Le neurochirurgien qui ne dort pas

PAUL BENKIMOUN, Le Monde 18 mai 2000

Il revient tout juste d'Australie et des Etats-Unis. Son agenda indique un prochain déplacement à Turin, en Italie. Ses activités scientifiques le conduisent à arpenter aussi bien les couloirs d'aéroport que ceux de son service hospitalier. Et pour cause. Le professeur Alim-Louis Benabid est une sommité internationale de la neurochirurgie qui a mis au point une méthode de traitement de la maladie de Parkinson par stimulation électrique. Il a beau être un infatigable voyageur - le décalage horaire ne semble avoir aucun effet sur lui -, Alim-Louis Benabid revient toujours à Grenoble, la ville où il a vu le jour, le 2 mai 1942. « Je suis né à 150 mètres d'ici, explique-t-il, désignant le bâtiment A dans l'hôpital Nord, à La Tronche. Mon laboratoire est installé dans le bâtiment B, où existait autrefois également une maternité. » Et le laboratoire, c'est une bonne partie de la vie du professeur Benabid. En 1978, il est nommé « professeur de médecine et de chirurgie expérimentales et comparées », une discipline héritée de Claude Bernard qui vise à comprendre les pathologies à partir de l'expérimentation. « C'est parfois une voie d'attente, qui permet de faire accéder un médecin au rang de professeur quand il n'y a pas de poste disponible, reconnaît-il, mais cela correspondait exactement à ce que je souhaitais. » En effet, lui qui a mené de front études de médecine et doctorat ès sciences physiques peut ainsi monter un « embryon de laboratoire », sous les yeux bienveillants de son patron, le professeur Jacques de Rougemont, et du doyen de la faculté de médecine de Grenoble, le professeur Roger Sarrazin. Pourtant, lorsque, peu de temps après, il prend l'avis du professeur Paul Vigné, biochimiste, celui-ci lui déclare sans ambages : « Partez si vous ne voulez pas mourir d'anémie. A trente-six ans, vous êtes presque trop vieux ! »

Alors, en 1980, il demande un congé sabbatique d'un an et, sur les conseils de Jacques Glowinski, titulaire de la chaire de neurobiologie au Collège de France, il s'envole pour San Diego, en Californie. Il est accueilli au Salk Institute, dans le laboratoire de « neuropharmacologie préclinique » dirigé par Floyd Bloom, devenu depuis le rédacteur en chef de la prestigieuse revue américaine Science. Son épouse, biologiste, trouve un point de chute dans la même université. « Ça a été une année idyllique. Le matin, l'un des chercheurs, George Siggins, m'emmenait faire du surf. Je dois dire que mes performances étaient modestes. George est un homme étonnant qui a longtemps hésité entre la recherche et la chanson. Il a d'ailleurs chanté avec Joan Baez. » Pour autant, ce ne sera pas une année de farniente pour Alim-Louis Benabid. Il complète sa formation dans plusieurs domaines (électrophysiologie, neurophysiologie et biologie moléculaire) et il fait sienne la conception d'un laboratoire combinant des orientations de recherche multiples. Revenu en 1981 à Grenoble, il choisit deux orientations utilisant la stéréotaxie, c'est-à-dire le repérage des structures cérébrales en trois dimensions : le traitement neurochirurgical de la douleur et les biopsies (ou prélèvements) de tumeurs cérébrales, qui requièrent l'utilisation d'électrodes pour pratiquer une stimulation électrique cérébrale profonde. Il décide de conjuguer ses efforts avec ceux des chercheurs grenoblois impliqués dans les applications physiques de l'imagerie médicale : Pierre Servoz-Gavin, Michel Decorps et Jean-Louis Leviel. En 1986, ils font acte de candidature auprès de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) pour créer une unité de recherche. C'est chose faite le 1er janvier 1988. A l'instar du laboratoire de Floyd Bloom, « une véritable ruche qui intégrait les aspects neuropharmacologiques dans une perspective médicale », cette première unité de l'Inserm dirigée par le professeur Benabid, l'unité 318, aura comme thème de recherche « Neurobiologie préclinique » et celle qui lui succédera en juillet 1999 sera baptisée « Neurosciences précliniques ». Cinq ans durant, les efforts de l'équipe portent sur la biologie des tumeurs, la douleur et l'électrophysiologie, les mouvements anormaux et des structures cérébrales situées dans la région du thalamus, appelées les noyaux gris centraux, et les applications de la résonance magnétique nucléaire en neurobiologie. En 1995, à la demande des chercheurs, l'unité est scindée : l'unité 318 poursuit sa route sous la conduite d'Alim-Louis Benabid, tandis que Michel Decorps prend la tête de la nouvelle unité 438, consacrée à la « résonance magnétique nucléaire bioclinique ». Le grand bouleversement va être lié à la maladie de Parkinson. Il y a plus de vingt ans, le seul traitement pour les mouvements anormaux qu'entraîne cette maladie dégénérative des noyaux gris centraux était neurochirurgical : on sectionnait une partie du thalamus. L'arrivée au début des années 1980 de la L-dopa, un médicament aux effets spectaculaires, semble reléguer la chirurgie du Parkinson au musée de la médecine. Pourtant, après une quinzaine d'années, il apparaît que, passé la période de « lune de miel » avec la L-dopa, les symptômes réapparaissent, avec des effets secondaires du médicament. D'où, par un mouvement de balancier, un retour vers la neurochirurgie, en l'occurrence, la stimulation électrique intracérébrale à haute fréquence.

