• Entretiens

Entretien avec Bernard Swynghedauw 

(S. Mouchet, J-F Picard, 2 fév. 2017. Texte revu et amendé par l'intéressé)

 Swynghedauw
DR

Les débuts d'un médecin attiré par la recherche

Je suis né avant la guerre, à Lille dans une famille de médecins. Mon grand-père maternel était médecin de campagne et j'avais un grand oncle chirurgien connu, Pierre Swynghedauw, qui a donné son nom à un hôpital de Lille. J'ai passé ma jeunesse dans le Nord (successivement à Lille, Bergues, Béthune puis Amiens). En 1940 nous avons évacué, comme beaucoup de nordistes et nous nous sommes retrouvés en montagne à Passy où mon père qui était phtisiologue avait trouvé un emploi dans un sanatorium. J'ai fait mes études de médecine d’abord à l’Ecole de médecine d’Amiens, ensuite à la fac de médecine à Paris, j’ai été successivement externe (1956-1959) puis interne des hôpitaux de Paris (1960-1966). J'ai choisi la cardiologie, un peu par hasard et j'ai terminé mon internat chez Jean Lenègre à l'hôpital Boucicaut. En 1959, j'ai commencé à travailler au laboratoire de Jean-Louis Beaumont avec une interruption due au service militaire effectué à l'hôpital Villemain. J'ai été l'un des premiers à faire des dosages de triglycérides, ce qui m'a permis de soutenir ma thèse de médecine sur les hyperglycéridémies en médecine interne (1966).

Physiologie et biologie moléculaire

A la fin de mon internat en 1966, je suis devenu chercheur à l’Inserm. C’était relativement facile à l’époque, surtout pour un ancien interne. J’avais été séduit par un exposé de Pierre-Yves Hatt, un vrai marginal dans un milieu cardiologique hyper fermé à l'époque, les pointures d‘alors en cardiologie étaient Lenègre bien sûr, Paul Milliez, Yves Bouvrain ou Pierre Soulié.  Hatt m’a donc pris dans son unité de recherche 'Pathologie cardiovasculaire' et j’ai quitté Boucicaut pour l’hôpital Léon-Bernard à Limeil-Brévannes. Là, j'ai trouvé de bonnes conditions de travail. En tant qu'assistant, tous les matins j'assurais une fonction hospitalière dans un service de chronique où j'étais en charge d’une salle de malades âgés, ce qui me permettait de conserver une activité clinique à laquelle je tenais beaucoup. L'après-midi, j'étais à la paillasse. Hatt, un morphologiste qui était l’un des pionniers de la microscopie électronique du myocarde, m’y laissait une grande liberté. Progressivement, au fur et à mesure que le labo m’occupait davantage, mon activité clinique s’est amenuisée. On avait des techniciens, des moyens et je me suis lancé à fond dans la recherche. C'est là que j'ai appris les métiers de la recherche et j’ai été animalier, technicien, secrétaire, physiologiste, biochimiste, biologiste moléculaire (l’un des premiers pour le myocarde, sinon le premier, tout au moins en France), dépanneur de frigo, plusieurs fois organisateur de congrès ou de colloques, maçon, électricien (les services généraux étaient presqu’inexistants), administrateur, enseignant en biochimie à la fac. de Créteil où j'ai pondu un cours de thermodynamique, chargé de la formation permanente des cardiologues, conférencier devant les labos pharmaceutiques, organisateur de missions, etc.

Recherches sur le myocarde

A l'époque, la recherche de base sur le myocarde était pratiquement inexistante en France. J'ai publié les premiers papiers sur les messagers ARN du cœur ('Etude de certains enzymes du tissu myocardique dans l'insuffisance cardiaque due à une anoxie aigüe chez le lapin'. Arch Mal Cœur, 1967) et je me souviens que mon premier papier a été accepté sans aucune discussion, il n'y avait personne pour le relire. En fait, au début je faisais de la physiologie et c'est ainsi que je revendique d'avoir introduit la biologie moléculaire dans la physiologie, ce que l'on appelle aujourd'hui de la physiologie moléculaire (ce qui est absurde !). Mais petit à petit le niveau des publications s'est amélioré. Je me souviens très bien de mes premiers papiers en anglais en 1972-73 dans les tout nouveaux Cardiovascular Research et Journal of Molecular and Cellular Biology et aussi de mon premier congrès à l’étranger à Bratislava. A l'époque personne ne publiait en anglais, les revues de base en recherche étaient 'Pathologie et Biologie' et la 'Revue française d’études cliniques et biologiques'. Quand je suis arrivé chez Pierre Yves Hatt, mon apport majeur a probablement été de promouvoir, avec lui, les publications en anglais dans des journaux à 'impact factor' élevé. Mais on me le reprochait : "publier dans une langue étrangère... forcément avec un tel nom!". La résistance du milieu cardiologique contre l'anglophonie a été longue, le bulletin officiel de la Société Française de Cardiologie (Archives des  maladies du cœur et des vaisseaux) longtemps présidée par Jean Lenègre n'est devenu anglophone que tout récemment sous la pression des nouvelles générations avec 'Archives of Cardiovascular Diseases'. Même Lenègre ne publiait qu'en français, ce qui ne l'a d'ailleurs pas empêché de décrire les troubles de la conduction auriculo-ventriculaire, une maladie très fréquente en gérontologie, la « maladie de Jean Lenègre ». La même résistance existe encore à l’Académie nationale de médecine dont le Bulletin est toujours en français !

Les triglycérides et les facteurs de risque de l’athérosclérose

Initialement, mes recherches concernaient l’athérogenèse, c’est-à-dire la formation de plaques à l’intérieur de la paroi des artères et, plus spécifiquement le rôle des triglycérides circulants dans la genèse de cette affection. La cholestérolémie était un facteur de risque bien documenté. Nous avons été parmi les premiers en France avec JR Claude et JL Beaumont à mesurer les triglycérides circulants de façon systématique et à identifier les hyperglycéridémies comme étant un facteur de risque lié au diabète et ainsi à faire entrer cette mesure dans la pratique quotidienne du médecin, ce qu’elle est toujours.

Les événements de 1968

Le labo avait aussi un versant néphrologique dont s’occupait mon ami Jean-Pierre Bonvalet qui a comme moi amené la physiologie à s'intéresser aux molécules. Lui et moi étions du même bord, politiquement parlant, et nous avons été tous deux d'actifs 'soixante huitard'. Pourtant, les événements me sont tombés dessus de manière un peu imprévue. Pendant mes études de médecine j'avais bien fait du syndicalisme, mais en 1968 j'avais 33 ans, et c’était le passé. Mais un jour, un de mes anciens copains de la 'Jeunesse Étudiante Chrétienne' (JEC), Claude Poyart, m’a téléphoné pour me dire : “ dis donc Bernard, on y va? On pourrait être utile avec notre expérience de syndicalistes ”. Donc j’y suis allé à fond et Dieu sait que je me suis bien amusé. Le Quartier Latin était une extraordinaire chaudière. On se faisait aborder dans les couloirs de la Sorbonne par d’incroyables personnages qui lisaient des poèmes, déclamait des déclarations des droits de l’homme révisées, etc… J’en garde un grand souvenir de liberté, de créativité. Sans trop d'illusions et avec d’autres, nous avons fondé les 'Travailleurs scientifiques de la recherche biomédicale' (TSRBM) dont j’ai été le secrétaire et qui a rapidement été récupéré par la CFDT. J'ai milité au Syndicat général de l'Education nationale (SGEN-CFDT) recherche et pendant que je vendais 'Témoignage chrétien', tandis que Jean-Pierre qui était militant communiste vendait 'Clarté'. C'est ainsi qu'au printemps 68, j'ai passé deux mois entre commissions et assemblées générales. On a fondé une inter syndicale où figuraient Philippe Lazar du 'Syndicat national des chercheurs scientifiques' (SNCS) et François Kourilsky du SGEN. Nous sommes allées en délégation chez le ministre de la recherche de l’époque, Maurice Schumann pour négocier, avec sucés d'ailleurs, la présence d’élus dans les commissions scientifiques de l'Inserm. A l'époque, il n'y avait en effet dans les commissions que des patrons-chefs de service nommés. Ce nouveau statut a profondément modifié le fonctionnement de l'Inserm. L'autre grand thème de la CFDT était le statut commun techniciens chercheurs que j'avais rédigé (j'en ai gardé une copie dans mes archives). Mais les années suivantes, ce projet de statut a provoqué une vraie bagarre entre le SGEN et le SNCS qui n'en voulait pas. J'ai gardé une photo de Lazar, Kourilsky et moi-même prise à l'époque de l'intersyndicale. Plus tard, Lazar est devenu un directeur de l'Inserm, un grand directeur je peux en témoigner, et François Kourilsky celui du CNRS. Quant à moi, les événements de mai 68 m’ont coûté ma nomination comme médecin des hôpitaux. Le doyen de Créteil, Beaumont en l’occurrence, avait en effet juré : “ Swynghedauw, jamais !”. C’est en grande partie la raison pour laquelle je suis resté à l’Inserm, et je ne le regrette pas, et c'est probablement aussi celle pour laquelle je n'ai pas été élu à l’Académie de Médecine où des vieux patrons m'ont étiqueté 'pseudo communiste' et où j'ai simplement accepté de devenir correspondant, sur le tard, et je le suis resté.

De la fac des Saints-Pères à l'hôpital Lariboisière

En 1972, après d’âpres négociations j’ai trouvé un labo libre à la Faculté de médecine des Saints-Pères et j'ai fondé ensuite l'unité Inserm U 127. J'ai dû arrêter mon activité clinique, ce que je n’ai toujours pas digéré. En fait, je suis toujours resté viscéralement médecin mais quand nous sommes passés à Lariboisière en 1975, il était trop tard pour refaire de la clinique. Certes, je continue aujourd'hui à aller tous les jeudis au staff de cardiologie, pour écouter parler de malades, mais c'est à partir de ce moment là que je me suis entièrement consacré à la recherche basique.

