­­­Georges Mathé

Il est mort vendredi 15 octobre à l'âge de 88 ans à l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), où il a effectué l'essentiel de sa carrière.

Pascale Santi, LM, 26 octobre 2010

Cancérologue de renom, le professeur Georges Mathé est mort vendredi 15 octobre à l'âge de 88 ans à l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne), où il a effectué l'essentiel de sa carrière. Il a dirigé jusqu'en 1990 le service des maladies sanguines et tumorales. "C'était le meilleur médecin de son temps", estime le professeur Jacques-Louis Binet, secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, qui a travaillé avec lui et a dirigé le service d'hématologie à l'hôpital parisien La Pitié-Salpêtrière. En 1959, six physiciens yougoslaves sont irradiés accidentellement dans une centrale nucléaire. On sait à l'époque que la moelle osseuse est à l'origine des cellules sanguines. Comme Georges Mathé avait guéri des souris qu'il avait irradiées en leur injectant de la moelle de leurs congénères, il tente la greffe chez ces scientifiques. Quatre d'entre eux sont guéris. C'est une première. Georges Mathé acquiert une renommée mondiale. Cette réussite donne le coup d'envoi aux premières greffes de moelle osseuse sur des patients atteints de leucémie. Georges Mathé démontre alors que la disparition des cellules tumorales n'était pas seulement due à l'irradiation appliquée pour le conditionnement de la greffe. Elle est en réalité achevée par une réaction du greffon contre ces cellules. Tout comme un greffon réagit contre les tissus normaux du receveur - un phénomène qui porte le nom de "réaction de greffon contre l'hôte". En référence, explique l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Georges Mathé baptisa l'effet qu'il avait enregistré "immunothérapie adoptive". Un concept qui était alors révolutionnaire. "Ce succès, qui suscite de nombreux débats, aura une résonance mondiale et un grand retentissement", résume Claude Boucheix, directeur de recherche à l'hôpital Paul-Brousse. Ces travaux sur l'immunothérapie seront déterminants. Georges Mathé poursuivra ce type de recherche, notamment lors de transfusions banales ou après des transplantations d'organes, avec le chirurgien américain Thomas Starzl.

Georges Mathé, qui a fondé en 1964 puis dirigé pendant vingt ans l'institut de cancérologie et d'immunogénétique à l'hôpital Paul-Brousse, "a aussi participé à la mise au point de schémas de chimiothérapie qui sont aujourd'hui connus dans le monde entier", explique le professeur David Machover, professeur de cancérologie et chef du département de cancérologie de l'hôpital Paul-Brousse, l'un de ses proches. Outre ses travaux scientifiques, Georges Mathé a marqué l'organisation de la recherche en France en participant à la création de l'Inserm en 1964. Ce gaulliste était à cette époque conseiller auprès de Raymond Marcellin, ministre de la santé publique. C'est lui qui s'est dit, à la fin des années 1950, qu'il fallait créer des centres de recherche. "La recherche médicale et biologique est l'affaire de tous", et ne pouvait devenir une entreprise vivante "que le jour où toute une nation se reconnaîtra avec fierté dans ses chercheurs comme elle se reconnaît dans ses athlètes", lançait-il, il y a plus de quarante ans. Il a également contribué à la création, à Lyon, du Centre international de la recherche sur le cancer (CIRC). Georges Mathé a aussi été à l'initiative de l'Organisation européenne de recherche sur le traitement du cancer (OERTC), qu'il a longtemps présidée. Au total, les travaux de Georges Mathé et de ses collaborateurs ont donné lieu à la publication de plus de mille articles et ouvrages, précise l'Inserm.

C'est dans un petit village de la Nièvre, près de Château-Chinon, qu'il a passé son enfance, "élevé par une mère dure à la tâche. Son père, ancien combattant de la première guerre mondiale, était un bon vivant ouvert sur le progrès. Maire SFIO (ex-Parti socialiste) de sa commune, il y avait fait installer le téléphone", raconte sa fille, Catherine Gaston-Mathé. L'instituteur du village remarque ce jeune garçon qui est envoyé en pension. Il souffre terriblement d'être enfermé. Il réussit néanmoins brillamment ses études et "monte à Paris" pour devenir médecin. Pendant la guerre, il se retrouve envoyé en Allemagne d'où il réussit à revenir très vite pour retrouver les Forces françaises de l'intérieur (FFI). Interne, médaille d'or de l'internat des hôpitaux de Paris en 1947, agrégé de carcinologie en 1958, il partage ensuite sa vie entre la clinique, la recherche et l'enseignement. Il fut professeur de cancérologie expérimentale à la faculté de médecine de Paris-Sud de 1966 à 1990. Seule la maladie l'obligea, en janvier 2009, à interrompre ses multiples activités. "Mon père travaillait jour et nuit, sans jamais prendre de repos, jamais de vacances, et le dimanche, il allait à l'hôpital voir ses malades. Il ne concevait pas que l'on puisse faire autre chose que travailler. Il aimait sa famille mais ce n'était pas sa préoccupation principale", raconte sa fille. Elle se rappelle aussi les dîners hebdomadaires "à la maison", avec l'immunologiste Jean Dausset (1916-2009), Prix Nobel de médecine, et l'amitié de son père avec cet "homme merveilleux" qu'était le cancérologue Léon Schwartzenberg (1923-2003).

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