L'équipe d'Alim-Louis Benabid y travaille en pionnière. Le principe du traitement est mis au point : deux électrodes sont introduites sous le thalamus, les impulsions électriques provenant d'un stimulateur implanté sous la clavicule ( Le Monde daté 2-3 avril). Le premier malade est opéré en janvier 1993. L'intérêt de ce traitement, qui ne s'adresse pour l'instant qu'aux parkinsoniens chez qui le traitement médicamenteux n'est plus efficace, est à présent internationalement reconnu. « Nous ne pouvons actuellement opérer que vingt-cinq patients par an et seulement trois autres équipes pratiquent cette intervention en France, se désole le professeur Benabid . Il faudrait opérer mille malades par an. » La liste d'attente de deux cents malades prévoit un délai de huit ans entre l'inscription et l'intervention... C'est pourquoi ce médecin farouchement attaché au secteur public et classé à gauche presse les responsables politiques de résoudre la contradiction entre le budget global de l'hôpital et la prise en charge des malades parkinsoniens (le matériel implanté a une valeur de 100 000 francs à 120 000 francs). Quitte à hérisser les responsables gouvernementaux.

Si ses activités scientifiques sont exceptionnelles, sa vie familiale ne l'est pas moins. Son père était venu d'Algérie à Grenoble pour faire ses études de médecine. Il y rencontre une Savoyarde, étudiante en biologie, qui partagera son existence pendant cinquante-cinq ans. « Ils sont morts récemment, à dix jours d'intervalle », confie Alim-Louis Benabid, qui a, lui aussi, rencontré sa femme, biologiste, lors de ses études de médecine à Grenoble. Son père souhaitait l'appeler « Halim », ce qui signifie « le clément », mais l'employé d'état civil a opté pour une autre orthographe de son prénom. Pendant la seconde guerre mondiale, le docteur Benabid père va soigner, avec constance, les maquisards du Vercors. En 1946, la famille Benabid, qui s'est enrichie d'un deuxième garçon, part s'établir en Algérie. Dix ans plus tard, elle revient à Grenoble, mais, en 1958, le père d'Alim-Louis Benabid retraverse la Méditerranée. Il rejoint le FLN et la wilaya 3, dont il devient le médecin. Il est fait prisonnier au cours de l'opération « Jumelles », en juillet 1959. Les hommes de la DST qui l'interrogent lui épargnent la torture mais veulent élucider un mystère : pourquoi cet intellectuel disposant d'une vaste culture aussi bien française qu'arabe et dont les enfants sont catholiques est-il allé au maquis ? Le fait qu'il soit apparenté à Ferhat Abbas, le président modéré du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), ne suffit pas à tout expliquer. Libéré, le père d'Alim-Louis rejoint le GPRA, à Tunis, occupant le secrétariat à la santé. Mais il abandonnera ses activités politiques au lendemain des accords d'Evian en mars 1962.

Alors, s'il se sent parfaitement intégré à la culture française et n'a jamais senti que ses racines se trouvaient de l'autre côté de la Méditerranée, Alim-Louis Benabid garde des liens affectifs avec l'Algérie. Le chercheur grenoblois éprouve des obligations vis-à-vis de ce pays, et surtout en regard de l'isolement dans lequel se trouvent les médecins et les intellectuels algériens, « qui se sentent plus binationaux que partout ailleurs ». Au début du mois de mai, il se trouvait à Alger, qu'il connaît bien, pour participer aux premières rencontres médicales franco-algériennes, mises sur pied par l'Association médicale franco-maghrébine. « Ce pays mérite notre aide », plaide ce professeur qui suit avec attention les nouvelles tentatives de démocratisation. Tout au moins dans le temps que lui laissent ses multiples activités. « C'est un incroyable bosseur, explique, admiratif, le docteur Marc Peschanski, directeur de recherche à l'Inserm, à Créteil (Val-de-Marne) . J'ai eu l'occasion d'intervenir à Grenoble lors d'une réunion scientifique. Alim-Louis Benabid est arrivé un peu avant mon topo en fin de matinée. Auparavant, il avait commencé sa journée en salle d'opération et était ensuite passé dans son unité Inserm. Il a assisté à mon exposé et à la moitié du déjeuner à mes côtés, puis est parti à la faculté de médecine où il enseigne la biophysique... » Naturellement, le professeur Benabid regrette de ne pas consacrer assez de temps à ses proches : à sa femme, qui est directrice du département de biologie au Centre d'études nucléaires à Grenoble, à son fils, Christophe, réalisateur de télévision (le magazine « Cellulo », consacré au dessin animé, sur La Cinquième) ou sa fille, Laurence, médecin elle aussi, qui accomplit depuis un an des missions pour Médecins sans frontières (Niger, Timor, Kosovo). Cependant, il a un secret pour mener de front autant d'activités : il n'a besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Cela peut aider.

Copyright © 2022 Histrecmed