En 1974 j'ai soutenu une thèse ès sciences sur 'les protéines contractiles du myocarde dans l'hypertrophie cardiaque expérimentale et humaine' sous la direction d’Edouard Coraboeuf, l’un des fondateurs de l’électrophysiologie cardiaque, devenu par la suite un grand ami et mentor. J'ai donc pris la direction de l'U. 127 qui comptait une quarantaine de personnes et avec mes consœurs Ketty Schwartz et Lydie Rappaport, nous avons mis en place une direction tournante, ce qui nous a d'ailleurs valu de passer pour de dangereux gauchistes. A l'époque, le directeur de l'Inserm, Constant Burg, avait créé un système d'évaluation des papiers scientifiques (le tableau de bord fondé sur des journaux à fort Impact Factor) qui nous a permis de devenir rapidement un labo phare en cardiologie. Ce dispositif d'évaluation scientifique était d'autant plus important que le niveau des publications en cardiologie en France était assez bas. Quand on passait un papier dans les 'Archives du cœur', on était contents! Avec Ketty Schwartz, nous avions compris qu'il fallait publier en anglais dans les grandes revues à comités de lecture. Il y avait d'autres labos en cardiologie à Marseille, à Bordeaux, mais sans exagérer je crois que le notre était sur le dessus de la pile. Puis dans les années 1980 à l'époque de Lazar, nous avons bénéficié du dynamisme de la commission scientifique de l'Inserm 'Systèmes cardiovasculaire, respiratoire, rénal et urinaire, hémostase : physiologie, physiopathologie, pharmacologie, recherche clinique'.

La cardiologie moléculaire

Nous avons été parmi les premiers, sinon les premiers à appliquer à la cardiologie les techniques de biologie moléculaire (Southern Blot, PCR, etc.). En 1970, avec une bourse Inserm j'ai pu effectuer un stage de 6 mois en Angleterre chez Samuel V. Perry (University of Birmingham), l’un des pères de la biochimie des protéines contractiles du muscle. J’y ai à la fois perfectionné mon anglais, établi de solides amitiés avec des scientifiques et appris de nouvelles techniques qui m’ont permis par la suite d’avoir un papier – décisif pour ma carrière - dans Nature.

Avec mon équipe, nous avons pu ainsi étudier l’insuffisance cardiaque secondaire au remodelage cardiaque et notre apport majeur a été la mise en évidence de la plasticité moléculaire du myocarde sous l’effet d’une surcharge mécanique. Grâce à des modèles animaux, nous avons mis en évidence de changements qualitatifs dans l’expression génétique du myocarde, ce qui a permis d’expliquer en termes moléculaires, le processus par lequel ce muscle adapte son économie (au sens thermodynamique de ce terme) aux nouvelles conditions de charge imposées. La première molécule ciblée a été la myosine myocardique qui existe sous forme de plusieurs isoformes d’activité ATPasique différente. Il y a dans l’hypertrophie cardiaque changement d’expression des isoformes et, dans le ventricule, expression d’une forme à activité ATPasique lente (Lompre A M, Schwartz K, D'Albis A, Lacombe G, Thiem N V, Swynghedauw B. 'Myosin isoenzyme redistribution in chronic heart overloading'. Nature 282:105-7, 1979). Par ailleurs il y a diminution de l’expression de l’ATPase du reticulum sarcoplasmique (publication avec AM Lompré) et changements de la Na-KATPase membranaire (publication avec L. Lelièvre) . D’autres faits nouveaux ont été découverts : l’allumage des oncogènes au début d’une surcharge, le premier modèle transgénique cardiovasculaire et le système aldostérone myocardique. Puis, à partir du milieu des années 1990, nous avons travaillé sur certaines analyses du système cardiovasculaire, grâce à la mise au point d’un modèle transgénique de souris et la création de logiciels d’analyse. Des programmes qui ont été ensuite largement appliqués à la physiologie humaine. Les applications cliniques ont posé des problèmes. Le changement des isomyosines n’existe pas dans les ventricules des gros mammifères, et chez l’homme entre autre, mais seulement dans les oreillettes, en revanche le ralentissement de la vitesse initiale de contraction s’explique par des modifications des protéines membranaires et en particulier par les changements du réticulum sarcoplasmique.

Le remodelage cardiaque est en partie réversible en diminuant la précharge grâce en particulier aux inhibiteurs de l’enzyme de conversion, combinés aux β-bloquants et à la spironolactone, la pharmacologie cardiaque est devenue une priorité des grands laboratoires pharmaceutiques. Ainsi, grâce à Inserm-Transfert nous avons collaboré avec l’industrie. 30% environ de nos programmes de recherche ont eu trait à des contrats avec l’industrie pharmaceutique, Roussel UCLAF, Nativelle, Bayer et Boehringer (inotropes), SERPA, UPSA, Searle puis Pharmacia avec lequel nous avons une très longue et fructueuse collaboration sur l’aldostérone. D'autre part, nous avons su préserver d'étroites relations avec la clinique, notamment avec les services de médecine et de chirurgie cardiaque de Philippe Coumel, Pierre Maison-Blanche et plus récemment Philippe Ménasché à Lariboisière. Enfin nous avons pu constituer un véritable réseau international dédié à la recherche sur la cardiologie moléculaire.


Regard rétrospectif

 

Ma vie professionnelle s’est achevée en beauté par un article dans 'Circulation' sur un sujet nouveau que j’avais lancé totalement différent de la cardiologie moléculaire, les analyses temps/fréquence instantanées. Je voulais me prouver à moi-même que je pouvais me renouveler par un Physiological Review (the best of the best) résumant un peu tout ce que j’avais fait sur le remodelage cardiaque et par un bouquin essayant de réconcilier la clinique et la recherche sur l’insuffisance cardiaque. Mais je m'interroge sur le fait d'avoir choisi la cardiologie moléculaire comme sujet de recherche. Au fond, je me dis que l'une des raisons est que ce concept sonnait bien, les mots faisaient "joli"! Mais la biologie moléculaire était-elle le meilleur outil pour la cardiologie? Aujourd'hui, on s'aperçoit que les nouvelles techniques d'imagerie issues de la physique, TEP, IRM, ont probablement plus d'importance. De même, si l'on considère l'Inserm, n'y consacre t-on pas trop d'importance à la molécule et à la génétique, selon un phénomène de mode, et pas assez à l'épidémiologie? Les grandes enquêtes auxquelles l'Inserm a participé (comme celle de Pierre Ducimetière avec 'Monica' sur les maladies cardiovasculaires) devraient probablement tenir une plus grande place à l'Inserm. Elles relèvent d'une discipline majeure, mais qui demeure marginale. De même, on nous bassine avec les maladies rares, mais les deux grandes maladies dégénératives en France restent les maladies cardio vasculaires et le cancer, auxquelles il convient d'ajouter les maladies neuro dégénératives identifiées aujourd'hui comme l'une des grandes causes de mortalité. Les démences représenteraient probablement la moitié de la mortalité en France (cf. le rapport de Joël Ménard sur Alzheimer).

L’une de mes fiertés est d’avoir hébergé et/ou formé un grand nombre de médecins ou scientifiques qui ont ensuite formé le socle de recherche cardiologique en France : d’abord Ketty Schwartz, mais aussi Lydie Rappaport, Jean-Jacques Mercadier, Jean Léger, Jane-Lyse Samuel, Claude Delcayre, Lionel Lelièvre, Patrick Assayag, Sophie Besse, François Carré… et bien d’autres.

La médecine et l'Evolution

Lorsque j'ai pris ma retraite en 1997, j'ai entrepris certains projets personnels, notamment des randonnées, puis j'ai commencé à écrire des bouquins sur la relation entre la médecine et l'Evolution, la médecine évolutionniste. Dans ma jeunesse, alors que je préparais l'internat, j'avais fait un certificat d'ethnologie au Musée de l'homme, un endroit où il y avait une ambiance fantastique avec des gens comme André Leroi-Gouran. J'aime ce type de recherche de base et j’aime beaucoup la citation célèbre de Theodosius Dobzhansky : "Nothing in Biology makes sense except in the Light of Evolution", autrement dit, l'évolution est la base de la biologie. C'est ce que l'on hérite par hasard à la suite d'un certain nombre de mutations génétiques qui répondent à une nécessité (cf. le célèbre livre de J. Monod, 'Le hasard et la nécessité'). En fait, la vision darwinienne de la biologie est assez largement étrangère à l'esprit français. A ma retraite j'ai écrit quelques bouquins sur l'Evolution perçue sous l'angle de la médecine, d'abord en cardiologie avec la mécano transmission où une force physique se transforme en signal biologique. L'exemple le plus simple, c'est l'hypertrophie des muscles soumis à l'exercice physique. Ce phénomène se rencontre partout dans la nature et l'on peut par exemple observer sur les racines des arbres qui se développent dans le sens contraire du vent. En médecine, il existe bien d'autres exemples de cette mécanique génétique qui active la croissance des tissus. Cela offre une vue évolutionniste de la maladie d'Alzheimer, du cancer, etc. Dans mon livre j'évoque aussi la nutrition avec l'hypothèse du 'gène économe' à l'origine du phénomène d'obésité épidémique.

