ce plan, Yves Lévy répond : 'Comme celui de l’Inserm, le budget de l’Inca est décidé en amont au niveau ministériel et aucun des dirigeants de ces instituts ne peut modifier le budget de l’autre organisme et son affectation.'

"VISION INTERNATIONALE"

Certains scientifiques, qui n’ont pas souhaité s’exprimer publiquement, mettent en cause les qualités de chercheur d’Yves Lévy, l’accusant d’avoir "flatté le tableau de ses états de service" lors des auditions parlementaires. "Il n’a jamais dirigé d’unité de recherche Inserm", affirme l’un d’entre eux. Un point que contredit Yves Lévy : "En 2010, j’ai pris la suite de Jacques Banchereau à la tête de l’unité 899 de l’Inserm à Dallas (Texas), et ce jusqu’en octobre 2012, où j’ai rejoint le cabinet de Geneviève Fioraso. Quant à l’équipe que je dirige au sein de la grande unité 955 de l’Inserm, elle a une taille comparable à celle d’autres unités Inserm".

De plus, dans le cadre des premiers projets financés par le grand emprunt, Yves Lévy est à la tête d’un "laboratoire d’excellence" consacré à la mise au point de vaccins contre le VIH, le virus de l’hépatite C et la tuberculose. Un "labex" constitué d’un réseau de 17 équipes et regroupant 150 chercheurs.

Pour le professeur Jean-François Delfraissy, directeur général de l’ANRS, qui le qualifie d’ami, "Yves Lévy est un vrai grand professionnel de la recherche et possède une vision internationale. Quand on lui confie un projet, il le mène jusqu’au bout". Et d’ajouter : "S’il n’y avait pas eu Yves, l’ANRS n’aurait pas le programme national de recherche vaccinale contre le VIH dont elle dispose aujourd’hui".

Un compliment sur l’action menée par le passé que l’intéressé commente ainsi : "Face au sida, il nous fallait comprendre la maladie et ses mécanismes pour espérer soigner les malades. Cette combinaison illustrait le lien consubstantiel entre recherche et clinique". Une interaction qu’Yves Lévy considère comme un principe directeur pour réaliser les objectifs de l’Inserm.


Entretien avec Yves Lévy, PDG de l’Inserm, président d’Aviesan et intervenant lors du dernier conseil stratégique des industries de santé (CSIS)

Propos recueillis pour Science & Médecine (26, 7-8 2015) par Charles Muller

Les sciences de la vie et de la santé ont connu une évolution rapide depuis vingt ans, quels sont pour vous les exemples les plus marquants de cette transformation ?

En une génération, chercheurs, médecins, acteurs de santé et patients ont vécu une transformation radicale des méthodes et des concepts en biomédecine. Cette révolution scientifique et technologique a peu de précédents, et elle s’accélère depuis quelques années. Nous savons séquencer en routine la partie codante du génome (exome), mais il reste à découvrir un grand nombre de protéines associées dont les fonctions sont inconnues. Les identifications de biomarqueurs et de cibles thérapeutiques vont demander encore des investissements considérables, d’autant que nous sommes déjà à l’ère du post-génomique (transcriptome, métabolome, glycome, lipidome, etc.). Les données quantitatives accumulées sur les systèmes biologiques permettent la modélisation du vivant : les méthodes d’intégrat ion de ces données multiéchelles couplées aux technologies de production de cellules auront un impact sur la conception des médicaments et des traitements, sur la prédiction in silico* des réponses aux drogues, sur le criblage  de molécules, et, au-delà, sur le vaste champ de la biologie de synthèse. L’incroyable plasticité fonctionnelle des cellules et la capacité de reprogrammer des cellules souches totipotentes représentent aussi des avancées essentielles. Plus récemment, la technologie CRISPR/Cas9 ouvre la porte à l’"editing" du génome, c’est-à-dire à sa manipulation par la réécriture du matériel génétique.

Le déluge de données massives - Big Data - forme-t-il un enjeu à part entière ?