Médecine et environnement

Ces réflexions sur l'Evolution m'ont finalement amené à m'intéresser aux relations entre la médecine et l'environnement, ce qui a constitué le thème de mes derniers livres. J'y ai consacré un chapitre sur les conséquences médicales du changement climatique. C'est un des marqueurs les plus évidents des effets (et des méfaits !) de l’activité humaine sur l'environnement. La médecine doit prendre en compte les activités positives ou délétères de l'homme, d'où le titre de mon dernier bouquin, 'L'homme malade de lui même'. Aujourd'hui le facteur de mortalité ne réside plus dans les maladies transmissibles (même dans des pays comme l'Inde), mais dans les maladies non transmissibles liées à l'âge. C'est un paradoxe, on vit plus vieux, mais on rencontre de nouveaux risques. Cela m’a valu de collaborer avec Jean-François Toussaint et Gilles Bœuf, avec qui j’ai organisé deux colloques et publié deux livres. Je suis en train de préparer un bouquin sur la biologie de la sénescence. Mais il ne faut pas confondre sénescence et longévité. Alors que la longévité est définie par la génétique et est liée à une espèce donnée, le processus de sénescence n'est pas inscrit dans le génome, c'est un concept créé par l'homme. En fait, on manque de données pour faire le lien entre sénescence et Evolution. C’est peut-être un symbole que d’écrire sur ce sujet à mon âge !

Entretien avec Jean-Claude Chermann

le 2 juin 1992 à Marseille Luminy (Maurice Connat, Jean-François Picard)

Nobel-sida
De G. à D., L. Montagnier, J.-C. Chermann, F. Barré Sinoussi en 1983 (phot. Le Figaro)

A l'Institut Pasteur de Garches

J'ai fait ma thèse à l'Institut Pasteur de Garches chez Marcel Raynaud où je suis ensuite resté de 1963 à 1974. Je faisais de la rétrovirologie sur les souris. On travaillait sur les tumeurs et les leucémies murines provoquées par des rétrovirus. Ce phénomène est d'ailleurs à l'origine du National cancer program lancé par l'administration Nixon aux Etats-Unis dans les années 1970, avec l'idée de vaincre les leucémies humaines. Les NIH avaient mis le paquet dans ce programme, en vain en ce qui concerne la guérison des leucémies. En revanche, la recherche en rétrovirologie a alors abouti à la découverte de la retro transcriptase, de l'ADN complémentaire, à la caractérisation des ARN, bref à tous les éléments de la biologie moléculaire, les techniques de clonage, les plasmides, tout ce que l'on fait aujourd'hui en matière de séquençage... Moyennant quoi, ce programme cancer a abouti au milieu des années 1970 à la découverte des oncogènes. C'est-à-dire démontrer que ce qui était transformant dans un rétrovirus est un oncogène et la rétrovirologie a pris un tour tout à fait moléculaire. Désormais on mettait une LTR (séquence longue terminale répétée) dans un bout du génome du rétrovirus plus un oncogène, plus un marqueur, on transmettait ça dans les cellules et ça les transformait en provoquant des cancers de souris. Les américains qui sont de très bons virologues sont retournés à leur médecine. Pas de résultats en cancérologie. Bye bye! On passe à autre chose. A la fin des années 1970, il n'y avait plus de retro virologues capables de travailler sur des cellules, il n'y avait que des retro virologues moléculaires et voilà comment les Français ont trouvé le rétrovirus du sida et pas les Américains.

La retrovirologie

En 1971, Marcel Raynaud s'est retrouvé en compétition avec Jacques Monod pour la direction de l'Institut Pasteur. C'est ce dernier qui l'a obtenue et il a décidé de fermer le site de Garches en 1974. On a donc prié monsieur Chermann de bien vouloir se rapatrier à Paris. A ce moment là, j'avais une quinzaine de personnes au labo, on a dispersé les techniciens, sauf un technicien et un chercheur qui sont restés, dont Françoise Barré Sinoussi qui a fait son DEA et sa thèse chez moi. Françoise a donc travaillé 17 ans avec moi. On m'a proposé trois sujets de recherche, les endotoxines, les rétrovirus et les inhibiteurs antiviraux et Jacques Monod m'a demandé de choisir. Si je continuais les endotoxines j'aurai été rattaché à Anne-Marie Staub, si je continuais les rétrovirus, administrativement j'étais rattaché à Luc Montagnier et si je travaillais sur les antiviraux je serais rattaché à Daniel Blangy. Les antiviraux et les rétrovirus m'intéressaient, mais comme je suis un retro virologue qui avait été en contact avec le programme cancer, j'ai choisi la rétrovirologie. J'ai donc rencontré Montagnier en 1974 qui m'a dit qu'il n'avait pas de place dans son unité : "vous avez beaucoup de matériel à Garches. Il vaut mieux que Monod vous donne un labo en dehors de mon unité". Donc j'ai eu ce labo situé dans un bâtiment de l'autre côté de la rue du docteur Roux, en face de celui de Montagnier, puis ensuite on m'a fait venir dans les anciens locaux du bâtiment de la rage où nous avons isolé le virus du sida. Nous étions donc pas logé dans son unité d'oncologie virale, puisque le statut réformé par Elie Vollman en 1974 consistait à réunir les labos isolés au sein de départements comme celui que dirigeait Montagnier (E.R. CNRS 147)

L'affaire du sida

En 1982, quand l'épidémie de sida a éclaté, Jean-Baptiste Brunet un médecin de santé publique est venu nous voir à Pasteur. J'enseignais la rétrovirologie à des médecins qui suivaient les travaux pratiques donnés par Françoise Bérré-Sinoussi. En novembre deux cliniciens hospitaliers, Françoise Brun-Vézinet et Willy Rozenbaum, ont évoqué l'éventualité d'un rétrovirus comme la cause du sida et ils m'ont demandé de faire un exposé à la Salpetrière. Un autre clinicien, Jacques Leibowitch, a apporté un prélèvement au laboratoire d'immunologie et de virologie des tumeurs de Jean-Paul Lévy à l'hôpital Cochin, mais sans donner suite et il l'a envoyé chez Robert Gallo, le spécialiste des rétrovirus aux NIH. Nous, on s'est mis à réfléchir. Ce n'est pas chez les malades du sida qu'il faut chercher, mais chez les personnes à risque et Rozenbaum nous a apporté un prélèvement de ganglion. Là, on a eu un énorme coup de bol qui nous a permis d'isoler le virus, mais il fallait le caractériser. Mon labo était dans le bâtiment de la rage et tout au bout, il y avait l'informatique scientifique de Pasteur. Un jour j'y rencontre Simon Wayn-Obson et je lui dis, on a le virus du sida, il faudrait le cloner. Il me répond que c'est facile, tu prends l'ARN transcriptase, etc. Mais je ne suis pas biologiste moléculaire et je ne savais pas faire.

Identifier le rétrovirus

Ce que je veux dire avec cette histoire, c'est que l'on a travaillé comme des pasteuriens. Lorsque l'on a analysé les 'CD4 ' (cluster de différenciation 4, une glycoprotéine exprimée à la surface des lymphocytes T ), on ne savait pas ce que c'était et on a fait appel à Robert Gallo. En 1974, il avait identifié le premier rétrovirus chez l’homme (Human T-cell Leukemia Virus' HTLV-1). Je connaissais Gallo depuis 1967 et nous étions devenus très amis. Chaque fois qu'il passait en France, il venait me voir et on échangeait nos vues sur la leucémie, etc. Dès que l'on a eu le virus, je l'ai appelé. J'avais Montagnier derrière moi qui ne le connaissait pas et il a accepté de nous envoyer des réactifs. C'est ainsi qu'à l'issue d'une excellente collaboration entre Françoise chez moi et Montagnier qui venait dans notre laboratoire, nous avons isolé le virus. Le journaliste Dominique Lapierre venait au labo et on a eu l'idée de faire reconnaître le virus responsable du sida. En Avril 1983, je suis allé présenter nos résultats à Washington devant une commission des grands pontes de l'immunologie et de la rétrovirologie américaines. Robert Gallo m'a dit : "on va avoir trois papiers sur le sida, dépêchez-vous de faire votre manuscrit qu'on passe au quatrième". Nous avons donc décidé de publier la découverte du virus initialement baptisé 'Lymphadenopathy Associated Virus' (LAV). ('Isolation of a T-lymphotropic retrovirus from a patient at risk for acquired immune deficiency syndrome (AIDS)'. Barré-Sinoussi F, Chermann JC, Rey F, Nugeyre MT, Chamaret S, Gruest J, Dauguet C, Axler-Blin C, Vézinet-Brun F, Rouzioux C, Rozenbaum W, Montagnier L. Science. 1983 May 20; 220 (4599) : 868-71.).

'Lymphadenopathy Associated Virus' (LAV) ou 'Human T-cell Leukemia Virus' (HTML)

Ça a été le début d'une intense rivalité avec les Américains. Si nous avions pu trouver un biologiste moléculaire qui fasse la séquence du LAV, cela l'aurait empêché l'annonce de Gallo dénonçant l'antériorité de notre découverte. Mais, on avait mis des cellules en culture et on a sorti le virus. Comme Gallo, supposait que c'était un cousin de celui que lui-même avait découvert (le HTLV-1), il a pris une sonde moléculaire et il est tombé à côté, parce qu'il s'attendait à ce qu'il y ait peu de variabilité. Après la sortie de l'article dans Science, je lui ai donné de l'ADN. Il me téléphone quinze jours après pour me dire : "ton envoi, c'est un ADN cellulaire et on n'a rien trouvé". Moi, j'avais eu confirmation par les microscopistes électroniciens de l'allure morphologique du 'LAV'. J'ai pris l'avion sur le champ pour aller le voir et je lui ai dit : "écoutes, ne commets pas l'erreur de dire que nous nous sommes trompés". Il voulait que je fasse alliance avec lui pour dire que nous étions allés trop vite! Heureusement on avait des Américains avec nous, notamment ceux du CDC d'Atlanta. Nous n'avions pas assez de sérum en France et pas suffisamment de séropositifs et deux ou trois hôpitaux américains nous en ont envoyé des prélèvements. Quant à Gallo, il s'est retrouvé pris dans un engrenage et il n'a pas trop voulu retourner en arrière. C'est un peu le danger que je vois arriver maintenant avec le diagnostic par PCR. On arrive à faire des diagnostics prénataux ou anténataux pour le sida très rapidement. Seulement demain, il va nous arriver une bactérie d'Afrique ou de Bangkok, et on n'aura pas la sonde et personne ne sera capable de prendre une bactérie et de la mettre en culture. Cette évolution de la recherche est dommage. Monod a eu le sens de la réforme de l'Institut Pasteur avec Pasteur Production (IPP), mais il a arrêté la microbiologie. Aujourd'hui si votre papier ne relève pas de la biologie moléculaire, il ne sera pas accepté. On n'en a pas fini avec les pathologies infectieuses. Le sida nous ramène la tuberculose résistante. Même avec les antibiotiques, on l'aura dans le baba parce que ceux qui étaient bons ne répondront pas à de nouvelles maladies. Lorsqu'on dit aux médecins de se protéger du sida en mettant des gants, je crains qu'il n'y ait des risques de voir des nouveaux germes sélectionnés chez les immunodéficients.

Tentatives thérapeutiques

Deux mois après la découverte du virus du sida, E. Wilmer (hôp. Robert Debré) vient nous voir en disant j'ai un gosse hémophile de 13 ans : tu regardes s'il a le virus. On fait l'analyse et on le trouve. L'idée de Wilmer était la suivante, ce garçon avait un frère de 18 ans en très bonne santé et bien on va lui mettre les lymphocytes du frère. Auparavant, on regarde s'il n'y a pas le virus chez le frère. Il était asymptomatique, on l'ignorait. "Merde, dit Wilmer, ce n'est peut-être que passager ce virus et j'ai ce gosse qui est en train de passer'. On lui a injecté un antiviral, le HP1 (Heterochromatin Protein 1) mais pas au frère alors que je pensais qu'on aurait du le faire. Ainsi, on l'a prolongé de deux ans. Il vivait avec quatre lymphocytes t4 et on se disait : c'est formidable, il a trouvé un autre moyen de vivre. Il n'avait plus de virus, mais il a eu une nouvelle transfusion redonnée par son frère et il est mort d'une hépatite. A l'époque le HP1 était le meilleur antiviral existant. Seulement le gamin qui avait quatre t4 il restait avec ça, d'où l'idée qu'il fallait aussi remonter le taux de t4 chez les malades. En 1984, on a traité Rock Hudson avec le HP1-23 ce qui lui a permis de tourner 'Dynasty'. Il est venu chez nous incognito et on l'a soigné chez Dominique Dormont à l'Hôpital Percy pendant un an. De retour aux Etats-Unis, son médecin traitant Michel Gotlieb le convainc de revenir nous voir à Paris. A peine arrivé un samedi matin de juillet 1985, il appelle Dormont qui officiait à Percy, mais il tombe sur un répondeur. Pris de stress, il s'évanouit. Quand une star américaine s'évanouit à Paris, on l'emmène à l'hôpital américain de Neuilly. Il se réveille là et il dit : "non, ça n'est ici que je veux être, j'ai le sida". Il appelle le président Reagan qui était à l'hôpital avec un polype et une heure après il était admis à Percy. Mais il était trop tard.

Un protocole Institut Pasteur - National Institutes of Health

Dans l'affaire du sida, on n'a cessé d'alimenter Montagnier en publications. Il n'a aucune idée scientifique ce monsieur, songez qu'il ne savait même pas faire de l'ARN transcriptase. Par contre, il a su utiliser les media, le fric, les polémiques pour assurer sa position. Mais au début, il ne passait pas bien à la télé et Raymond Dedonder, le directeur de Pasteur, lui a fait suivre des cours de communication et il a rasé sa moustache, il a enlevé son petit gilet. En fait, le seul mérite que je lui reconnaisse, c'est de s'être battu pour obtenir des fonds. Dedonder le patron de Pasteur nous apportait des moyens, mais il prétendait en rester le seul dispensateur. Quelque temps plus tard, Line Renaud vient nous voir pour nous annoncer la création d'une association d'artistes contre le sida. Avec Montagnier on s'est regardé et on a dit : plutôt que ça revienne à l'Institut Pasteur, il faudrait demander à la Fondation pour la recherche médicale (FRM) de nous créer un fond spécial sida. Le problème du conseil scientifique s'est posé. Qui va t'on y mettre ? On s'est dit, tiens, il y en a un qui ne nous emmerde plus alors que l'on continuait à subir les attaques des Américains, c'est Jean-Paul Lévy. Pasteur a préparé un brevet pour le dépistage du virus du sida qui s'est retrouvé en concurrence avec le test mis au point par Gallo. A l'été 1985, j'ai préparé avec lui un protocole concernant la découverte du rétrovirus qui était censé partager les responsabilités entre Pasteur et les NIH. Mais je n'ai pas été suivi et Pasteur a décidé de lancer un contentieux. Dans le comité de direction réuni au ministère, il y avait Montagnier, Chermann, Barré, Denonder et toute la direction. Quand commençait à parler au ministre ou à François Gros, Montagnier nous demandait de la boucler. Ce genre de truc ne m'intéresse pas, donc on l'a laissé faire. Mais j'ai refusé de signer le nouveau protocole. C'est la seule fois où j'ai vu Montagnier se foutre en colère. Je suis sorti en pleine réunion et j'ai dit : "je signerais seulement si j'en ai l'ordre de la direction de Pasteur ". Le lendemain, coup de téléphone de Dedonder qui m'en a donné l'ordre. J'ai dit que je considérais cela comme une capitulation, moyennant quoi mon nom a été rayé dans 'Le Monde' et dans 'Libé'. Désormais, le LAV et le HTLV-3 ne sont qu'un seul et même objet rebaptisé HIV (Human immunodeficiency virus). La répartition des droits sur les tests étant réglée par un accord intergouvernemental franco-américain (1987). Pour la première fois, j'ai touché une royaltie en 1991 (200 000 F). Voilà ce que cela rapporte de s'être fait chier pendant sept ans de sa vie et d'être traité de mauvais scientifique parce que vous vous êtes bagarré pour défendre vos résultats! Quand j'ai vu comment Montagnier voulait s'occuper de tout dans ce procès avec Gallo, j'ai décidé de quitter l'Institut Pasteur. Depuis, Montagnier n'a plus rien fait sinon de nous dire que le virus n'est pas la cause du sida. Chaque fois qu'il fait une intervention à la télé, j'ai 150 coups de téléphone de séropositifs catastrophés.

De Pasteur au Centre d'Immunologie de Marseille-Luminy (CIML)

En 1986, j'avais rencontré François Kourilsky en Argentine. Je lui ai dit que j'en avais marre de ces salades, que je suis chercheur et que j'avais d'autres choses à faire. Il m'a proposé de venir à Marseille. François Kourilsky est un maître exceptionnel, une sorte de Mitterrand, un monsieur qui vous écoute, qui vous parle au bout d'une heure et vous ressortez avec son idée. En février 1987, je suis donc revenu voir Dedonder pour lui dire qu'il était en train de tuer l'Institut Pasteur et que j'avais décidé de le quitter après 24 ans passé dans ses murs. Il s'est mis à rigoler et il m'a dit que jamais je n'entrerais à l'Inserm. Au mois de juillet suivant, j'ai rencontré son directeur, Philippe Lazar, qui m'a dit qu'il était au courant du dossier et me proposait un poste de DR1 Inserm sous réserve que je m'installe à Marseille. J'ai répondu positivement en ajoutant que cette proposition lui retirait une épine du pied puisque l'Inserm n'avait encore aucune unité de recherche consacrée au sida. Je bénéficiais aussi d'une conjoncture favorable. Jacques Chirac venait de devenir premier ministre et on parlait de remplacer Philippe Lazar par Gérard Milhaud. Au cours d'un diner, j'ai dit qu'il était dommage que, pour une fois que l'Inserm avait un directeur convaincu des vertus de la décentralisation, on veuille le remplacer. A la fin du dîner, trois proches de Chirac m'ont pris à part pour me demander si je pensais vraiment ce que je venais de dire. Bref, Lazar a été maintenu. L'Inserm m'a donc accordé un budget de 11 MF pour installer ce labo (UR 322) et il m'a affecté cinq chercheurs statutaires du CIML. Quant à Kourilsky, il a convaincu le conseil régional de PACA et Robert Vigouroux, le maire de Marseille, de me subventionner. Françoise Barré devait venir avec moi, mais son mari n'a pas voulu et je n'ai récupéré que deux pasteuriens. Les quatre premières années les choses ont bien fonctionné. Nous avons pu réaliser une cinquantaine de publications de niveau international et nous étions en passe de devenir un laboratoire de pointe sur le plan international.

Les aléas de l'évaluation

En 1987, en même temps que mon départ, s'est fait un plan Etat-régions, dans lequel chaque année où tous les deux ans en fonction de l'avancement je devais étendre ce labo. L'année dernière (1991), j'ai voulu l'extension de la biologie moléculaire et j'ai demandé à récupérer un étage de la barre de Luminy. Refus de l'Inserm. Puis, il y a eu une bagarre entre l'Inserm et la région PACA à propos d'une subvention de Jean Claude Godin le successeur de Vigouroux à Marseille. La région me donne 3 MF pour faire de la recherche antivirale. Ca me permet de payer mon personnel. J’ai été obligé de remplacer mes chercheurs statutaires par des CDD. De même je reçois 400 000 F des associations sida. Mais toutes ces subventions passent par l'Inserm qui en ponctionne entre 8 et 10% et je suis obligé d'attendre un passage en commission, résultat un an de perdu! J'ai écrit à Lazar pour lui dire : attention, il y aucun retro virologue dans la commission, ce ne sont que des immunologistes. Lazar passe vingt minutes avec moi pour me répondre : "j'ai les commissions spécialisées, vous comprenez, on a déjà fait beaucoup pour vous". Manière de dire, "allez oust! Dégage mon petit gars". Quand j'étais à Pasteur, je n'ai jamais été emmerdé comme ça. En 1992, j'en suis à la cinquième visite de commission spéciale, de conseils scientifiques et à chaque fois ça se termine par un rapport excellent, mais ça recommence tous les deux ans...