Le Big Data est en effet devenu un enjeu technologique central. En santé publique, l’analyse des données est au coeur de l’organisation du parcours de soins et de prévention : nous l’avons vu dans la récente loi de santé, avec la mise en place du Système national des données de santé (SNDS). À ces données structurées s’ajoute la gestion d’informations numériques de nature très diverse ("omiques", échantillons biologiques, imagerie, cohortes, population), et aussi des données privées issues des applications et capteurs numériques de bien-être utilisés par des personnes de plus en plus connectées et attentives à leur santé.

Quelles en seront les conséquences pour la médecine, et les patients ?

Nos découvertes et leurs applications dessinent une médecine d’un genre très différent de celle qui nous est familière. Nous allons vers une médecine alimentée par la recherche fondamentale, multidisciplinaire et translationnelle, une médecine prédictive aussi bien que reconstructive, une médecine de précision, miniinvasive et à haut ciblage, une médecine embarquée, téléportée, une "e-médecine" qui intègre les avancées du numérique et de la robotique. Pour le patient, la principale conséquence de ces évolutions est une médecine individualisée, dite aussi personnalisée ou de précision. Nous le voyons déjà avec les progrès considérables réalisés ces dernières années en oncologie : chaque tumeur a sa propre signature, notre définition du risque, du diagnostic et du traitement n’est plus la même.

Le lien entre la recherche fondamentale, la recherche translationnelle et l’application clinique s’en trouve-t-il modifié ?

En raison de l’essor de la technologie et de la médecine fondée sur la preuve scientifique, la division entre recherche fondamentale et appliquée est définitivement artificielle. La médecine translationnelle n’est pas un continuum qui va de la bonne idée abstraite en laboratoire à l’application concrète au lit du patient, mais un phénomène non linéaire, avec des allers et retours, des imprévus, parfois aussi des impasses. Ce qui pose l’enjeu de la prise de risque nécessaire dans le financement de cette recherche.

Ces évolutions impliquent-elles de repenser la chaîne de l’innovation ?

Nos stratégies doivent reconnaître la complexité et l’autonomie de l’innovation en santé. La confusion entre politique de R&D et innovation peut être problématique : on a parfois tendance à tirer au maximum la recherche vers son volet finalisé, alors qu’il faut surtout financer une bonne recherche, d’une part, et créer de bonnes conditions d’innovation et de valorisation, d’autre part. Il nous faut aussi inventer un modèle économique fondé sur des partenariats entre la sphère publique et le privé. La médecine est partagée entre recherche académique et partenaires industriels, sachant que l’innovation est issue de plus en plus de petites biotechs ou starts up, créées à partir de la recherche académique, puis reprises par l’industrie. S’y ajoutent les industriels capables de collecter des données, car le domaine de la santé ne sera plus la seule affaire des acteurs du médicament, du diagnostic, du dispositif ou de l’instrumentation.

Cette nouvelle biomédecine ne change-t-elle pas la manière dont nous mesurons les bénéfices liés à l’innovation ?

L’irruption de la médecine de précision pose effectivement le problème de l’évaluation de l’innovation. On va traiter des sous-types de pathologies et des sous familles de malades, avec souvent des bénéfices limités sur des populations restreintes. Comment assume-t-on les coûts de l’innovation jusqu’au terme de son parcours ? Et qui décide du bénéfice ? Il faut garantir un équilibre entre les économies à court terme pour l’Assurance maladie, d’une part, les impacts sociaux et la reconnaissance du progrès lié à un nouveau médicament, d’autre part. Avec des pathologies plus ciblées, ou avec des situations d’urgence comme l’épidémie d’Ebola, se pose aussi la question des essais pilotes. Il devient illusoire d’organiser des essais cliniques de phase III pour des cibles à très faible démographie. La capacité d’innovation en recherche clinique implique le développement d’essais adaptatifs, permettant de répondre à la question d’un bénéfice potentiel d’un nouveau traitement.