La vaccination contre le sida

Le projet de vaccin contre le sida évoque ce que disait Jacques Monod en 1974 : on va prévoir les mutations de la grippe, donc on va mobiliser tout le monde pour faire le vaccin. Moyennant quoi en 1992, on est toujours à attendre le virus grippal à venir pour savoir comment le fabriquer. Pour le sida, ce que j'ai fait a consisté à prendre des anticorps neutralisant. Mais quand un type a des anticorps neutralisant très élevés contre 'A' c'est le virus 'B' qui progresse. Donc on prend 'B' puis on va regarder sur les autres le nombre d'anticorps et ainsi de suite. On classe en groupe 1, 2, 3 etc... Actuellement, je dispose de six souches. Le prototype de vaccin en 1983 représentait quelque chose comme 75% des virus circulants, donc on aurait pu commencer la vaccination à ce moment là. On ne l'a pas fait parce qu'il fallait d'abord réaliser des tests thérapeutiques et que d'autre part parce que le sida étant une maladie transmissible, la priorité était la prévention. Une de mes souches a intéressé Marc Girard à Pasteur. Mais il n'a plus de labo et il fait travailler les autres. Je me suis dit qu'il valait mieux que je trouve une firme qui soit capable de travailler avec moi et j'ai commencé à prospecter : UPSA, un Institut de Taiwan, une société américaine spécialisée dans les vaccins vétérinaires... Tous seraient d'accord pour marcher avec moi, mais je n'ai pas donné suite parce que je j'ai pas obtenu l'extension dont j'avais besoin. J’attends. Je reste ici, parce qu'ayant accepté de devenir le suppléant de Bernard Tapie, je suis devenu député à Marseille et que je me suis engagé vis à vis des électeurs à ne pas partir avant 1993.

 

http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/jean-claude-chermann-l-oublie-du-nobel-de-medecine_586040.html

En 2008, le prix Nobel de médecine a récompensé les codécouvreurs du virus du sida. Le comité Nobel en a nommé deux alors que l'équipe était composée de trois chercheurs. Le fils de Jean-Claude Chermann, le Nobel oublié, revient sur cette "injustice". "Il n'y a pas deux, mais trois codécouvreurs du virus du sida", affirment les promoteurs d'un comité de soutien au Pr Jean-Claude Chermann, qui dirigeait le laboratoire de l'Institut Pasteur où a été isolé le VIH en 1983, curieusement écarté par les jurés du Nobel qui viennent d'attribuer leur prix de médecine à Luc Montagnier et à Françoise Barré-Sinoussi pour cette découverte. Trois questions au neurologue Jean-François Chermann, fils du chercheur "oublié".

En quoi cet oubli est-il plus injuste que celui du Pr Gallo?

J'ai vécu en direct les travaux de mon père sur le virus: j'avais alors 19 ans, j'étais étudiant en première année de médecine et je passais de temps en temps à son labo à Pasteur où il me montrait les premières images du virus au microscope. Je m'estime donc d'autant mieux capable de juger ce dont il est victime, aussi bien du point de vue scientifique que du point de vue humain. J'ai été abasourdi à l'annonce du prix Nobel : je comprends que les responsables du comité aient voulu récompenser les français en écartant le Pr Robert Gallo qui pour moi a simplement volé le virus. Mais que mon père ne soit pas mentionné me paraît tout simplement scandaleux, alors qu'il a été essentiel à la découverte du VIH.  

Quel a été son rôle dans la découverte?

C'est lui, avec son ancienne élève Françoise Barré-Sinoussi, qui a isolé le virus dans le laboratoire qu'il dirigeait alors et mis au point le premier test de dépistage. Luc Montagnier n'était que le responsable administratif de ce laboratoire et dirigeait lui-même une autre unité de recherche à 200 mètres de là, on ne peut pas dire qu'il ait joué un rôle majeur dans la découverte, à part en cosignant le premier article publié dans Science. François Jacob, ancien chercheur de Pasteur et Prix Nobel, avait d'ailleurs juré que "de son vivant jamais Montagnier n'aurait le prix"... 

Pourquoi a-t-il été écarté?

Je crois que c'est en partie à cause de ce qui s'est passé en 1987, quand Chirac et Reagan ont passé un accord au dessus de la tête des scientifiques pour régler le différend entre Gallo et Montagnier. On a alors demandé à mon père de signer l'accord décidant un partage des royalties sur les tests, ce qu'il a d'abord refusé, avant de s'exécuter le lendemain à la demande du directeur de l'Institut Pasteur. Dégoûté, il a alors décidé de démissionner de l'Institut, ce qui a été très mal vu à l'époque... 

 

Notice J-C Chermann, Wiki 2016

"Lors d'une conférence de presse au siège de l'Unesco à Paris, les deux colauréats du prix Nobel de Médecine 2008, le professeur Montagnier et Mme Barré-Sinoussi, ont regretté de ne pas partager leur prix avec lui Jean-Claude Chermann qui était pourtant l'un des cosignataires de la publication de mai 1983 dans la revue américaine 'Science'. Mme Barré-Sinoussi déclara dans l'édition de midi du Journal télévisé de France-3 du 8 octobre 2008 : « C'est avec le Professeur Chermann que je travaillais à l'époque ; mon responsable de laboratoire c'était lui… C'est lui qui m'a formée à la recherche depuis le début… C'est lui qui m'a soutenue pour ma thèse… C'est lui qui m'a envoyée en post doc à l'étranger… Je lui dois beaucoup… Comment voulez-vous que je comprenne qu'il ne soit pas primé ? »

Entretien avec Françoise Birg

22 nov 2010 à l’Institut Paoli-Calmette (Marseille), J.-F. Picard, script K. Gay.

Pourriez-vous évoquer votre formation à la biologie moléculaire madame Birg ?

En 1969, j’ai passé ma maîtrise à la fac de sciences de Marseille. J’avais suivi les cours de Roger Monier, de  Bertrand Jordan, les frères Cozzone, de Roland Rosset, etc. J’avais envie de faire de la recherche et je me suis dit que j’allais chercher un laboratoire. Certains ne m’inspiraient pas beaucoup, on y faisait de l’enzymologie de papa ! Enfin, je me suis présenté chez Georges Meyer, le PU-PH qui dirigeait le service de recherche du centre anticancéreux de Marseille installé à l’hôpital Sainte-Marguerite lequel, grâce au soutien financier du  Groupement des entreprises françaises dans la lutte contre le cancer (GEFLUC), est ensuite devenu l’Institut Paoli-Calmettes. C’est là que j’ai commencé à faire un peu de biochimie avant d’aller dans un autre laboratoire, à l’hôpital de la Conception, où j’ai appris à purifier des immunoglobulines. À l’époque, j’ai créé les premiers conjugués avec des peroxydases, à purifier des anticorps, en faisant de la micro fluorescence en microscopie électronique. Puis, grâce à financement de la ligue contre le cancer pour passer un DEA (1970) et j’ai postulé à un poste Inserm où je suis entré en 1972 comme stagiaire de recherche. Au cours de la première réunion scientifique à laquelle j’ai participé, j’ai eu la chance d’être remarquée par Michael Stoker, le directeur de l’Imperial Cancer Research Fund, qui m’a invitée dans le laboratoire de Renato Dulbecco à Londres. C’est là que j’ai appris le b.-a.-ba de la biologie moléculaire, on y adoptait les nouvelles techniques de séquençage. On commençait à bien savoir travailler sur l’ARN, sur les protéines. J’ai trouvé ça sensationnel. Dans ce laboratoire, l’une de mes contributions a été de comprendre comment un virus polyome s’intègre dans des cellules de rats ou de souris, comment il les transforme et comment s’expriment les gènes du virus dans des cellules transformées. Pour cela, j’ai été en relation avec quelqu’un que je ne remercierais jamais assez pour ses conseils, Robert Kamen, qui est ensuite parti au Genetic Institute de Boston. En gros, je suis devenue la meilleure pour faire des (Southern) blots. C’est là que j’ai aussi appris que quand on veut des résultats propres, il faut faire preuve de rigueur. On prépare ses lignées de A à Z et l’on ne prend pas les choses qui traînent dans les laboratoires de tout le monde !

L’U Inserm 119 ‘cancérologie expérimentale’ de l’Institut Paoli Calmette (IPC)

Quand je suis revenue à Marseille en 1977, j’ai voulu me servir de mes acquis scientifiques et méthodologiques et j’ai passé ma thèse en 1978 (virus polyome dans des cellules de rats et de souris) à la faculté de Marseille Luminy. Et, en 1979, j’ai pu créer mon équipe en virologie moléculaire dans l’unité Inserm 119 de cancérologie expérimentale dirigée par Georges Meyer, mais mon équipe avait une autonomie totale. Nous avons obtenu des financements sur contrats de l’Inserm ce qui nous a permis de bien fonctionner. J’ai intégré Jean Imbert, Odile de la Lapeyrière et François Coulier auteur d’un excellent travail sur les gènes TRK. J’ai également noué des relations avec le laboratoire niçois de François Cuzin. Nous avons fait un certain nombre de jolies choses sur un virus modèle, le polyome et également sur le SV40 . En 1985, quand Claude Mawas a succédé à Georges Mayer à la direction du labo, il a changé les objectifs du laboratoire et son intitulé devenu ‘cancérologie et thérapeutiques expérimentales’. Désormais, l’idée était de travailler sur du matériel humain avec tout ce que ça implique. C’était un changement fondamental par rapport à la facilité que nous procurait auparavant le travail sur des cellules de rats ou de souris transformées par des virus et que l’on pouvait produire à l’infini. Claude a donc fait venir des chercheurs disposés à travailler dans cette nouvelle configuration, Daniel Olive qui était sur les anticorps monoclonaux du lymphocyte T humain et leurs applications, Daniel Birnbaum qui, revenu des Etats-Unis en 1985, a contribué au clonage d’un oncogène chez l’homme.

Greffes de moelle et marqueurs mini-satellites

Suite à ce changement de thématique, j’ai passé contrat avec Claude pour que les gens de mon équipe puissent terminer tranquillement leur thèse et j’ai décidé de réorienter ma recherche sur les cancers humains. Je considérais que l’interface recherche clinique – recherche fondamentale pouvait être efficacement exploré, en particulier dans le champ de l’hématologie, très bien représenté à l’IPC. En fait, c’est Claude qui, à la suite d’un article de Nature, m’a dit : « voilà quelque chose pour toi ».  Alec Jeffreys venait de trouver les premiers mini-satellites, une technique qui permet de mettre en évidence des liens entre famille grâce à leurs empreintes génétiques. J’ai toujours connu Claude comme un chercheur indépendant dans ses thématiques de recherche, comme dans ses propos. Il pensait qu’il me fallait un médecin pour regarder ces empreintes sur des patients leucémiques post-greffés. En 1986, Luc Xerri est donc venu travailler au labo et c’est lui qui a mis en place la méthodologie au cours de son DEA. Nous voulions suivre le chimérisme de patients après leurs greffes de moelle et l’on a demandé aux services concernés de Sainte Margueritte s’ils pouvaient  et nous donner leurs sondes. Avec Luc, on a écrit quelques papiers probablement pionniers à l’époque, mais qui n’ont pas eu un gros facteur d’impact. Il n’empêche c’étaient les premières applications au chimérisme post-greffe. Les médecins m’ont ensuite sollicitée dans des indications particulières de greffe sur des jumeaux, dont l’un était leucémique et dont les tests immunologiques semblaient convenir pour une allogreffe.
Puis Claude a fait venir à l’Institut, Patrice Mannoni, un médecin qui s’intéressait aux leucémies et je me suis tournée vers l’hématologie. On avait également des relations avec le groupe de Jean-François et Marie-Geneviève Mattéi qui mettaient en place le diagnostic anténatal. Marie-Geneviève Mattéi était l’une des rares en France à savoir faire une localisation chromosomique par les techniques d’hybridation in situ à l’époque.

L'hématologie serait la mère de l’immunologie 

Et de la cancérologie, mais il ne faut surtout pas le dire aux chirurgiens ! En termes d’appréhension de la maladie et de traitement, les hématologistes ont été très vite moteurs en matière de compréhension des mécanismes sous-jacents. La première anomalie génétique spécifique dans les leucémies, c’est bien évidemment le chromosome ‘Philadelphie’ dans la leucémie myéloïde chronique, une découverte fascinante.
Il ne faut pas oublier qu’en leucémie il y a une classification selon leur caractère phénotypique, ce qui conduit logiquement à se poser des questions sur le génotype. Dans la majorité des cas de leucémies, le phénotype est associé à une translocation chromosomique. Nous avons donc pu apporter une contribution assez originale sur un type de leucémie très rare mais très caractéristique qui sont les leucémies aiguës promyélocytaires. À l’IPC, Georges Flandrin a mené une étude phénotypique avec les hématologistes et cytologistes pour créer un système de codes barres destinés à classer les différents cas de leucémies rencontrés. Les leucémies aiguës promyélocytaires ont dans 90 % des cas une translocation 15/17 et dans 10 % ont une translocation 11/17 qui fusionne non pas PML/RARa, mais PLZF/RARa. Or les 11/17 ont la particularité de ne pas répondre à l'acide transrétinoïque alors que   PML/RARa induit une différenciation cellulaire et donc une guérison au moins provisoire. Or, nos collègues cytologistes ont montré qu’au niveau du phénotype, on pouvait clairement distinguer les cas qui avaient PML/RARa de ceux qui avaient PLZF/RARa. Dans un cas où ils nous ont dit : « là, il doit y avoir une translocation critique », c'est-à-dire pas la translocation réciproque et il y avait effectivement une anomalie moléculaire non accompagnée d’anomalie chromosomique et l’on a publié un article en 2000 (Characterization of acute promyelocytic leukemia cases lacking the classic t(15;17): results of the European Working Party. Groupe français de cytogénétique hématologique, Groupe français d'hématologie cellulaire, UK Cancer Cytogenetics Group and BIOMED 1, European Community-Concerted Action "Molecular Cytogenetic Diagnosis in Haematological Malignancies". Blood 96(4): 1297-08, 2000). Bref, la leucémie aiguë promyélocytaire nous a appris beaucoup de choses : le rôle du récepteur à l’acide rétinoïque, le rôle de PML dans la cellule, …

Comment voyez vous la relation de la recherche fondamentale avec la recherche dite translationnelle ?

Il faut que l’une et l’autre se passent sur le même site. À l’IPC, beaucoup de nos médecins sont biologistes (cytogénétique, hématologie, anatomo-pathologie) et ils essayent de consacrer un peu de leur temps à la recherche. Ils sortent des papiers, ils ont appris ce que c’est que faire une bonne recherche et ils continuent à faire de la clinique. C’est lourd, mais cela correspond aussi à une passion pour la recherche…

Pour ne pas dire d’une nécessité dans le cas des leucémies ?

L’hématologie a ceci de particulier, dans le domaine des leucémies, que pour bien traiter il faut bien comprendre car les anomalies chromosomiques et moléculaires qu’elles sous-tendent se sont révélées au cours de nombreux essais coopératifs, en particulier en Europe, correspondre à des groupes de pronostic différenciés. On a des leucémies de bon pronostic, des leucémies de mauvais pronostic. Il y a non seulement les anomalies chromosomiques primaires plus un certain nombre de mutations, qu’elles sont additionnelles ou mutuellement exclusives etc. Donc obligatoirement le clinicien doit travailler avec le chercheur pour mettre en place un vrai translationnel, que ce soit nos résultats propres ou ceux des autres, les appliquer pour traiter au mieux le malade en mettant en place un test de PCR, des recherches de mutations par séquençage, etc. et avoir une approche rationnelle. La cellule leucémique est une cellule circulante et l’on peut faire un suivi dans le sang périphérique (il est difficile de voir la rechute d’une tumeur solide parce qu’on n’a pas de marqueur). Dans ce sens-là, les leucémies sont des maladies, comme disent les Anglais, ‘amenables’ à une analyse moléculaire et à un passage des techniques du laboratoire vers la clinique et la biologie clinique en permettant le suivi. Les leucémies qui nous intéressent le plus (parce qu’on a plus de compétences dedans), sont les leucémies aiguës myéloïdes où il y a quand même à peu près 50 % de cas qui ne présentent pas d’altération cytogénétique visible. En cytogénétique, on peut voir 1 cellule sur 100 en utilisant des sondes fluorescentes. Mais avec un certain nombre de méthodes moléculaires comme la PCR (polymerase chain reaction), on a progressé considérablement. Une cellule leucémique sur 100 c’est une chose, mais 1 cellule 100 000 ou 1 million, c’est un progrès considérable car, plus tôt, on détecte la rechute moléculaire, mieux on peut la traiter et meilleures sont les chances de survie du patient. On a donc déconstruit un système et derrière d’autres vont s’employer à le reconstruire parce qu’une fois qu’on a identifié les anomalies moléculaires, il faut comprendre, en retour, comment les gènes agissent dans la fonction de la cellule normale, car on va encore trouver des choses intéressantes.

Comment voyez vous l’avenir ?

La recherche est toujours dans la phase ascendante de l’asymptote. Pour les jeunes, c’est dur parce qu’il y a de plus en plus de données et de choses à intégrer. Mais il y a encore tellement de chose à découvrir. Prenez les stratégies que la cellule met en place pour favoriser sa survie dans un monde sain ou hostile, c’est extraordinaire, ça récapitule les mécanismes du développement embryonnaire ! Quant aux traitements, toutes les données de l’Institut du Cancer tendent à montrer qu’il y a amélioration constante.

En matière de cancer, il y a aussi le rôle de la prévention

Vous connaissez la définition des mots croisés, ‘condamné à mourir’ = ‘né’ ! Je crois qu’entre ce qu’on respire et ce qu’on mange, même si on mange des produits bios, des fruits des légumes, etc., il y a eu des pesticides dessus, il faut donc faire avec. Ce qu’on peut en revanche éviter ce sont les facteurs de risques non obligatoires: l’alcool et le tabac par exemple. De même, on n’a pas relié l’augmentation de l’incidence des cancers à l’environnement. Le plus bel exemple, ce sont les cohortes que Bertrand Nadel sur les agriculteurs de Normandie. Il a suivi la marque moléculaire d’un lymphome particulier. En gros il a montré que dans une population ‘normale’, une cellule sur 1 000 ou sur 10 000 exprime la marque moléculaire, alors que dans sa cohorte d’agriculteurs qui utilisent des pesticides l’incidence est fortement augmentée : 1 cellule sur 100 exprime la marque moléculaire. Mais cela ne se transforme pas systématiquement en lymphome. Il y a donc encore beaucoup de choses à creuser.

Entretien avec Jean-François Delfraissy

JF Picard, S Mouchet - entretien du 12 décembre 2015

Delfraissy
photo RTL

 Parcours

Provincial monté à Paris, en préparant l’internat, je n’avais suivi aucune filière, je ne faisais partie d’aucune écurie. Dans les années 1970, à l’APHP, il n’y avait que peu de services avec des patrons à temps-plein, très peu avec des unités Inserm associées. A cette époque, Tenon étantau bout du monde, on y entrait peut-être plus facilement pour faire son internat. Tenté par la transplantation, j’avais été reçu par un grand patron, le néphrologue Gabriel Richet, chef du service de néphrologie et directeur de l'unité de recherche Inserm 64 'Néphrologie normale et pathologique'. Ce qui avait attiré mon attention sur cet hôpital est le fait qu’avec la transplantation, on n’imuno-supprime que des reins prêts et que de nombreuses infections apparaissent. Du coup, j’ai complété ma formation en virologie. J’ai eu énormément de chance et j’avoue croire d’avantage aux hommes qu’aux structures, parce que j’ai ensuite démarré à Clamart chez un grand monsieur, Jean Dormont, dont j’ai été le deuxième agrégé et qui m’a formaté pour le restant de ma vie, tant sur les aspects de la recherche que sur la vision du patient , avec une réflexion de fond sur l’éthique de la médecine. J’ai quitté Clamart d’une part parce que qu’il fallait que l’un des agrégés bouge, d’autre part parce que je voulais monter une plus grosse structure avec des cohortes sida au Kremlin-Bicêtre, avec Daniel Schwartz et Alfred Spira. J’ai codirigé, avec Marc Tardieu, l’unité Inserm 'Immunologie antivirale systémique et cérébrale' et de fil en aiguille, on m’a proposé la direction de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) en 2005, pour succéder à Michel Kazatchkine. J’ai donc mené mes recherches dans une unité Inserm depuis que j’ai été chef de clinique jusqu’à aujourd'hui.

L'ANRS et le VIH

En réalité, j’étais plutôt destiné à entrer à l’Inserm en tant que chargé de recherche, car je travaillais beaucoup en immunologie fondamentale sur les relations virus/système immunitaire. Je me sens à la fois très 'ANRS' – je pense qu’il y a une culture ANRS – et très 'Inserm'. Actuellement nous cherchons à faire un rapprochement très fort entre ces deux cultures, ce qui est cohérent. Il fallait sans doute un temps pour que cela se fasse et surtout les structures de petite taille permettent de faire des choses inenvisageables dans un paquebot. Quand le VIH est arrivé, en 1981, j’étais aux Etats-Unis, aux National Institutes of Health (NIH). Lorsque je suis revenu à Clamart, le sang des homosexuels - puisqu'il s'agissait de cela au départ - n’était pas notre priorité clinique. Je m’y suis intéressé deux ou trois ans après Françoise Barré-Sinoussi et Willy Rozenbaum, en 1984-1985, essentiellement au niveau de la recherche fondamentale, pour montrer comment le VIH interagit avec le système immunitaire. Jean Dormont qui avait été nommé doyen à Paris-sud m’a laissé tout monter sur les essais. Il est revenu au moment où Jean-Paul Lévy envisageait la création d’une agence sur le sida, en lieu et place du programme national de recherche sur le sida (PNRS). Jean Dormont a alors commencé à réfléchir à la façon de monter des essais thérapeutiques, ce que l’Inserm ne savait pas faire. Nous nous sommes appuyés mutuellement et voilà comment cela a commencé. On sait qu’avec le VIH, avant que la maladie ne se déclare, il s’écoule une période d’environ douze ans pendant laquelle elle est asymptomatique. Les patients sont infectés, mais pas malades au sens classique du terme. Il y a cependant des signes indirects parmi lesquels la thrombopénie. Mes premiers patients – dont certains ont survécu – étaient atteints de cette chute des plaquettes. Dans les années 1982-1983, l’Inserm a fait une erreur d’évaluation stratégique, en ne comprenant pas qu'il y avait là un enjeu mondial et en ne se donnant donc pas les moyens d’y répondre. Cette erreur n’était pas seulement le fait de Philippe Lazar. Dans les archives du CODIS, du conseil scientifique de cette époque, sur les enjeux et les stratégies de recherche, le mot 'sida' n’apparait pas. Par ailleurs, Luc Montagnier qui ne s’entendait absolument pas avec les instances, a décidé que puisqu’il n’y avait pas de réponse à sa demande, il allait créer une structure ad hoc. Sur le fond, sur la construction de la recherche, d’aucuns prétendent qu’on ne peut pas, chaque fois, créer une agence. Je ne suis pas d’accord avec eux qui pensent que pour avancer dans la recherche, il faut des grosses structures. En France, on prend les leaders, qui ont leur propre dynamique, qui ont un certain besoin de liberté et de création et l'on ne met en place des structures légères. Mais assez rapidement, on les intègre dans un système plus général. Or, une grosse machine, avec sa complexité et ses contraintes, ne peut pas forcément répondre à tout… A contrario, en ce qui concerne la réponse au virus Ebola, Yves Lévy et moi-même avions en tête de ne pas retomber dans le piège, de ne pas passer à côté de ce qui était certes une question de recherche, mais aussi un phénomène sociétal. Tout ce que nous avons appris au moment du VIH, nous l’avons immédiatement décliné sur Ebola. Cela a donc servi à quelque chose.

L'exemple du sida et l'affaire Ebola

L’erreur stratégique au début de l'épidémie, avec la création d’un comité interministériel, c’est de l’avoir confié à Jean-François Bach qui était un fondamentaliste en immunologie et qui a cherché à appliquer les recherches menées dans son laboratoire. Or, je pense que quand on part dans l’inconnu, il faut d’abord admettre que c’est l’inconnu et avoir un esprit totalement ouvert et non avec l’idée de récupérer pour son laboratoire. Aux NIH, Robert Gallo s’est trompé, alors qu’il était un rétrovirologue de très haut niveau. Il ne faut pas oublier que le virus du VIH a pu être mis en évidence grâce au facteur de croissance, le ' T cell growth factor' qui est devenu l’interleukine 2. De plus, la technicienne qui a aidé l’équipe de Pasteur avait auparavant passé quelques mois chez Gallo. Robert Gallo et Jean-Paul Lévy sont de vrais rétrovirologistes, qui, tous, exploraient la piste 'rétrovirus et cancer'; cependant Jean-Paul Lévy a été beaucoup plus ouvert et, même s’il a pu se tromper dans l’expertise initiale, il faut comprendre que la question était extrêmement difficile. Je vais vous donner un exemple récent : on m’a demandé de faire un topo titré 'Science in HIV and Ebola'. Il y a encore 18 mois, on ne savait encore rien ou peu de choses sur le virus Ebola. On ne comptait que 80 publications en France en quatorze ans, alors qu’il y en a eu 250 en moins d’un an. On a lancé une cohorte de survivants en septembre 2014, en se posant la question simpliste de comment ils se retrouveraient, après cette maladie grave, sur le plan sociétal ; comment seraient-ils acceptés, auraient-ils des effets secondaires ? On s’est aperçu – cela date de moins de trois mois – que les survivants ont un réservoir de virus qu’ils peuvent réactiver et développer un deuxième Ebola à partir de leur propre virus. On a trouvé du virus Ebola dans le sperme au Libéria, il y a un mois, et l’épidémie est repartie à cause de contaminations sexuelles. C’est ce qui est ressorti de la cohorte, dont l’objectif était cependant différent. Dans quelques années, on pourra s’en étonner, me reprocher de ne pas y avoir pensé avant. L’histoire du VIH m’a interpellé et beaucoup appris pour de multiples raisons. Je pense qu’il faut être très ouvert, très humble, extrêmement réceptif et multidisciplinaire s’agissant de virus émergents. C’est très clairement de la science, mais on tombe immédiatement sur des problèmes sociétaux. C’est aussi vrai pour Ebola que pour le VIH, même si c’est sur une plus petite échelle. En tant que médecin-chercheur, mais aussi en tant que catholique, cela m’a beaucoup choqué et amené à me heurter violemment avec ma hiérarchie.

Le rôle des associations de malades, 'Ipergay'

Je fais partie d’une génération formée avec une médecine un peu triomphante. Nous nous sommes retrouvés soudain confrontés au sida, sans rien savoir. Et notre relation avec le milieu associatif, avec les patients, s’est construite de façon exemplaire et cela m’a profondément marqué. Dans mon métier de directeur de l’ANRS, nous sommes passés par différentes phases : lorsque les associations sont arrivées et se sont impliqués dans des structures de recherche, dans les conseils scientifiques, les conseils d’administration, nous les « supportions », nous vivions avec. C’était la deuxième grande étape. Maintenant nous sommes passés à une troisième étape : nous leur confions des projets de recherche sur des aspects de santé publique. L’essai 'Ipergay' que nous venons de lancer est un très bon exemple de ce que l’on peut faire avec une agence souple comme la nôtre. Personnellement, je n’aurais jamais pensé pouvoir faire passer le message suivant : le moyen unique de prévention, le bloc de granit, c’est l’utilisation du préservatif. Et cela reste vrai, bien qu’il n’y ait que très peu d’études scientifiques sur le sujet. Le bon sens fait dire que cela marche, mais aucune étude randomisée ne l’a montré. Par ailleurs, en France comme en Europe, le nombre de nouvelles infections n’a pas baissé depuis 10 ans. Parmi ceux qui se contaminent, il faut compter 50% d’une jeune population homosexuelle, 35% de migrants et 15% d’hétérosexuels. Donc, en Europe, cette maladie n’est clairement plus générale, alors qu’en Afrique elle reste d'origine très hétérosexuelle. D’où l’idée, pour casser l’épidémie, d’utiliser les antiviraux à visée préventive comme on le fait contre le paludisme, avec une prise de comprimés juste avant de partir en Afrique, puis en cours de séjour et, enfin, pendant huit jours après le retour. Nous nous sommes lancés dans un essai avec l’agence 'Ipergay', en ciblant une population gay qui ne veut pas entendre le message du préservatif et qui prend des risques. Nous leur répétons le message du préservatif et leur proposons un traitement d’antiviraux d’une durée de 3 jours, avec prise des comprimés avant, pendant et après la prise de risquesAvec cet essai randomisé, nous avons atteint 87% de réponses et de prévention. Le traitement n’a échoué que dans le cas où la personne ne l’avait pas pris. Nous avons donc un nouvel outil de prévention qui n’est lié ni à une modification du comportement, ni à l’utilisation du préservatif mais qui est de type médicamenteux. Nous appelons cela les nouveaux traitements médicamenteux de la prévention. Entre, la présentation à un congrès, la sortie du papier dans le New England Journal of medicine le 1er décembre, et la décision de la ministre de la Santé, Marisol Touraine, de mettre en place de façon gratuite pour l’utilisateur, prise en charge par la Sécurité sociale, l’accès à ce type de traitement à visée de prévention, il s’est écoulé moins de 2 mois. Généralement, entre ce que la science produit et une prise de décision des politiques en termes de santé publique, cela prend bien davantage de temps. Parmi les partenaires, il y avait un scientifique impliqué, mais nous avons fait cela avec l’association 'Ipergay'. C’est cela le point de départ. Nous avons fait beaucoup pour la reconnaissance de l’importance des associations et du patient lui-même en recherche ; c’est un modèle très différent du Téléthon. A l’ANRS, les associations sont partout. Sans porter de jugement moral, nous savons bien qu’il y a eu des réactions, notamment celle du Front national s’indignant de la décision de la ministre envers ces personnes qui prennent des risques, qui devraient les assumer et les payer. Mais après tout, quand des fumeurs arrivent avec un cancer du poumon après avoir fumé pendant 20 ans, on ne leur dit pas « vous avez fumé, vous payez ». Personnellement, je prends chaque jour un comprimé de statine en prévention de risques cardiovasculaires et cela m’est remboursé par la sécurité sociale.

La médecine préventive.

Quand je regarde ce qui se passe en ce moment en Grande-Bretagne sur les systèmes de santé, je me dis qu’il est préférable d’être en France. Dans notre pays, nous sommes toujours en train de râler contre le système qui coute cher, qui fonctionne mal..., mais comment notre système de santé pourrait-il ne pas coûter cher ? Pourquoi inclure le système de santé dans une logique de rentabilité économique ? Le système de santé engendre des coûts et c’est normal. Nous ne produisons pas des voitures, mais des gens en suffisamment bonne santé pour avoir envie de vivre. Je veux bien – y compris dans une forme de libéralisme – que l’on rentre dans une définition du système de santé - avec l’aspect coûts -, à condition que l’on prenne également en compte les gains des grandes sociétés pharmaceutiques. A une période, le sida a coûté beaucoup cher, mais nous avons trouvé des éléments de réponse très forts et sont arrivés les génériques. L’un des autres points essentiels issus du milieu sida a été la contestation profonde et l’affirmation d’un droit à la santé, d’une urgence sanitaire qui priment le souci pour les laboratoires de préserver leur mainmise sur leurs médicaments pendant une période de 20 ans. Ce que nous avons remis en cause avec les génériques. Actuellement, avec l’arrivée de l’immunologie dans le traitement du VIH, s’opère, sous nos yeux une révolution qui me semble aussi importante que celle de la trithérapie et de l’immunothérapie dans le traitement du cancer. Cette révolution a surpris tout le monde par son intensité parce que les gens étaient axés sur des thérapeutiques ciblées et non sur l’immunothérapie. Or, il faut savoir que le coût du traitement par immunothérapie est de 100 000 € par an. Donc, je veux bien qu’on dise que nous coûtons de l’argent et je l’assume. Lorsque l’on me parle, je dis c'est vrai, cela coute cher, mais ceux qui en profitent le plus, ce sont les grosses sociétés pharmaceutiques. Donc, il faut considérer ce double aspect et, à propos des pays qui ne peuvent pas payer, nous avons donné un premier élément de réponse avec le développement de ces génériques.

Le cas de l'Afrique

Pour rédiger mon article sur le VIH et Ebola, j’ai repris des documents duLancet des années 2003-2004, soit 7 ans après l’arrivée des trithérapies en Europe et aux Etats-Unis. Des gens écrivaient alors que mieux valait mettre tous les moyens financiers sur la prévention plutôt que de payer des sommes folles pour l’achat de traitements que les africains ne seraient pas capables de prendre correctement. Là, nous sommes à 16 millions de personnes traitées par les antirétroviraux en Afrique, ce qui signifie que l’un n’empêche pas l’autre. Que lon vive au Nord ou au Sud, la santé est ce qu’un citoyen a de plus cher. L’Africains de base, qui est aussi intelligent que nous, le pense aussi. Sa notion de vie est peut-être différente, mais pas si éloignée de la notre. Quand vous avez une révolution thérapeutique, cela n’arrive que rarement, je n’en ai connue que trois - le VIH, l’hépatite C et l’immunothérapie du cancer -, la société pousse et les politiques sont obligés de suivre. Il y a une mondialisation et sur Internet ce type de nouvelle se répand rapidement. Crises ou avancée sanitaire majeure deviennent immédiatement sociétales, mais ne se situent pas toujours au même niveau. Mais si l’Afrique du Sud était un élément majeur, parce qu’énormément touchée par l'épidémie, il y avait une négation scientifique des politiques vis-à-vis du sida. Et ce qui a permis de faire bouger les lignes, ce sont les associations d’Afrique du Sud et quelques grandes figures comme le président de l’équivalent de notre grande cour d’appel, homosexuel et blanc, qui a déclaré qu’il était séropositif. Mais ce qui été fondamental, ce sont les mines d’or et de diamants, car les politiques se sont rendu compte qu’à force de perdre des hommes du sida, leur modèle économique de production dans les mines commençait à être perturbé. On est loin de l’éthique médicale, mais peu importe, si c’est pour finalement la rejoindre. Cela signifie que le modèle économique lui-même a ses limites en matière de santé. considérerDans certaines sociétés, on peut longtemps considérer que la santé n’est pas un enjeu majeur ; cela peut durer un certain temps, mais, à un moment donné, ou bien nous sommes dans un pays qui n’a rien du tout, ou bien il y a quelques enjeux économiques qui font basculer les choses. Je peux également citer l’exemple de la Guinée, qui n’a pas de mines d’or mais des mines de bauxite. Dans l’optique du président Alpha Condé, il y avait sa réélection et aussi le fait que tout était bloqué, alors il a changé d’opinion. Ce n’est peut-être pas éthique, mais cela a joué et c’est la réalité. Donc, il me semble que beaucoup de choses sont liées et qu’on ne peut pas opposer un modèle capitaliste qui n’a comme vision que l’argent à un modèle strictement d’Etat où la santé serait purement un investissement d’Etat. Si on reste dans cette vision bipartite, on n’arrive pas à faire se rejoindre ni les hommes, ni les décideurs, et on n’avance pas. Aujourd’hui, nous sommes totalement bloqués sur la question des usagers de drogues, de l’hépatite, du VIH, en particulier dans les pays de l’Est et en Russie. Il n’y a pas de modèle unique. Le modèle capitaliste – sans porter de jugement de valeur – est dominant mais, heureusement, il y a par moment des contrepouvoirs et c’est à nous, scientifiques et médecins, de pouvoir indiquer et apporter un certain nombre d’informations, y compris à ce modèle capitaliste car c’est là l'une des choses que la médecine française sait faire.

Démocratie et diplomatie sanitaires

Yves Lévy est directeur général de l’Inserm, Jean-Paul Moatti préside l’Institut de recherche sur le développement (IRD), Christian Bréchot est à la direction de l’Institut Pasteur, François Bourdillon a été nommé directeur de la nouvelle agence sanitaire reliant l’Institut de veille sanitaire (InVS) et l’Institut national de santé publique (INPS). Nous nous connaissons tous depuis quelques 20 ans, nous avons vieilli ensemble, construit des choses ensemble ; nous avons un peu pris le pouvoir ensemble. C’est à la fois une compétition, une collaboration et une amitié. Ce sont des modèles fragiles, parce que ma génération va disparaître, mais nous avons formé les plus jeunes. Autre point fondamental, nous sommes des internationaux. Je pense que la France a une carte majeure à jouer dans le domaine de la diplomatie sanitaire et que nous l’avons ratée. Je ne sais pas comment, mais tout en ayant fait bouger beaucoup de lignes, nous n’avons pas réussi à inscrire la santé comme majeure dans l’agenda de la diplomatie française, avec ses priorités économiques ou militaires. Je pense que c’est une erreur parce qu’il y a un réel savoir-faire français en la matière depuis 150 ans, car, avec l'Institut Pasteur, des générations de médecins et de chercheurs se sont emparés de ces questions. Par ailleurs, nous avons des réseaux dans le monde entier - Instituts Pasteur, IRD, CIRAD, ANRS -, donc une capacité de recherche sanitaire massive que nous envient les Américains, mais que nous ne mettons pas suffisamment en avant. La recherche en infectiologie ne se fait plus à Paris, il faut qu'elle parte ailleurs, même si on peut diriger la recherche très fondamentale à Paris. En Afrique, en ce moment, de nouvelles générations sont en train de monter qu’il ne faut surtout pas gâcher, mais nous avons du mal. Nous avons pourtant eu deux médecins ministres des Affaires étrangères, Bernard Kouchner et Philippe Douste Blazy, malheureusement à cette occasion, ils sont devenus plus diplomates que médecins.

 

 

 

 

 

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